Chapitre 26
Le texte théâtral : définition et communication théâtrale
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# Le texte théâtral : définition et communication théâtrale
## Introduction
Le théâtre constitue l'une des formes les plus anciennes et les plus singulières de l'expression littéraire. À la différence du roman ou de la poésie, le texte théâtral n'est pas destiné à être simplement lu : il est écrit pour être représenté sur une scène, devant un public. Cette destination scénique conditionne toute sa structure, son écriture et son fonctionnement. Le texte théâtral se présente ainsi comme un objet à double face : d'un côté, il est un texte littéraire qui peut être étudié comme tel ; de l'autre, il est un matériau destiné à la représentation, un « texte à jouer ». Comprendre le théâtre, c'est donc saisir cette dualité fondamentale et les mécanismes de communication spécifiques qu'elle implique. Dans le cadre du programme camerounais de français, l'étude du texte théâtral en classe de Seconde, Première et Terminale vise à doter l'apprenant des outils d'analyse nécessaires pour appréhender la spécificité de ce genre, son histoire et ses modes de communication particuliers. Ce chapitre se propose d'explorer successivement l'étymologie et la définition du théâtre, son évolution historique à travers les siècles, puis les mécanismes complexes de la communication théâtrale.
## I. Étymologie et définition du texte théâtral
### 1. Étymologie
Le mot « théâtre » trouve son origine dans le grec ancien *theatron* (θέατρον), qui désigne littéralement « le lieu d'où l'on voit », c'est-à-dire la scène ou l'espace réservé aux spectateurs. Ce terme dérive du verbe *theaomai*, qui signifie « regarder », « contempler ». Ainsi, dès son étymologie, le théâtre est intrinsèquement lié à l'idée de vision, de regard : le théâtre est un art qui se donne à voir. Le *theatron* désignait à l'origine, dans la Grèce antique, l'endroit d'où les spectateurs assistaient aux représentations, généralement un hémicycle creusé à flanc de colline, avant de s'étendre par métonymie à l'ensemble de l'édifice puis à l'art dramatique lui-même.
> **À RETENIR** : Le mot « théâtre » vient du grec *theatron* qui signifie « scène », « lieu d'où l'on regarde ». Le théâtre est donc fondamentalement un art du spectacle, conçu pour être vu et entendu par un public.
Cette étymologie est capitale car elle éclaire la nature profonde du genre théâtral : le théâtre n'existe pleinement que dans la rencontre entre une scène et un public. Un texte de théâtre non représenté est un texte incomplet, en quelque sorte amputé de sa finalité première. C'est pourquoi l'étude du théâtre ne saurait se limiter à la seule analyse du texte écrit ; elle doit intégrer la dimension spectaculaire, la mise en scène, le jeu des acteurs, les décors, les costumes, les éclairages, autant d'éléments qui participent de la signification globale de l'œuvre.
### 2. Définition du texte théâtral
Le texte théâtral est un texte littéraire spécifiquement conçu pour être représenté sur une scène par des acteurs devant un public. Il se caractérise par plusieurs traits distinctifs qui le différencient des autres genres littéraires.
D'abord, le texte théâtral est un texte dialogué : il est essentiellement constitué de répliques échangées entre les personnages. La narration y est absente ou réduite à la portion congrue ; l'histoire est racontée non par un narrateur, mais par les paroles et les actions des personnages eux-mêmes. Cette absence de narrateur est une caractéristique fondamentale : au théâtre, personne ne raconte l'histoire, elle se déroule sous les yeux du spectateur, en direct.
Ensuite, le texte théâtral comporte une double nature textuelle. On distingue en effet :
- **Le texte principal** : il s'agit de l'ensemble des répliques prononcées par les personnages. C'est la partie du texte qui est effectivement entendue par le public lors de la représentation.
- **Le texte secondaire** : il s'agit de toutes les indications données par l'auteur et qui ne sont pas destinées à être prononcées sur scène. On y trouve les didascalies (indications scéniques concernant les gestes, les déplacements, les intonations, les décors, les costumes, les éclairages), la liste des personnages, la division en actes et en scènes, l'indication du lieu et de l'époque. Le texte secondaire est destiné au metteur en scène, aux acteurs et aux lecteurs ; il oriente la mise en scène et la lecture.
Enfin, le texte théâtral est soumis à des contraintes particulières : il doit respecter les règles de la vraisemblance et, selon les époques, celles des unités (temps, lieu, action), il doit captiver l'attention du public, créer du suspense, ménager des effets de surprise, etc. L'auteur dramatique écrit toujours en fonction de la scène, c'est-à-dire en pensant à l'effet que produiront ses répliques sur le public.
> **À RETENIR** : Le texte théâtral est un texte dialogué, écrit pour la représentation scénique. Il se compose du texte principal (les répliques) et du texte secondaire (didascalies, indications scéniques). Il se caractérise par l'absence de narrateur : l'histoire se déroule directement sous les yeux du spectateur.
### 3. Les genres théâtraux
Le texte théâtral se décline en plusieurs genres, dont les principaux sont :
- **La tragédie** : genre noble qui met en scène des personnages de haut rang (rois, princes, héros mythologiques) confrontés à un destin tragique qui les écrase. Elle vise à susciter la terreur et la pitié chez le spectateur (catharsis). Exemples : *Œdipe roi* de Sophocle, *Phèdre* de Racine.
- **La comédie** : genre qui peint les travers et les ridicules des hommes ordinaires, avec une visée morale et satirique. Elle se termine bien et fait rire le spectateur. Exemples : *Le Malade imaginaire* de Molière, *Le Bourgeois gentilhomme* du même auteur.
- **Le drame** : genre intermédiaire qui mêle des éléments tragiques et comiques. Le drame romantique du XIXe siècle, illustré par Victor Hugo (*Hernani*) ou Alfred de Musset (*Lorenzaccio*), en est l'exemple le plus célèbre.
- **La tragi-comédie** : pièce qui commence comme une tragédie mais se termine bien, comme *Le Cid* de Corneille.
Au théâtre camerounais, ces genres ont été adaptés et enrichis par des auteurs comme Guillaume Oyônô Mbia, dont la pièce *Trois prétendants… un mari* (1964) est une comédie qui met en scène les conflits entre tradition et modernité dans un village camerounais, ou encore Werewere Liking, dont les pièces mêlent traditions béti et formes théâtrales contemporaines.
## II. Histoire du théâtre : des origines au XVIIe siècle
Le théâtre n'a pas toujours revêtu la forme que nous lui connaissons aujourd'hui. Son histoire est longue et mouvementée, marquée par des évolutions majeures qui ont façonné le genre tel qu'il se présente à nous.
### 1. Le théâtre grec antique : naissance et fondements
Le théâtre naît en Grèce antique, plus précisément à Athènes, au VIe siècle avant Jésus-Christ. Son origine est étroitement liée au culte de Dionysos, dieu du vin, de la vigne, de la fertilité et de l'ivresse. Les cérémonies religieuses en l'honneur de Dionysos, appelées les Dionysies, donnaient lieu à des processions et à des chants rituels exécutés par un chœur de citoyens. Ces chants, appelés *dithyrambes*, étaient des hymnes chantés et dansés en l'honneur du dieu.
C'est de ces cérémonies que serait né le théâtre. Le mot « tragédie » lui-même proviendrait de *tragos* (le bouc) et *ôdè* (le chant), signifiant littéralement « le chant du bouc ». Cette étymologie renvoie à la cérémonie du bouc : lors des fêtes dionysiaques, un bouc était sacrifié en l'honneur de Dionysos, et le chœur chantait autour de l'animal immolé. Le bouc était également le prix offert au vainqueur du concours tragique. Ainsi, la tragédie grecque est née de ces rituels religieux où le sacrifice du bouc occupait une place centrale.
> **À RETENIR** : Le théâtre grec est né des cérémonies religieuses en l'honneur de Dionysos, dieu du vin. La tragédie, dont le nom signifie « chant du bouc » (*tragos* = bouc, *ôdè* = chant), est issue de la cérémonie du bouc sacrifié lors des fêtes dionysiaques.
C'est à Thespis, au VIe siècle avant J.-C., que l'on attribue l'invention du premier acteur : il se détache du chœur pour dialoguer avec lui, créant ainsi le dialogue théâtral. Eschyle ajoutera un deuxième acteur, Sophocle un troisième, portant le dialogue à sa pleine maturité. Les grands tragiques grecs — Eschyle (*Les Perses*, *L'Orestie*), Sophocle (*Œdipe roi*, *Antigone*), Euripide (*Médée*, *Les Troyennes*) — et le grand comique Aristophane (*Les Nuées*, *Lysistrata*) ont porté ce genre à son apogée au Ve siècle avant J.-C.
Le théâtre grec se caractérisait par :
- La présence du chœur, qui commentait l'action, exprimait les réactions du peuple et dialoguait avec les acteurs ;
- L'utilisation de masques, qui permettaient aux acteurs (tous des hommes) de jouer plusieurs rôles et d'amplifier leur voix ;
- La représentation en plein air, dans des théâtres creusés à flanc de colline, comme celui d'Épidaure ;
- La fonction civique et religieuse : le théâtre était une institution publique, financée par l'État, qui rassemblait toute la cité.
### 2. Le théâtre médiéval : un art social et moralisateur
Après la chute de l'Empire romain, le théâtre disparaît presque totalement en Occident pendant plusieurs siècles. Il renaît au Moyen Âge, mais sous des formes très différentes de celles de l'Antiquité. Le théâtre médiéval (du XIe au XVe siècle) se développe dans un contexte profondément chrétien et remplit des fonctions sociales et morales essentielles.
Le théâtre médiéval est d'abord un **art social** : il est joué sur les places publiques, sur les parvis des églises, lors des foires et des fêtes. Il rassemble toute la communauté, sans distinction de classe sociale. Les représentations peuvent durer plusieurs jours, comme les mystères qui mettent en scène des épisodes de la Bible et de la vie des saints. Les acteurs sont souvent des amateurs, membres de confréries ou de corporations, qui se produisent sur des tréteaux ou des chars.
Le théâtre médiéval a également une fonction d'**éducation et de moralisation**. Dans une société où la majorité de la population est analphabète, le théâtre sert de support pédagogique : il enseigne les vérités de la foi chrétienne, illustre les enseignements de l'Église, montre les conséquences du péché et la récompense des vertus. Les pièces médiévales se divisent en plusieurs catégories :
- **Les mystères** : pièces à sujet religieux qui mettent en scène la vie du Christ, de la Vierge ou des saints. Le *Mystère de la Passion* d'Arnoul Gréban en est un exemple célèbre.
- **Les miracles** : pièces qui racontent les interventions miraculeuses de la Vierge ou des saints dans la vie des hommes.
- **Les moralités** : pièces allégoriques où des personnages abstraits (le Bien, le Mal, la Vertu, le Vice) s'affrontent pour la conquête de l'âme humaine.
- **Les farces** : pièces comiques et satiriques qui mettent en scène des personnages du peuple (le mari trompé, la femme rusée, l'avocat véreux). La plus célèbre est *La Farce de Maître Pathelin* (XVe siècle).
- **Les sotties** : pièces comiques jouées par des « sots » qui critiquent librement la société et le pouvoir.
> **À RETENIR** : Le théâtre médiéval est un art social et populaire, joué sur les places publiques. Il a une fonction d'éducation et de moralisation : il enseigne la foi chrétienne et les valeurs morales à une population majoritairement analphabète. On distingue les mystères, les miracles, les moralités, les farces et les sotties.
### 3. Le XVIe siècle : la renaissance du théâtre
Le XVIe siècle marque une étape décisive dans l'histoire du théâtre français. C'est à cette époque que le théâtre se renouvelle profondément, sous l'influence de l'humanisme et de la redécouverte des textes antiques. Les auteurs français cherchent à imiter les modèles grecs et latins tout en créant un théâtre national.
**Étienne Jodelle** (1532-1573) est considéré comme le premier auteur tragique français. Sa pièce *Cléopâtre captive* (1552-1553) est la première tragédie française régulière, c'est-à-dire conforme aux règles antiques : elle est écrite en vers, divisée en cinq actes, et respecte la règle des trois unités (unité de temps, de lieu et d'action). Jodelle est également l'auteur de la première comédie française, *Eugène* (1552). Son œuvre marque une rupture avec le théâtre médiéval : il introduit en France la tragédie à l'antique, fondée sur des sujets empruntés à l'histoire ancienne ou à la mythologie.
**Robert Garnier** (1545-1590) poursuit et approfondit l'œuvre de Jodelle. Considéré comme le plus grand tragique français du XVIe siècle, il est l'auteur de nombreuses tragédies dont *Hippolyte* (1573), *Marc Antoine* (1578), *Les Juives* (1583). Ses pièces, écrites dans une langue riche et lyrique, développent des thèmes politiques et religieux : les guerres de religion qui déchirent la France à cette époque y trouvent un écho direct. Garnier accorde une place importante au chœur, à la manière des tragiques grecs, et ses pièces sont marquées par une profonde réflexion sur le pouvoir, la justice et la condition humaine.
> **À RETENIR** : Au XVIe siècle, le théâtre français renaît sous l'influence de l'humanisme. Étienne Jodelle écrit la première tragédie française régulière (*Cléopâtre captive*, 1552) et la première comédie française (*Eugène*). Robert Garnier, plus grand tragique du siècle, développe une tragédie lyrique et politique (*Les Juives*, 1583).
Cette renaissance du théâtre au XVIe siècle prépare le terrain pour l'âge d'or du théâtre français au siècle suivant. Les auteurs du XVIIe siècle hériteront des formes et des règles établies par leurs prédécesseurs et les porteront à leur plus haut degré de perfection.
### 4. Le XVIIe siècle : l'âge d'or du théâtre français
Le XVIIe siècle constitue l'âge d'or du théâtre français. C'est à cette époque que le genre atteint sa pleine maturité, avec des auteurs dont les œuvres sont devenues des classiques étudiés dans le monde entier. Ce siècle est marqué par la codification des règles dramatiques, l'institutionnalisation du théâtre (création de la Comédie-Française en 1680) et l'émergence de génies dramatiques majeurs.
#### a. Jean Racine et la tragédie classique
**Jean Racine** (1639-1699) est le maître incontesté de la tragédie classique française. Ses pièces — *Andromaque* (1667), *Britannicus* (1669), *Bérénice* (1670), *Phèdre* (1677), *Athalie* (1691) — sont considérées comme le sommet de l'art tragique français. Racine porte la tragédie à sa perfection formelle : versification impeccable, respect strict des règles des trois unités, analyse psychologique d'une profondeur inégalée.
La tragédie racinienne se caractérise par :
- La peinture de passions dévastatrices : l'amour, la jalousie, la haine, l'ambition, qui conduisent les personnages à leur perte ;
- La fatalité : les personnages sont écrasés par un destin auquel ils ne peuvent échapper, qu'il s'agisse du destin hérité de la mythologie ou de leur propre nature ;
- La simplicité de l'action : Racine réduit l'intrigue à l'essentiel, concentrant toute la tension dramatique sur les conflits intérieurs des personnages ;
- La pureté de la langue : Racine écrit dans une langue d'une clarté et d'une musicalité remarquables, où chaque mot est choisi avec une précision extrême.
Dans *Phèdre*, par exemple, Racine met en scène la passion incestueuse de Phèdre pour son beau-fils Hippolyte. La pièce montre comment cette passion, que Phèdre ne peut ni assumer ni surmonter, la conduit inéluctablement à la mort. Le vers célèbre « C'est Vénus tout entière à sa proie attachée » (acte I, scène 3) résume cette conception tragique de l'homme livré à des forces qui le dépassent.
#### b. Pierre Corneille et la peinture de l'homme
**Pierre Corneille** (1606-1684), aîné de Racine, est l'autre grand tragique du XVIIe siècle. Ses pièces principales — *Le Cid* (1637), *Horace* (1640), *Cinna* (1641), *Polyeucte* (1642) — se distinguent de celles de Racine par leur conception du héros et de l'action.
Corneille se propose de peindre **l'homme comme il devrait être**, c'est-à-dire un homme idéal, guidé par des valeurs nobles : l'honneur, le devoir, la gloire, le courage, la volonté. Ses héros sont des figures exemplaires qui triomphent de leurs faiblesses par la force de leur volonté. Là où Racine montre l'homme écrasé par ses passions, Corneille montre l'homme qui domine ses passions par sa raison et sa vertu.
> **À RETENIR** : Racine peint l'homme tel qu'il est, victime de ses passions et de la fatalité. Corneille peint l'homme comme il devrait être, triomphant de ses faiblesses par sa volonté et son sens du devoir. Cette opposition fondamentale distingue les deux grands tragiques du XVIIe siècle.
Dans *Le Cid*, par exemple, Rodrigue est confronté à un dilemme cornélien : venger l'honneur de son père en tuant le père de Chimène, sa bien-aimée, ou renoncer à la vengeance et perdre son honneur. Il choisit l'honneur, au prix de son amour, et ce choix fait de lui un héros. La tirade célèbre « Rodrigue, as-tu du cœur ? » (acte I, scène 5) illustre ce conflit entre l'amour et l'honneur, et la victoire de la volonté sur la passion.
#### c. La Bruyère et la correction des hommes
**Jean de La Bruyère** (1645-1696), bien que principalement connu pour ses *Caractères* (1688), une œuvre de moraliste, participe également de ce mouvement de réflexion sur la nature humaine qui caractérise le XVIIe siècle. Son projet, annoncé dans la préface des *Caractères*, est de « corriger les hommes » en leur montrant leurs défauts et leurs ridicules. Il s'agit de rendre les hommes meilleurs en leur faisant prendre conscience de leurs travers.
Cette visée morale est partagée par les auteurs dramatiques du siècle. Le théâtre, et particulièrement la comédie, est conçu comme un instrument de correction morale : en riant des défauts des personnages, le spectateur prend conscience de ses propres défauts et est incité à s'amender. C'est ce que l'on appelle la fonction cathartique du théâtre, héritée d'Aristote : le théâtre purge les passions en les représentant.
> **À RETENIR** : La Bruyère, moraliste du XVIIe siècle, se donne pour mission de « corriger les hommes » en leur montrant leurs défauts. Cette visée morale est partagée par le théâtre classique, qui utilise le rire et l'émotion pour amener le spectateur à s'amender.
#### d. Molière et la comédie de mœurs
**Molière** (1622-1673), de son vrai nom Jean-Baptiste Poquelin, est le plus grand auteur comique français. Ses pièces — *L'École des femmes* (1662), *Tartuffe* (1664), *Dom Juan* (1665), *Le Misanthrope* (1666), *L'Avare* (1668), *Le Bourgeois gentilhomme* (1670), *Le Malade imaginaire* (1673) — constituent un chef-d'œuvre de la comédie classique.
La formule de Molière, résumée dans la préface de *Tartuffe*, est célèbre : il s'agit de « **châtier les mœurs en riant** ». Autrement dit, la comédie moliéresque a une fonction morale : elle corrige les vices et les ridicules des hommes en les faisant rire. Le rire est l'instrument de la correction : en riant de l'avare, de l'hypocrite, du snob ou du malade imaginaire, le spectateur prend conscience de ses propres travers et est incité à s'en corriger.
> **À RETENIR** : Molière définit sa mission : « châtier les mœurs en riant ». La comédie a une fonction morale : elle corrige les vices et les ridicules des hommes en les faisant rire. Le rire est l'instrument de la correction morale.
Cette formule explique la diversité des comédies de Molière :
- **Les comédies de caractère** : elles peignent un type humain poussé à l'excès, comme l'avare (Harpagon dans *L'Avare*), l'hypocrite (Tartuffe), le misanthrope (Alceste dans *Le Misanthrope*).
- **Les comédies de mœurs** : elles peignent les travers d'une société, comme le snobisme bourgeois dans *Le Bourgeois gentilhomme* ou le pédantisme dans *Les Femmes savantes*.
- **Les comédies-ballets** : elles mêlent théâtre, musique et danse, comme *Le Bourgeois gentilhomme* ou *Le Malade imaginaire*.
Molière utilise tous les ressorts du comique : le comique de situation (quiproquos, malentendus), le comique de caractère (les défauts poussés à l'excès), le comique de gestes (les coups de bâton, les chutes), le comique de mots (les jeux de mots, les répétitions, les déformations de langage). Cette variété du comique sert toujours la même fin : corriger les hommes en les faisant rire de leurs propres défauts.
Au Cameroun, cette tradition de la comédie moralisatrice a été reprise et adaptée par des auteurs comme Guillaume Oyônô Mbia, dont *Trois prétendants… un mari* utilise le rire pour dénoncer les travers de la société camerounaise post-indépendance : la cupidité, le mépris des traditions, l'aliénation culturelle.
## III. La communication théâtrale
La communication théâtrale est un phénomène complexe qui distingue fondamentalement le théâtre des autres genres littéraires. Contrairement au roman où un narrateur s'adresse directement au lecteur, le théâtre met en place un système de communication à plusieurs niveaux, que l'on désigne sous le terme de « double énonciation ».
### 1. La double énonciation
La notion de double énonciation est essentielle pour comprendre le fonctionnement du texte théâtral. Elle désigne le fait que, dans une pièce de théâtre, chaque réplique est simultanément adressée à deux destinataires distincts :
- **Le destinataire intérieur** : il s'agit des autres personnages présents sur scène. Les répliques sont échangées entre les personnages, qui se répondent, se contredisent, se confient, se disputent. C'est la communication acteurs-acteurs, le dialogue scénique proprement dit.
- **Le destinataire extérieur** : il s'agit du public, des spectateurs qui assistent à la représentation. Les répliques, bien qu'adressées aux autres personnages, sont également destinées au public, qui est le véritable destinataire ultime du discours théâtral. C'est la communication acteurs-spectateurs.
> **À RETENIR** : La double énonciation est le principe fondamental de la communication théâtrale : chaque réplique est adressée à la fois aux autres personnages (communication acteurs-acteurs) et au public (communication acteurs-spectateurs). Le spectateur est le destinataire ultime de tout discours théâtral.
Cette double énonciation a des conséquences importantes sur l'écriture théâtrale :
- **L'effet de réel** : les personnages font semblant de s'adresser uniquement à leurs interlocuteurs sur scène, mais leurs paroles sont en réalité destinées au public. Le spectateur est ainsi placé en position d'observateur privilégié : il en sait souvent plus que les personnages eux-mêmes, ce qui crée des effets de suspense, d'ironie dramatique ou de quiproquo.
- **L'ironie dramatique** : c'est une situation dans laquelle le spectateur en sait plus que les personnages. Par exemple, dans *Phèdre* de Racine, le spectateur sait que Phèdre est coupable d'un amour incestueux pour Hippolyte, alors que Thésée, son mari, l'ignore. Cette différence de savoir crée une tension dramatique particulière.
- **Le quiproquo** : c'est un malentendu entre les personnages, dont le spectateur perçoit l'ironie. Dans *L'Avare* de Molière, Harpagon croit que son fils Cléante parle de sa cassette d'or alors que Cléante parle de son amour pour Mariane. Le spectateur, qui comprend la situation, rit de ce malentendu.
- **Les apartés** : ce sont des répliques qu'un personnage prononce « à part », c'est-à-dire sans être entendu des autres personnages, mais que le public entend parfaitement. L'aparté est une manifestation directe de la double énonciation : le personnage s'adresse au public en feignant de ne pas être entendu des autres personnages. Il permet au spectateur de connaître les pensées secrètes, les intentions cachées ou les réactions intimes d'un personnage.
- **Les monologues** : ce sont de longues tirades qu'un personnage prononce seul sur scène, sans interlocuteur. Le monologue est également une manifestation de la double énonciation : le personnage, en apparence seul, s'adresse en réalité au public, à qui il confie ses pensées, ses sentiments, ses projets.
### 2. Le monologue et le soliloque
Le **monologue** (du grec *monos*, « seul », et *logos*, « parole ») est un discours qu'un personnage prononce seul sur scène, sans être interrompu par un autre personnage. Il se distingue de la tirade, qui est une longue réplique adressée à un interlocuteur présent, et du dialogue, qui est un échange de répliques entre plusieurs personnages.
Le **soliloque** est un cas particulier de monologue : c'est un discours qu'un personnage se tient à lui-même, comme s'il pensait à voix haute. Le personnage parle seul, mais il ne s'adresse pas véritablement à un destinataire précis, pas même au public : il exprime ses pensées intimes, ses hésitations, ses conflits intérieurs. Le soliloque est la forme la plus pure de l'expression de l'intériorité au théâtre.
> **À RETENIR** : Le monologue est un discours prononcé par un personnage seul sur scène. Le soliloque est un monologue où le personnage se parle à lui-même, exprimant son état d'âme. Le monologue et le soliloque sont des moments privilégiés où le personnage révèle son intériorité au public.
Le monologue remplit plusieurs fonctions essentielles au théâtre :
- **L'expression de l'état d'âme d'un personnage** : le monologue permet au personnage d'exprimer ses sentiments, ses émotions, ses doutes, ses angoisses, ses espoirs. Il est le lieu privilégié de l'introspection et de la confidence. C'est la fonction lyrique du monologue.
- **La délibération** : le monologue peut être le lieu d'un conflit intérieur, d'une hésitation entre deux options. Le personnage pèse le pour et le contre, débat avec lui-même avant de prendre une décision. C'est le cas du monologue de Rodrigue dans *Le Cid* de Corneille (acte I, scène 6), où le héros hésite entre venger son père et épargner le père de sa bien-aimée : « Ô Dieu ! l'étrange peine ! / Faut-il venger un père, et perdre une maîtresse ? »
- **L'information du public** : le monologue permet d'informer le spectateur sur des événements passés, des projets, des intentions que les autres personnages ignorent. Il est un moyen d'exposition et de progression de l'intrigue.
- **La pause dramatique** : le monologue crée un temps d'arrêt dans l'action, un moment de réflexion et de tension qui prépare un retournement de situation.
- **L'adresse au public** : dans certains cas, le monologue est une adresse directe au public, qui devient le confident privilégié du personnage. C'est le cas des monologues de Dom Juan dans la pièce de Molière, où le séducteur expose sa philosophie de vie.
Exemples célèbres de monologues :
- Le monologue de Rodrigue dans *Le Cid* de Corneille (acte I, scène 6) : « Percé jusques au fond du cœur / D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle… » — Rodrigue exprime son dilemme entre l'amour et l'honneur.
- Le monologue de Figaro dans *Le Mariage de Figaro* de Beaumarchais (acte V, scène 3) : « O femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… » — Figaro exprime sa révolte contre l'injustice sociale.
- Le monologue de Sganarelle dans *Dom Juan* de Molière (acte I, scène 1) : « Quoi que puisse dire Aristote et la philosophie… » — Sganarelle expose sa conception du monde face à l'impiété de son maître.
Au théâtre camerounais, le monologue est également utilisé pour exprimer les états d'âme des personnages. Dans *La Guerre des mondes* de Werewere Liking, par exemple, les monologues des personnages permettent d'explorer les traumatismes et les espoirs des sociétés africaines contemporaines.
### 3. Le dialogue théâtral
Le **dialogue** (du grec *dialogos*, « conversation », « entretien ») est l'échange de répliques entre deux ou plusieurs personnages. Il constitue la forme dominante du texte théâtral : le théâtre est essentiellement un art du dialogue.
Le dialogue théâtral se distingue du dialogue romanesque par plusieurs traits :
- **Il est le véhicule principal de l'action** : au théâtre, l'action progresse essentiellement par les paroles. Les personnages agissent en parlant : ils décident, ils convainquent, ils menacent, ils promettent, ils avouent. Le dialogue est une forme d'action.
- **Il est soumis à la double énonciation** : comme nous l'avons vu, chaque réplique est adressée à la fois aux autres personnages et au public. Le dialogue théâtral est donc toujours doublement orienté.
- **Il est contraint par la représentation** : le dialogue théâtral doit être audible, compréhensible, efficace sur scène. Il doit captiver l'attention du public, créer du rythme, ménager des effets de surprise.
- **Il est structuré par les répliques** : le dialogue est composé de répliques, c'est-à-dire de prises de parole successives des personnages. Les répliques peuvent être brèves (stichomythies, c'est-à-dire des échanges rapides de vers ou de phrases courtes) ou longues (tirades).
Les fonctions du dialogue théâtral sont multiples :
- **La fonction dramatique** : le dialogue fait progresser l'action, crée des conflits, des rebondissements, des retournements de situation. C'est par le dialogue que les personnages prennent des décisions, concluent des alliances, s'affrontent.
- **La fonction d'information** : le dialogue permet d'informer le spectateur sur les événements passés (exposition), sur les projets des personnages, sur les enjeux de l'action.
- **La fonction de caractérisation** : le dialogue révèle la personnalité des personnages, leur caractère, leurs motivations, leurs émotions. Chaque personnage a sa manière de parler, son vocabulaire, son style, qui le distinguent des autres.
- **La fonction thématique** : le dialogue permet d'aborder les grands thèmes de la pièce : l'amour, la mort, le pouvoir, la justice, la religion, etc.
- **La fonction comique ou pathétique** : selon le genre de la pièce, le dialogue vise à faire rire ou à émouvoir le spectateur.
Exemples de dialogues célèbres :
- Le dialogue entre Dom Juan et Sganarelle dans *Dom Juan* de Molière (acte III, scène 1), où le maître et le valet discutent de la religion et de l'hypocrisie.
- Le dialogue entre Phèdre et Œnone dans *Phèdre* de Racine (acte I, scène 3), où Phèdre avoue sa passion coupable à sa nourrice.
- Le dialogue entre les deux prétendants et Matalina dans *Trois prétendants… un mari* de Guillaume Oyônô Mbia, où les prétendants rivalisent d'arguments pour convaincre la jeune fille de les épouser.
> **À RETENIR** : Le dialogue théâtral est l'échange de répliques entre les personnages. Il est le véhicule principal de l'action, il fait progresser l'intrigue, révèle les caractères et aborde les thèmes de la pièce. Il est soumis à la double énonciation : chaque réplique s'adresse à la fois aux autres personnages et au public.
### 4. Les didascalies et le texte secondaire
Les **didascalies** (du grec *didaskalia*, « enseignement », « instruction ») sont les indications scéniques fournies par l'auteur dans le texte de la pièce. Elles font partie du texte secondaire, c'est-à-dire de tout ce qui n'est pas prononcé par les personnages. Elles sont généralement imprimées en italique ou entre parenthèses pour les distinguer des répliques.
Les didascalies peuvent indiquer :
- Le lieu et le moment de l'action : « La scène est à Paris, dans le palais du roi » (*Britannicus* de Racine) ;
- Les entrées et sorties des personnages : « Il sort », « Elle entre » ;
- Les gestes et les déplacements : « Il s'agenouille », « Elle se lève et va à la fenêtre » ;
- Les intonations et les expressions : « D'une voix tremblante », « Avec colère », « À part » ;
- Les éléments de décor, de costume, d'éclairage, de son : « Le décor représente une forêt », « Il est vêtu de noir » ;
- Les pauses et les silences : « Un temps », « Silence ».
Les didascalies sont essentielles pour la mise en scène : elles orientent le travail du metteur en scène, des acteurs, des décorateurs. Elles sont également précieuses pour le lecteur, qui peut ainsi visualiser la scène et imaginer la représentation.
> **À RETENIR** : Les didascalies sont les indications scéniques fournies par l'auteur (gestes, intonations, décors, déplacements). Elles font partie du texte secondaire, destiné au metteur en scène, aux acteurs et au lecteur. Elles orientent la mise en scène et la lecture de la pièce.
### 5. La communication théâtrale dans le contexte camerounais
La communication théâtrale, avec sa double énonciation, prend des formes particulières dans le théâtre camerounais contemporain. Les dramaturges camerounais, tout en s'inscrivant dans la tradition du théâtre occidental, ont développé des formes originales qui intègrent les traditions orales africaines.
Dans le théâtre camerounais, on observe notamment :
- **L'importance du public** : le théâtre camerounais, comme le théâtre traditionnel africain, entretient une relation étroite avec son public. Les spectateurs sont souvent invités à participer, à répondre aux acteurs, à commenter l'action. Cette participation active renforce la communication acteurs-spectateurs.
- **L'utilisation du conte et de l'oralité** : de nombreux dramaturges camerounais s'inspirent des contes et des traditions orales, intégrant des chants, des danses, des proverbes dans leurs pièces. Le théâtre devient ainsi un lieu de mémoire et de transmission culturelle.
- **L'engagement social et politique** : le théâtre camerounais est souvent un théâtre engagé, qui dénonce les travers de la société : la corruption, l'injustice, l'aliénation culturelle, les conflits entre tradition et modernité. La double énonciation permet alors de toucher directement le public, de l'interpeller, de le faire réfléchir.
Des auteurs comme Guillaume Oyônô Mbia (*Trois prétendants… un mari*, *Notre fille ne se mariera pas*), Werewere Liking (*La puissance de Um*, *L'Afrique à l'ère du soupçon*), ou encore Protais Asseng (*Trop c'est trop*) illustrent cette vitalité du théâtre camerounais, qui conjugue héritage classique et traditions africaines.
## Conclusion
Le texte théâtral, né des cérémonies religieuses de la Grèce antique, a connu une longue évolution qui l'a conduit des mystères médiévaux aux chefs-d'œuvre du classicisme français. À travers cette histoire, il a affirmé sa spécificité : un texte dialogué, écrit pour la représentation, fondé sur le principe de la double énonciation. Cette double énonciation — communication entre les personnages et communication avec le public — est la clé de voûte de l'édifice théâtral : elle explique le fonctionnement du monologue, du soliloque, du dialogue, des apartés, et elle fonde la relation particulière que le théâtre entretient avec son public.
Le théâtre du XVIIe siècle, avec Racine, Corneille, La Bruyère et Molière, a porté cet art à sa perfection en lui assignant une mission morale : peindre l'homme, corriger ses mœurs, le faire réfléchir sur sa condition. Cette mission reste celle du théâtre contemporain, au Cameroun comme ailleurs, qui continue d'utiliser la scène pour interroger la société et éveiller les consciences.
Ce chapitre nous a permis de comprendre ce qu'est le texte théâtral et comment fonctionne la communication théâtrale. Le chapitre suivant pourra aborder l'étude des genres théâtraux (tragédie, comédie, drame) et des registres qui leur sont associés, ou encore l'analyse méthodique d'une scène de théâtre, afin d'approfondir les outils d'analyse nécessaires à la lecture et à l'interprétation des œuvres dramatiques.
Quiz du chapitre
12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.