Chapitre 5
Le Cameroun colonial : conquete et administration
Lecture : 24 minQuiz de 5 questions
## Objectifs et prérequis
À l’issue de ce chapitre, l’élève sera capable de :
- expliquer les étapes de la conquête du Cameroun par les puissances européennes, en situant les acteurs, les dates clés et les territoires concernés ;
- analyser les modalités d’administration allemande, puis franco‑britannique, en mettant en évidence les politiques économiques, sociales et culturelles mises en œuvre ;
- identifier les formes de résistance et les mouvements nationalistes qui ont émergé face à la colonisation ;
- établir des liens entre la période coloniale et les processus menant à l’indépendance du Cameroun en 1960 et à la réunification en 1961 ;
- mobiliser un vocabulaire spécifique (protectorat, mandat, tutelle, travail forcé, indigénat, etc.) pour produire des écrits historiques structurés (dissertation, commentaire de document, question de cours).
**Prérequis** : connaissances de base sur la conférence de Berlin (1884‑1885), la notion d’impérialisme européen à la fin du XIXᵉ siècle, et les grandes lignes de la géographie du Cameroun (régions côtières, forêts, savanes, groupes ethniques majeurs).
---
## Introduction contextualisée
Le Cameroun, situé au creux du golfe de Guinée, présente une diversité ethnique et linguistique remarquable : plus de 250 groupes ethniques, dont les Bamileke, les Beti, les Bassa, les Duala, les Fulani et les Kirdi. Avant l’arrivée des Européens, le territoire était organisé en royaumes et chefferies indépendants, liés par des échanges commerciaux (sel, cuivre, ivoire) et des alliances matrimoniales.
La fin du XIXᵉ siècle voit l’intensification de la « course aux colonies » européenne. La conférence de Berlin (1884‑1885) fixe les règles de la partition de l’Afrique sans consulter les populations locales. C’est dans ce contexte que l’Allemagne, récemment unifiée, cherche à établir un protectorat sur le littoral camerounais afin de sécuriser un accès à l’Atlantique et de développer des plantations tropicales. Le traité signé le 12 juillet 1884 entre le représentant allemand Gustav Nachtigal et les chefs Duala de la ville de Douala marque le début officiel de la colonie allemande du Kamerun.
Ce chapitre retrace, en quatre grandes parties, la conquête, les administrations successives (allemande, puis franco‑britannique sous mandat et tutelle), les résistances et les évolutions menant à l’indépendance. Chaque partie s’appuie sur des faits datés, des lieux précis, des acteurs identifiés et des exemples concrets tirés de l’histoire camerounaise et africaine.
---
## I. La conquête du Cameroun (1884‑1916)
### A. Les prémices de la pénétration européenne
Avant 1884, plusieurs puissances européennes avaient déjà établi des comptoirs le long de la côte : les Britanniques à Bimbia (1849), les Français à Gabon (1843) et les Portugais à Fernando Po. Cependant, aucune ne revendiquait une souveraineté territoriale intérieure. Les missionnaires (Société des missions évangéliques de Paris, Basel Mission) commencèrent à s’installer dans l’intérieur dès les années 1840‑1850, ouvrant des écoles et des dispensaires, ce qui créa un premier contact culturel avec les populations locales.
> **>** *La présence missionnaire constitue souvent le prélude à l’implantation coloniale, en fournissant des intermédiaires linguistiques et des connaissances sur le terrain.*
### B. Le traité de protectorat allemand (12 juillet 1884)
Le consul allemand Gustav Nachtigal, muni d’un mandat du chancelier Bismarck, négocie avec les chefs Duala King Bell et King Akwa. Le traité stipule :
1. L’Allemagne obtient un protectorat sur la côte du Cameroun, de l’embouchure du Wouri jusqu’à la rivière Sanaga.
2. Les chefs conservent leurs droits coutumiers en échange d’une allégeance au représentant allemand.
3. L’Allemagne s’engage à respecter la liberté de commerce et de navigation.
Ce traité, bien que présenté comme un accord volontaire, fut signé sous la menace d’une démonstration de force navale (le croiseur *Möwe* mouillait dans le port de Douala).
### C. Les campagnes militaires allemandes (1884‑1902)
Après la signature, l’Allemagne entreprend de consolider son contrôle sur l’intérieur. Les étapes majeures sont :
| Année | Opération | Territoire concerné | Résultat |
|-------|-----------|---------------------|----------|
| 1884‑1885 | Pacification du littoral | Douala, Kribi, Victoria | Établissement de postes administratifs |
| 1889‑1891 | Expedition du Haut‑Wouri | Région du Wouri | Soumission des chefs Bassa et Bakoko |
| 1894‑1895 | Campagne du Bamenda | Grassfields (Bamileke, Tikar) | Création du poste de Bamenda |
| 1901‑1902 | Répression du soulèvement du Bakossi | Région du Bakossi (Sud‑Ouest) | Victoire allemande, exécution de chefs rebelles |
Les troupes allemandes s’appuyaient sur des compagnies de tirailleurs africains (Askaris) recrutés parmi les populations locales ou provenant d’autres colonies (Togoland, Dahomey).
### D. La résistance des peuples camerounais
La conquête ne fut pas linéaire. Plusieurs soulèvements marquèrent la période :
- **Révolte du Bakossi (1906)** : menée par le chef Kupe, elle visait à repousser l’expropriation des terres pour les plantations de cacao. Réprimée par le lieutenant von Puttkamer, elle entraîna la mort de centaines de combattants et la déportation de leaders.
- **Résistance des Bamiléké (1911‑1915)** : les chefferies de Bamenda et de Bafut refusèrent le travail obligatoire sur les routes. Les Allemands répondirent par des expéditions punitives et la mise en place de camps de travail forcés.
- **Mouvement de la « Ligue du Cameroun » (1913‑1914)** : une association d’élites éduquées (enseignants, clerks) qui pétitionna le gouverneur allemand pour plus de représentation et la fin des travaux forcés.
Ces résistances montrent que la colonisation allemande fut accueillie avec une combinaison de coopération (par certains chefs intéressés par le commerce) et d’opposition armée.
> **>** *La résistance africaine à la colonisation prit souvent la forme de révoltes locales, mais aussi de pétitions et de mouvements d’élites cherchant à négocier plutôt qu’à combattre.*
---
## II. L’administration allemande du Kamerun (1884‑1916)
### A. Structures administratives allemandes
Le Kamerun était dirigé par un gouverneur impérial, directement responsable du chancelier allemand. Le territoire était découpé en **bezirke** (districts) dirigés par des **Beamte** (fonctionnaires). Chaque bezirke comprenait des **Stations** où résidaient des officiers militaires et des administrateurs civils.
Le système judiciaire mêlait le droit allemand aux coutumes locales : les affaires civiles étaient souvent tranchées par les chefs traditionnels sous la supervision d’un officier allemand, tandis que les crimes graves relevaient des tribunaux militaires allemands.
### B. Politique économique : plantations, travaux forcés, fiscalité
L’Allemagne visait à transformer le Kamerun en une colonie d’exploitation agricole. Les principales cultures encouragées étaient :
- **Cacao** (introduit en 1886, devenu la culture de rente dominante)
- **Palme à huile** (pour l’exportation vers l’Europe)
- **Coton** et **café** (essais limités)
Pour assurer la main‑d’œuvre, l’administration institua le **travail forcé** (Zwangsarbeit) via :
- Le **cantonnement** : chaque village devait fournir un quota de travailleurs pour les routes, les chemins de fer et les plantations.
- Le **prélèvement de têtes** (Kopfsteuer) : un impôt annuel payable en travail ou en argent, destiné à financer l’administration.
Les plantations allemandes (ex. *Société du Cameroun* à Edea, *Plantations de la Société du Kamerun* à Kumba) utilisaient majoritairement ce travail forcé, entraînant une forte mortalité due à l’épuisement, aux maladies et aux mauvais traitements.
> **>** *Le travail forcé était présenté comme une « contribution civile » mais fonctionnait en réalité comme une forme d’esclavage déguisé.*
### C. Politique sociale et culturelle : missions, éducation, santé
Les missions protestantes (Basel Mission, Société des missions évangéliques de Paris) et catholiques (Pères du Saint‑Esprit) reçurent des concessions territoriales pour établir des écoles et des hôpitaux.
- **Éducation** : les écoles missionnaires enseignaient l’allemand, le français (dans les zones francophones plus tard) et des connaissances de base (lecture, écriture, arithmétique). L’accès était toutefois limité aux fils de chefs et aux enfants convertis au christianisme.
- **Santé** : des dispensaires furent construits dans les principaux postes (Douala, Yaoundé, Bamenda). Les campagnes de vaccination contre la variole et le traitement du paludisme furent parmi les premières initiatives de santé publique en territoire camerounais.
Ces actions avaient un double objectif : « civiliser » les populations selon l’idéologie européenne et créer une classe intermédiaire loyale à l’administration.
### D. Révoltes et répressions (ex. révolte du Bakossi 1906, révolte du Bamiléké 1915)
Outre les révoltes déjà mentionnées, l’administration allemande fit face à :
- **La révolte du Dja et Lobo (1913)** : les populations Beti refusèrent le prélèvement de têtes et attaquèrent un poste administratif près de Yaoundé. La réponse allemande fut une expédition punitive qui brûla plusieurs villages.
- **Le mécontentement des travailleurs des chemins de fer** : la construction du ligne ferroviaire Douala‑Yaoundé (1911‑1916) provoqua des grèves et des sabotages, réprimés par la détention de leaders syndicaux.
Ces épisodes illustrent la tension constante entre les exigences économiques de la colonie et les aspirations des populations à préserver leurs terres et leurs libertés.
> **>** *Les révoltes anticoloniales étaient souvent déclenchées par des mesures fiscales ou de travail perçues comme injustes, révélant le caractère extractif de l’administration allemande.*
---
## III. Le mandat franco‑britannique et l’administration sous la Société des Nations (1916‑1945)
### A. La campagne alliée et la prise du Kamerun (1914‑1916)
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, les forces alliées (Britaniques françaises et belges) lancèrent une offensive contre le Kamerun allemand. Après la bataille de Nsanakang (septembre 1914) et la prise de Douala (septembre 1914), les Alliés progressèrent vers l’intérieur. La capitale allemande, **Buéa**, tomba en février 1915, et le dernier poste allemand à **Mora** se rendit en mars 1916.
### B. Le traité de Versailles et le mandat (1919)
Le traité de Versailles (28 juin 1919) retira les colonies allemandes et les plaça sous la responsabilité de la Société des Nations (SDN). Le Kamerun fut divisé en deux mandats :
- **Mandat français** : Cameroun oriental (environ ¾ du territoire)
- **Mandat britannique** : Cameroun occidental, séparé en **Northern Cameroons** (frontière nigériane) et **Southern Cameroons** (frontière avec le Cameroun français)
Le mandat imposait aux puissances administratrices de promouvoir le bien‑être des populations, de développer l’économie et de préparer les territoires à l’autogouvernement, sous contrôle de la SDN.
### C. Administration française du Cameroun oriental
La France installa un **gouvernement général** à Yaoundé, avec un gouverneur général assisté d’un secrétaire général et de directeurs de services (finances, travaux publics, agriculture, éducation).
- **Politique économique** : continuation de l’exploitation du cacao et du café, mais avec une préférence pour les investissements français (Banque de l’Afrique Occidentale, compagnies comme *Société Commerciale de l’Ouest Africain*).
- **Travail forcé** : maintenu sous la forme du **prélèvement de personnel** (corvée) pour les routes et les bâtiments publics, bien que la France ait officiellement abolie l’esclavage en 1848, le travail obligatoire persistait sous des formes légales.
- **Éducation** : création d’écoles publiques francophones (écoles primaires, écoles normales d’instituteurs) et soutien aux missions catholiques. L’enseignement était largement en français, avec un programme visant à former des intermédiaires administratifs.
- **Santé** : lutte contre la trypanosomiase (maladie du sommeil) grâce à des campagnes de dépistage et de traitement au suramine.
### D. Administration britannique du Cameroun occidental
Les Britanniques administrèrent leurs territoires via le système du **indirect rule** (gouvernement indirect) : ils s’appuyaient sur les chefs traditionnels (fonctionnaires indigènes) pour percevoir les impôts et maintenir l’ordre, tout en réservant aux officiers britanniques le contrôle stratégique et financier.
- **Northern Cameroons** : intégrés administrativement au Nigeria ; l’économie était basée sur l’élevage du bétail et la culture du sorgho.
- **Southern Cameroons** : bénéficia d’un léger degré d’autonomie avec un conseil législatif établi en 1946. L’économie reposait sur le cacao, l’huile de palme et l’exploitation forestière.
- **Éducation** : écoles missionnaires (presbytériennes, anglicanes) et quelques écoles gouvernementales ; l’enseignement était en anglais.
- **Politique foncière** : reconnaissance partielle des droits coutumiers sur la terre, mais possibilité de déclaration de terres « vacantes » pour l’attribution à des colons européens ou à des compagnies.
### E. Politiques économiques et sociales sous mandat
Les deux puissances poursuivirent une logique d’exportation de matières premières :
| Produit | Principale zone de production | Destination principale |
|---------|------------------------------|------------------------|
| Cacao | Sud‑Ouest (Bassa, Bakossi) | France, Royaume‑Uni |
| Huile de palme | Littoral et Sud‑Ouest | Europe |
| Café | Hauts‑Plateaux (Bamileke) | France |
| Bois précieux | Forêts du Sud et de l’Est | Europe, États‑Unis |
Les recettes douanières servaient à financer les administrations, tandis qu’une partie était réinvestie dans les infrastructures (ports, voies ferrées, hôpitaux). Toutefois, les bénéfices restaient largement captés par les entreprises métropolitaines, laissant peu de marges de manœuvre aux populations locales.
### F. Mouvements nationalistes émergents
Dès la fin des années 1930, des associations d’élites éduquées commencèrent à réclamer plus de droits politiques :
- **Jeunesse Camerounaise (JC)** fondée en 1939 à Yaoundé, réclamait la représentation africaine au conseil législatif et la fin du travail forcé.
- **Association des anciens combattants camerounais** (1936) mettait en avant le sacrifice des tirailleurs durant la guerre et demandait l’égalité de traitement.
- **Première apparition de l’UPC** (Union des Populations du Cameroun) en 1948, bien après la période du mandat, mais ses racines idéologiques (anti‑colonialisme, panafricanisme) étaient déjà présentes dans les cercles estudiantins des années 1940.
Ces mouvements utilisaient les journaux (*La Voix du Cameroun*, *L’Étoile du Cameroun*) et les réunions clandestines pour diffuser leurs idées.
> **>** *Le mandat, bien que présenté comme une préparation à l’autonomie, conserva en réalité les structures extractives du colonialisme, ce qui alimenta les premiers ressentiments nationalistes.*
---
## IV. La période de la tutelle des Nations Unies et la voie vers l’indépendance (1945‑1960)
### A. Passage du mandat à la tutelle (1946)
Après la Seconde Guerre mondiale, la Société des Nations fut remplacée par l’Organisation des Nations Unies (ONU). Le 13 décembre 1946, l’Assemblée générale de l’ONU approuva le passage du mandat camerounais au régime de **tutelle**. Les objectifs de la tutelle étaient plus explicites : préparer les territoires à l’indépendance ou à l’intégration dans un État voisin, tout en assurant le progrès social, économique et éducatif.
Le Cameroun français passa sous tutelle française, tandis que les Cameroons britanniques restèrent sous tutelle britannique (mais avec une perspective d’intégration au Nigeria ou au Cameroun français, selon les choix des populations).
### B. Réformes politiques : loi cadre, élections, partis
La France entreprit une série de réformes visant à augmenter la participation africaine :
- **Loi cadre du 23 juin 1956** (Loi Defferre) : accorda une large autonomie interne aux territoires d’outre‑mer, institua un exécutif local responsable devant un assemblée territoriale élue au suffrage universel direct.
- **Élections territoriales de 1957** : première élection au suffrage universel au Cameroun français ; l’Union Camerounaise (UC) de Ahmadou Ahidjo remporta la majorité.
- **Création de partis politiques** :
- *Union Camerounaise (UC)* – modérée, favorable à une indépendance progressive dans le cadre de la Communauté française.
- *Union des Populations du Cameroun (UPC)* – radicale, prônait l’indépendance immédiate et la réunification avec les Cameroons britanniques.
- *Parti du Congrès Nationale Camerounais (CNCA)* – représentant les intérêts des élites du Nord.
Les Britanniques, de leur côté, organisèrent des consultations : un **plébiscite** fut organisé en 1961 dans les Cameroons britanniques pour décider de leur avenir (intégration au Nigeria ou réunification avec le Cameroun français).
### C. Crises et violences (révolte de l’UPC, répression)
L’UPC, dirigée par Ruben Um Nyobé puis par Félix‑Roland Moumié, lança une guérilla rurale dès 1955 dans les régions du Sud‑Ouest et du Littoral. Les méthodes comprenaient :
- Sabotage des lignes de télécommunication et des voies ferrées.
- Attaques contre les postes de gendarmerie et les plantations perçues comme symbole de l’exploitation coloniale.
- Propaganda visant à mobiliser les paysans autour du slogan « Indépendance maintenant ».
La réponse française fut sévère :
- Création de zones de **regroupement** (villages forcés) pour couper l’appui populaire à la guérilla.
- Utilisation de l’aviation et de l’artillerie contre les maquisards.
- Assassinats de dirigeants (Um Nyobé tué en septembre 1958, Moumié empoisonné à Genève en novembre 1960).
Ces opérations provoquèrent des milliers de morts civils et un déplacement massif de populations, laissant des traces profondes dans la mémoire collective.
### D. Accès à l’indépendance (1960) et unification (1961)
- **1 janvier 1960** : proclamation de l’indépendance du **Cameroun français** sous le nom de **République du Cameroun**, avec Ahmadou Ahidjo comme premier président.
- **11 février 1961** : plébiscite dans les **Southern Cameroons** ; vote majoritaire pour la réunification avec la République du Cameroun.
- **1 octobre 1961** : naissance de la **République fédérale du Cameroun**, composée de deux États fédérés (Cameroun oriental et Cameroun occidental).
- **1972** : référendum qui transforma l’État fédéral en État unifié (République unie du Cameroun).
Ainsi, la période de tutelle, bien que marquée par des violences et des réformes limitées, permit l’émergence d’une classe politique africaine capable de négocier l’accès à la souveraineté.
> **>** *L’indépendance du Cameroun fut le résultat d’une combinaison de pressions internationales (ONU, Guerre froide), de réformes coloniales partielles et de luttes armées menées par des mouvements nationalistes.*
---
## Synthèse du chapitre
- **Conquête allemande (1884‑1916)** : traité de protectorat du 12 juillet 1884, campagnes militaires, résistances locales (Bakossi, Bamiléké).
- **Administration allemande** : gouverneur impérial, bezirke, travail forcé, plantations de cacao, missions éducatives et sanitaires.
- **Mandat franco‑britannique (1916‑1945)** : traité de Versailles, division en mandat français (Cameroun oriental) et britannique (Northern & Southern Cameroons), indirect rule britannique, assimilation française, économie d’exportation.
- **Tutelle ONU (1946‑1960)** : loi cadre de 1956, premières élections au suffrage universel, émergence de partis (UC, UPC), guérilla de l’UPC, indépendance du 1 janvier 1960, plébiscite de 1961 et réunification fédérale.
- **Enjeux** : exploitation économique (cacao, huile de palme, bois), travail forcé et fiscalité, éducation missionnaire, résistances armées et politiques, voie vers l’indépendance sous pression nationale et internationale.
---
## Glossaire
| Terme | Définition |
|-------|------------|
| Protectorat | Régime où une puissance étrangère exerce un contrôle sur un territoire tout en laissant une apparence de souveraineté locale. |
| Mandat | Régime conféré par la Société des Nations (puis l’ONU) à une puissance administrante pour préparer un territoire à l’autogouvernement. |
| Tutelle | Régime de l’ONU visant à préparer un territoire à l’indépendance ou à l’intégration dans un État, avec un contrôle plus strict que le mandat. |
| Travail forcé (Zwangsarbeit) | Obligation légale de fournir du travail sans rémunération équitable, souvent utilisée pour les infrastructures et les plantations. |
| Indirect rule | Système d’administration britannique qui gouverne par l’intermédiaire des autorités traditionnelles locales. |
| Loi cadre (Loi Defferre) | Loi française de 1956 accordant une large autonomie interne aux territoires d’outre‑mer. |
| UPC (Union des Populations du Cameroun) | Parti nationaliste camerounais fondé en 1948, prônant l’indépendance immédiate et la réunification. |
| Regroupement | Politique de déplacement forcé de populations dans des villages contrôlés afin de couper l’appui aux guérillas. |
| Plébiscite | Vote populaire destiné à déterminer l’avenir politique d’un territoire (ex. choix entre réunification ou intégration au Nigeria). |
| Francisation | Politique visant à imposer la langue et la culture françaises dans les colonies françaises. |
| Indigénat | Code de réglementation qui permettait aux autorités coloniales de punir les sujets africains sans procédure judiciaire normale. |
| Maquis | Groupe de guérilleros opérant en milieu rural ou forestier contre les forces coloniales ou étatiques. |
---
## Étude de document / de cas
**Document** : Extrait du traité de protectorat allemand signé le 12 juillet 1884 entre Gustav Nachtigal (représentant de l’Allemagne) et les rois Duala Bell et Akwa (traduction française) :
> « Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne, Roi de Prusse, désire établir un protectorat sur la côte du Cameroun, depuis l’embouchure du Wouri jusqu’à la rivière Sanaga, afin de protéger le commerce et les nationaux allemands résidant dans ladite région. En contrepartie, les chefs Duala reconnaissent la souveraineté de l’Empereur sur ledit territoire et s’engagent à lui fournir aide et assistance en cas de besoin, tout en conservant leurs droits coutumiers sur leurs terres et leurs personnes, sous réserve du respect des stipulations du présent traité. »
**Analyse pas à pas**
1. **Contextualisation** – Le traité intervient après la conférence de Berlin (1884‑1885) qui a fixé les règles de la partition de l’Afrique. L’Allemagne, récemment unifiée, cherche à acquérir une colonie pour renforcer son prestige et sécuriser des débouchés économiques.
2. **Acteurs** – Gustav Nachtigal, officier de la marine impériale, agit sous les ordres du chancelier Bismarck. Les rois Duala représentent l’autorité traditionnelle côtière, déjà en contact avec les commerçants britanniques et les missions.
3. **Contenu** –
- *Objet* : établissement d’un protectorat, c’est‑à‑dire un contrôle politique et militaire tout en laissant une apparence de souveraineté locale.
- *Territoire* : délimitation précise (Wouri‑Sanaga), montrant une volonté de contrôler le littoral stratégique pour l’accès au hinterland.
- *Obligations des Duala* : reconnaissance de la souveraineté allemande, aide militaire éventuelle, mais préservation des droits coutumiers (terre, personne). Cette clause vise à légitimer l’occupation auprès des populations et à réduire les risques de révolte immédiate.
- *Obligations de l’Allemagne* : protection du commerce allemand et de ses ressortissants ; aucune mention explicite de développement d’infrastructures ou de bien‑être local, ce qui révèle la logique extractive du traité.
4. **Conséquences immédiates** – Le traité permet à l’Allemagne d’installer un premier poste à Douala et de commencer à négocier avec les chefs de l’intérieur pour étendre son contrôle. Il sert également de base légale pour justifier l’usage de la force contre les groupes qui refusent de reconnaître le protectorat (ex. expéditions contre les Bakossi en 1906).
5. **Limites du document** – Le traité ne précise pas les modalités de l’administration quotidienne, ni les recettes fiscales, ni les droits des populations non‑Duala (Bassa, Beti, etc.). Il reflète donc une vision eurocentrée où seuls les signataires côtiers sont considérés comme partenaires légitimes.
6. **Apport historiographique** – Ce texte illustre la manière dont les puissances coloniales ont utilisé des traités signés avec des autorités locales (souvent coercés ou mal compris) pour établir une prétention légale à la souveraineté, tout en masquant les visées économiques et militaires réelles.
---
## Méthode et sujets type examen
### Sujet 1 – Dissertation
**Intitulé** : *Analyser les étapes et les moyens de la conquête allemande du Cameroun (1884‑1916) et montrer en quoi celle‑ci a posé les bases de l’administration coloniale ultérieure.*
**Plan détaillé**
I. **La phase d’implantation initiale (1884‑1890)**
A. Le traité de protectorat du 12 juillet 1884 : contexte de la conférence de Berlin, négociation avec les chefs Duala.
B. Premiers postes militaires et commerciaux (Douala, Kribi, Victoria) : rôle des compagnies allemandes (Hansa, Woermann).
C. Objectifs allemands : accès à l’Atlantique, sécurisation du commerce du caoutchouc et de l’ivoire, préemption face aux Britanniques et Français.
II. **La conquête de l’intérieur (1890‑1906)**
A. Campagnes militaires contre les peuples du Wouri, du Sanaga et du Haut‑Wouri (ex. expédition du Haut‑Wouri 1889‑1891).
B. Création des bezirke et installation d’administrateurs civils et militaires.
C. Mise en place du travail forcé et du prélèvement de têtes pour financer l’administration et les infrastructures (routes, postes).
III. **Consolidation et limites de la conquête (1906‑1916)**
A. Révoltes majeures (Bakossi 1906, Bamiléké 1911‑1915) : causes (expropriation de terres, travail forcé) et répressions allemandes.
B. Développement économique : plantations de cacao, huile de palme, premières lignes ferroviaires (Douala‑Yaoundé).
C. Première guerre mondiale : perte du Kamerun aux Alliés (1914‑1916) et transition vers le mandat franco‑britannique.
**Conclusion** : La conquête allemande, bien que militairement réussie, a reposé sur une combinaison de traités inégaux, de violence répressive et d’exploitation économique, créant ainsi un État colonial profondément extractif qui a influencé les administrations française et britannique ultérieures.
---
### Sujet 2 – Commentaire de document
**Document** : Extrait du rapport annuel du gouverneur allemand du Kamerun, année 1903, section « Travaux publics et travail forcé » :
> « Durant l’exercice 1903, 12 450 journées‑hommes ont été mobilisées pour l’entretien et l’extension de la route Douala‑Yaoundé. Les travailleurs, provenant des villages du bassin du Sanaga, ont été réquisitionnés selon le principe du prélèvement de têtes. Malgré les difficultés climatiques et les maladies, les travaux ont progressé de 27 kilomètres, permettant désormais un trafic régulier de chariots à bœufs entre les deux cités. Le coût de ces travaux, entièrement supporté par le trésor colonial, s’élève à 185 000 marks. »
**Plan de commentaire**
1. **Présentation du document**
- Nature : rapport administratif annuel, source officielle allemande.
- Date : 1903, période de consolidation du pouvoir allemand après les premières révoltes.
- Auteur : gouverneur allemand (nom non précisé, mais représentant de l’autorité impériale).
2. **Analyse du contenu**
- **Travail forcé** : quantification (12 450 journées‑hommes) montre l’ampleur de la corvée.
- **Mécanisme du prélèvement de têtes** : lien entre fiscalité et mobilisation de main‑d’œuvre, révélant l’État extractif.
- **Réalisations infrastruturales** : extension de la route Douala‑Yaoundé, axe vital pour le transport du cacao et de l’huile de palme vers le port.
- **Coût financier** : 185 000 marks, investissement soutenu par le trésor colonial, montrant la priorité donnée aux voies de communication au détriment d’autres secteurs (santé, éducation).
3. **Interprétation**
- Le document illustre la logique du **colonialisme de peuplement d’exploitation** : l’État investit dans les infrastructures qui servent directement l’exportation de matières premières, tandis que le coût humain est supporté par les populations locales via le travail forcé.
- Il témoigne également de la **résistance silencieuse** : les vermeld de maladies et de difficultés climatiques suggèrent un taux de mortalité et de désertion élevé, malgré la répression.
- Enfin, il préfigure les politiques françaises et britanniques ultérieures qui conserveront le recours au travail forcé (sous différentes formes) pour développer les mêmes corridors économiques.
4. **Conclusion** : Ce rapport constitue une preuve concrète de l’exploitation du travail africain au service de l’économie coloniale allemande, confirmant les analyses des historiens sur la nature extractive du Kamerun impérial.
---
### Sujet 3 – Question de cours
**Intitulé** : *Expliquer les différences entre l’administration française du Cameroun oriental et l’administration britannique du Cameroun occidental sous le mandat (1916‑1945), en mettant l’accent sur les modèles de gouvernance, les politiques économiques et les impacts sur les populations.*
**Plan de réponse**
I. **Modèles de gouvernance**
A. **France** : administration centralisée, gouverneur général à Yaoundé, services publics français, assimilation culturelle (francisation, écoles laïques et missionnaires).
B. **Royaume‑Uni** : système de l’indirect rule, pouvoir exercé par les chefs traditionnels sous contrôle des officiers britanniques, préservation apparente des institutions coutumières, moindre présence d’administrateurs européens sur le terrain.
II. **Politiques économiques**
A. **France** : développement des plantations de cacao et d’huile de palme dirigées par des compagnies françaises (Banque de l’Afrique Occidentale, Société du Cameroun), investissements dans les voies ferrées (Douala‑Yaoundé) et les ports, maintien du travail forcé sous forme de prélèvement de personnel.
B. **Royaume‑Uni** : économie davantage basée sur l’élevage du bétail (Northern Cameroons) et sur l’agriculture de vivres (Southern Cameroons), moins d’investissements lourds dans les infrastructures d’exportation, mais encouragement de la production d’huile de palme pour les marchés britanniques.
III. **Impacts sur les populations**
A. **France** : scolarisation en français, émergence d’une petite élite francophone, mais aussi mécontentement dû au travail forcé et aux expropriations de terres pour les plantations.
B. **Royaume‑Uni** : préservation relative des systèmes fonciers coutumiers, mais pression pour intégrer les Northern Cameroons au Nigeria, leading to identités partagées et parfois conflits de loyauté.
C. **Points communs** : les deux administrations ont utilisé l’exportation de matières premières comme moteur économique, ont maintenu des formes de travail obligatoire et ont limité la participation politique réelle des Africains jusqu’aux réformes de la fin des années 1940.
**Conclusion** : Bien que la France ait poursuivi une politique d’assimilation et d’intervention directe, le Royaume‑Uni a privilégié une gouvernance indirecte qui préservait davantage les structures locales, les deux modèles ayant toutefois servi les mêmes objectifs extractifs et ayant préparé le terrain aux mouvements nationalistes d’après‑guerre.
---
## Erreurs fréquentes
| Erreur fréquente | Explication correcte |
|------------------|----------------------|
| Confondre **protectorat** et **colonie** : croire que le protectorat allemand impliquait une annexion pure et simple du territoire. | Un protectorat laisse une apparence de souveraineté locale (chefs conservent certains droits) tandis qu’une colonie implique une administration directe et la suppression des autorités traditionnelles. |
| Penser que le **mandat** était une indépendance immédiate. | Le mandat était une tutelle internationale visant à préparer le territoire à l’autogouvernement ou à l’intégration dans un État, pas une souveraineté acquise dès 1919. |
| Assimiler le **travail forcé** allemand uniquement à la période nazie. | Le travail forcé était déjà largement utilisé dans les colonies allemandes avant 1914 (Kamerun, Togo, Afrique du Sud-Ouest) et persistait sous les mandats français et britanniques. |
| Croire que les **Southern Cameroons** ont choisi l’indépendance dès 1960. | Le plébiscite de 1961 a offert deux options : réunification avec le Cameroun français ou intégration au Nigeria ; la majorité a choisi la réunification, pas l’indépendance séparée. |
| Supposer que l’**UPC** a été créée dès les années 1930. | L’UPC a été fondée en 1948 ; les premières associations nationalistes (Jeunesse Camerounaise, anciens combattants) apparaissent à la fin des années 1930 et au début des années 1940. |
| Penser que la **loi cadre de 1956** a accordé l’indépendance immédiate. | La loi cadre a donné une large autonomie interne (exécutif responsable devant un assemblée élue) mais la souveraineté complète n’est venue qu’avec l’indépendance du 1 janvier 1960. |
---
*Fin du cours.*
Quiz du chapitre
5 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.