Chapitre 1
Émetteur et récepteur : la subjectivité dans l'énonciation
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# Émetteur et récepteur : la subjectivité dans l'énonciation
## Introduction
Tout énoncé, qu'il soit oral ou écrit, est produit par une personne réelle, dans un contexte précis, et s'adresse à une ou plusieurs autres personnes. La linguistique de l'énonciation, fondée notamment par Émile Benveniste, distingue l'énoncé (ce qui est dit) de l'énonciation (l'acte même de produire cet énoncé). Cette distinction est capitale : elle permet de comprendre qu'aucune phrase n'est neutre, qu'aucun discours n'est objectif, car celui qui parle ou écrit laisse toujours des traces de sa présence dans son message.
On appelle **situation d'énonciation** l'ensemble des paramètres qui entourent la production d'un énoncé : qui parle ? À qui ? Où ? Quand ? Dans quel but ? Les deux pôles fondamentaux de cette situation sont l'**émetteur** (celui qui produit l'énoncé, également appelé locuteur ou destinateur) et le **récepteur** (celui à qui l'énoncé est destiné, également appelé allocutaire ou destinataire). Entre ces deux pôles circule le message, mais ce message n'est jamais un simple transfert d'information : il est marqué par la subjectivité de l'émetteur, qui imprime sa marque sur son discours, consciemment ou non.
Le chapitre qui suit examine successivement comment l'émetteur se manifeste dans son énoncé (de façon explicite ou implicite), comment le récepteur est pris en compte, le cas particulier du pronom « on » qui brouille les frontières entre les deux pôles, et enfin le phénomène de la polyphonie, qui révèle que plusieurs voix peuvent coexister dans un même énoncé. L'objectif est de former l'élève à repérer ces marques de subjectivité et à comprendre que tout discours est un acte situé, porté par une intention.
> **À retenir** : L'énonciation est l'acte de production d'un énoncé. L'émetteur est celui qui produit l'énoncé ; le récepteur est celui à qui il est destiné. La subjectivité dans l'énonciation désigne l'ensemble des traces par lesquelles l'émetteur manifeste sa présence, son point de vue, ses sentiments ou ses jugements dans son discours.
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## I. L'émetteur : les marques de sa présence dans l'énoncé
L'émetteur peut se manifester dans son discours de deux manières distinctes : soit de façon **explicite**, en se désignant directement par des indices de personne, soit de façon **implicite**, en laissant transparaître sa subjectivité à travers des mots qui trahissent son point de vue sans qu'il se nomme lui-même.
### A. L'émetteur explicite : les marques directes de la première personne
Lorsque l'émetteur se désigne lui-même dans son énoncé, on parle de marques explicites de l'énonciation. Ces marques sont essentiellement de nature grammaticale.
#### 1. Les pronoms personnels de la première personne
Les pronoms personnels « je », « me », « moi », « nous » sont les indices les plus directs de la présence de l'émetteur. Le pronom « je » désigne celui qui parle au moment même où il parle : il n'a de référent que dans la situation d'énonciation. C'est ce qu'on appelle un **embrayeur** ou **déictique** : un mot dont le sens ne se comprend que par rapport à la situation dans laquelle il est prononcé.
Exemples :
- « **Je** vous écris cette lettre pour vous faire part de mon émotion. »
- « **Nous** devons tous contribuer au développement de notre pays. » (le « nous » peut être un pluriel de majesté, un « nous » de modestie, ou un « nous » collectif qui inclut l'émetteur et d'autres personnes)
Dans la narration, le « je » peut être celui d'un narrateur qui raconte sa propre histoire (autobiographie, récit à la première personne) ou celui d'un narrateur témoin qui rapporte des faits auxquels il a assisté.
#### 2. Les adjectifs et pronoms possessifs de la première personne
Les possessifs « mon », « ma », « mes », « notre », « nos », « le mien », « la mienne », « les miens », « le nôtre », etc., rattachent un objet, une personne ou une idée à l'émetteur. Ils indiquent un rapport de possession, d'appartenance ou d'affiliation.
Exemples :
- « **Mon** enfance à Bafoussam reste gravée dans **ma** mémoire. »
- « **Notre** langue maternelle est un trésor que nous devons préserver. »
- « Ce stylo est **le mien**, pas le tien. »
#### 3. Le nom propre de l'émetteur
Dans certains discours, notamment dans la narration, l'émetteur peut se désigner par son propre nom. C'est le cas dans les autobiographies où le narrateur se nomme, ou dans les lettres officielles où le signataire écrit son nom. Cette auto-désignation par le nom propre est une marque explicite particulièrement forte, car elle ancre l'énoncé dans la réalité extra-linguistique.
Exemple :
- « **Moi, Amadou Moustapha**, je jure de dire toute la vérité. »
- Dans une lettre administrative : « **Je soussigné, Joseph Ngono**, certifie avoir reçu la somme de... »
Dans la narration, le nom propre peut apparaître lorsque le narrateur se présente : « **Je m'appelle** Félix, et voici mon histoire. »
### B. L'émetteur implicite : la subjectivité trahie par les modalisateurs
L'émetteur ne se désigne pas toujours explicitement. Il peut s'effacer grammaticalement tout en laissant des traces de sa subjectivité à travers des mots ou expressions appelés **modalisateurs**. Un modalisateur est un terme qui exprime le degré d'adhésion, le jugement, l'affectivité ou l'attitude de l'émetteur par rapport à ce qu'il dit. Ces modalisateurs trahissent la présence de l'émetteur même quand celui-ci ne dit pas « je ».
#### 1. Les adjectifs qualificatifs
Les adjectifs qualificatifs, surtout lorsqu'ils sont employés de manière évaluative, révèlent le jugement de l'émetteur sur les êtres ou les choses qu'il décrit. On distingue les adjectifs objectifs (qui décrivent une propriété vérifiable : « une table ronde ») et les adjectifs subjectifs (qui expriment une appréciation personnelle : « une table magnifique »). L'emploi d'adjectifs subjectifs est une marque d'implication de l'émetteur.
Exemples :
- « Ce fut une **magnifique** cérémonie, un moment **inoubliable**. » (l'émetteur exprime son admiration)
- « Le spectacle était **ennuyeux** et les acteurs **médiocres**. » (l'émetteur exprime sa déception)
- « C'est un **brave** homme, un **véritable** ami. »
Exemple supplémentaire ancré au Cameroun : « La plage de Kribi est un site **splendide**, aux eaux **cristallines** et au sable **doré**. » Les adjectifs « splendide », « cristallines », « doré » ne décrivent pas seulement la réalité, ils expriment l'enthousiasme de l'émetteur.
#### 2. Les verbes de jugement
Certains verbes expriment une opinion, une appréciation, une évaluation : « trouver », « estimer », « juger », « considérer », « croire », « penser », « sembler », « paraître ». Leur emploi indique que l'émetteur porte un regard subjectif sur ce dont il parle.
Exemples :
- « Je **trouve** ce film très réussi. »
- « Il **me semble** que cette solution est la meilleure. »
- « Nous **estimons** que ce projet est réalisable. »
- « Elle **juge** cette décision injuste. »
Ces verbes peuvent être conjugués à la première personne (« je trouve ») ou employés de façon impersonnelle (« il semble que »), mais dans les deux cas, ils signalent que l'énoncé reflète une perception subjective.
#### 3. Les diminutifs affectifs
Les diminutifs sont des mots auxquels on ajoute un suffixe (-et, -ette, -ot, -otte, -on, etc.) pour exprimer la petitesse, mais aussi l'affection, la tendresse, la familiarité ou parfois le mépris. Leur emploi trahit l'attitude affective de l'émetteur.
Exemples :
- « Une **maisonnette** au bord du fleuve » (diminutif affectif : la maison est petite mais charmante)
- « Mon **petit** frère » (terme affectueux)
- « Un **cahier** bien tenu » (le suffixe -ier n'est pas ici un diminutif, mais « un garçonnet », « une fillette » le sont)
- « Elle a une **voix doucette** » (diminutif qui peut exprimer une appréciation mignonne ou une critique ironique)
Exemple supplémentaire : « Ma **maman** chérie » — le redoublement et le suffixe affectif « -an » (maman) trahissent la tendresse de l'émetteur. Au Cameroun, on entendra souvent « mon **petit** frère » ou « ma **petite** sœur » pour désigner affectueusement un cadet, même adulte.
#### 4. Les adverbes de manière
Les adverbes de manière (en -ment notamment) modifient le sens d'un verbe, d'un adjectif ou d'un autre adverbe. Lorsqu'ils expriment une appréciation, ils révèlent la position de l'émetteur.
Exemples :
- « Il a **heureusement** réussi son examen. » (l'émetteur se réjouit)
- « Elle parle **malheureusement** trop vite. » (l'émetteur regrette)
- « **Franchement**, ce n'est pas acceptable. » (l'émetteur prend position)
- « Il a agi **sagement** en acceptant cette offre. » (l'émetteur approuve)
Les adverbes comme « heureusement », « malheureusement », « étonnamment », « curieusement », « bizarrement », « évidemment », « manifestement » sont des marqueurs de subjectivité très efficaces car ils commentent l'énoncé lui-même.
Exemple supplémentaire : « **Curieusement**, le marché de Mokolo était désert ce matin-là. » L'adverbe « curieusement » indique que l'émetteur trouve la situation étrange, inhabituelle.
#### 5. Les interjections
Les interjections sont des mots invariables qui expriment une émotion, une réaction affective immédiate : « Ah ! », « Oh ! », « Hélas ! », « Bravo ! », « Zut ! », « Aïe ! », « Ouf ! », « Eh bien ! ». Elles sont la marque la plus directe de la subjectivité de l'émetteur, car elles jaillissent spontanément et révèlent son état d'âme.
Exemples :
- « **Hélas** ! Il est trop tard pour revenir en arrière. » (regret)
- « **Bravo** ! Tu as réussi ton concours ! » (admiration, félicitations)
- « **Oh** ! Quelle belle maison ! » (émerveillement)
- « **Aïe** ! Tu m'as marché sur le pied ! » (douleur)
- « **Ouf** ! Nous sommes enfin arrivés. » (soulagement)
Exemple supplémentaire : « **Eh bien** ! Voilà une nouvelle qui va faire du bruit à Douala ! » L'interjection « Eh bien ! » marque la surprise et l'intérêt de l'émetteur.
> **À retenir** : L'émetteur peut être explicite (pronoms personnels de 1re personne, possessifs, nom propre) ou implicite. Dans ce second cas, sa présence est trahie par les modalisateurs : adjectifs qualificatifs subjectifs, verbes de jugement, diminutifs affectifs, adverbes de manière appréciatifs, interjections. Tout énoncé porte ainsi la marque de celui qui l'a produit.
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## II. Le récepteur : les marques de sa prise en compte dans l'énoncé
Le récepteur est le destinataire du message. Comme l'émetteur, il peut être désigné explicitement dans l'énoncé, ou bien être présent de manière implicite, sans être nommé.
### A. Le récepteur explicite : les marques directes de la deuxième personne
#### 1. Les pronoms personnels de la deuxième personne
Les pronoms « tu », « te », « toi », « vous » désignent directement la personne à qui l'on s'adresse. Leur emploi est une marque explicite de la prise en compte du récepteur.
Exemples :
- « **Tu** viendras me voir demain, n'est-ce pas ? »
- « **Vous** êtes priés de bien vouloir vous présenter au bureau. »
- « Je **te** remercie pour ton aide précieuse. »
L'emploi de « tu » ou de « vous » n'est pas anodin : il indique le degré de familiarité ou de respect entre l'émetteur et le récepteur. Au Cameroun, comme dans d'autres pays francophones, le vouvoiement est de rigueur envers les personnes âgées, les supérieurs hiérarchiques ou les personnes qu'on ne connaît pas ; le tutoiement est réservé aux amis, aux camarades, aux personnes de même génération ou de même rang.
#### 2. Les noms propres du récepteur
L'émetteur peut interpeller directement le récepteur en le nommant. C'est ce qu'on appelle l'**apostrophe** : une interpellation qui attire l'attention du destinataire.
Exemples :
- « **Marie**, peux-tu venir m'aider ? »
- « **Chers compatriotes**, je vous remercie de votre confiance. »
- « **Monsieur le Directeur**, je sollicite une audience auprès de vous. »
- « **Mesdames et Messieurs**, bonsoir et bienvenue. »
L'apostrophe peut être placée au début, au milieu ou à la fin de la phrase. Elle crée un contact direct entre l'émetteur et le récepteur et manifeste que le message est bien destiné à une personne précise.
### B. Le récepteur implicite : le lectorat
Lorsque l'émetteur ne désigne pas explicitement son destinataire, celui-ci n'en existe pas moins. C'est le cas notamment dans les textes écrits : un article de journal, un roman, un essai, un poème sont écrits pour être lus, mais le lecteur n'est pas nommé. On parle alors de **lectorat** : l'ensemble des lecteurs potentiels ou réels d'un texte.
Le récepteur implicite est particulièrement important dans les textes argumentatifs, où l'émetteur cherche à convaincre un auditoire ou un lectorat sans le nommer. Le choix des arguments, le ton adopté, le niveau de langue, les références culturelles supposent un certain type de lecteur.
Exemples :
- Dans un éditorial de journal : « Le Cameroun doit relever le défi de l'industrialisation. » — Le lecteur n'est pas nommé, mais il est clairement visé : on cherche à le convaincre de la nécessité de l'industrialisation.
- Dans un roman : « La nuit tombait sur Yaoundé, et les rues se vidaient peu à peu. » — Le lecteur est implicitement invité à suivre le récit, à s'immerger dans l'histoire.
- Dans une publicité : « Découvrez le nouveau goût de notre bière locale. » — Le consommateur est visé sans être nommé.
Le récepteur implicite peut aussi être un **auditoire** dans le cas d'un discours prononcé devant un public : l'orateur s'adresse à tous sans désigner personne en particulier.
> **À retenir** : Le récepteur peut être explicite (pronoms personnels de 2e personne, noms propres, apostrophes) ou implicite. Dans ce second cas, on parle de lectorat : le destinataire n'est pas nommé mais le message est construit en fonction de lui. Tout énoncé suppose un récepteur, même quand celui-ci n'est pas désigné.
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## III. Le pronom « on » : une double face énonciative
Le pronom indéfini « on » occupe une place particulière dans le système de l'énonciation. Il peut en effet recouvrir des valeurs très différentes selon le contexte, et sa compréhension est essentielle pour analyser la subjectivité d'un énoncé.
### A. « On » incluant l'émetteur et le récepteur
Dans son emploi le plus courant en français parlé, « on » remplace « nous » et désigne à la fois l'émetteur et ceux qui l'entourent, y compris parfois le récepteur. C'est le « on » inclusif.
Exemples :
- « **On** va au marché ce matin ? » (c'est-à-dire : toi et moi, nous allons au marché ?)
- « **On** a bien mangé à la fête hier ! » (nous avons bien mangé)
- « **On** doit tous faire des efforts pour lutter contre la corruption. » (nous tous, y compris moi qui parle et toi qui écoutes)
Dans ce cas, « on » a une **double face** : il englobe l'émetteur et le récepteur dans une même communauté. C'est un pronom qui crée de la proximité, de la solidarité, de l'inclusion. Il est très fréquent à l'oral et dans les discours politiques ou publicitaires qui cherchent à créer un sentiment d'appartenance commune.
Exemple supplémentaire : « **On** est tous des Camerounais, **on** doit être fiers de notre diversité. » Ici, « on » inclut l'orateur et son auditoire dans une même identité nationale.
### B. « On » désignant exclusivement les autres
Dans un autre emploi, « on » désigne des personnes autres que l'émetteur et le récepteur : des gens indéterminés, une collectivité dont ni le locuteur ni l'allocutaire ne font partie. C'est le « on » exclusif, proche du sens de « quelqu'un », « les gens », « les autres ».
Exemples :
- « **On** a encore volé des téléphones dans le quartier. » (des inconnus, des voleurs — ni moi ni toi)
- « **On** dit que la pluie va bientôt arriver. » (les gens, la rumeur publique)
- « **On** frappe à la porte. » (quelqu'un, une personne inconnue)
- « **On** ne sait jamais ce qui peut arriver. » (les gens en général, personne en particulier)
Dans cet emploi, « on » permet à l'émetteur de parler d'autres personnes sans les nommer, parfois pour éviter de les désigner directement, parfois parce qu'il ne les connaît pas. C'est un pronom qui crée de la distance, de l'impersonnalité.
Exemple supplémentaire : « **On** raconte que le nouveau préfet est très strict. » Ici, « on » désigne la rumeur publique, des gens non identifiés, et l'émetteur se distancie de cette information en la présentant comme une simple rumeur.
### C. Les valeurs intermédiaires de « on »
Entre ces deux extrêmes, « on » peut prendre des valeurs intermédiaires :
- « On » à valeur de « je » : dans certains contextes, notamment dans le langage enfantin ou dans un style modeste, « on » peut désigner l'émetteur seul. « On a bien dormi ? » dit une mère à son enfant, mais un adulte peut dire « On est content de vous voir » pour « Je suis content de vous voir » (c'est le « on » de modestie, qui atténue l'affirmation de soi).
- « On » à valeur de « tu » ou « vous » : dans un registre familier ou paternaliste, « on » peut désigner le récepteur seul. « Alors, on a fait des bêtises ? » (c'est-à-dire : tu as fait des bêtises ?). Cet emploi est fréquent lorsqu'on s'adresse à un enfant ou à un inférieur hiérarchique.
- « On » à valeur générale : « On ne naît pas femme, on le devient » (Simone de Beauvoir) — ici, « on » désigne tout être humain, y compris l'émetteur et le récepteur, mais de manière abstraite et générale. C'est le « on » de la vérité générale, proche du pronom indéfini « chacun ».
> **À retenir** : Le pronom « on » a une double face énonciative. Il peut inclure l'émetteur et le récepteur (valeur de « nous ») ou désigner exclusivement les autres (valeur de « les gens », « quelqu'un »). Il peut aussi, selon le contexte, renvoyer à l'émetteur seul, au récepteur seul, ou à l'ensemble de l'humanité. L'analyse du contexte est indispensable pour déterminer sa valeur exacte.
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## IV. La polyphonie : plusieurs émetteurs dans un même énoncé
Le terme de **polyphonie** (du grec *polus*, « nombreux », et *phonê*, « voix ») est emprunté à la musique, où il désigne la superposition de plusieurs voix ou lignes mélodiques. En linguistique et en analyse de discours, la polyphonie désigne le phénomène par lequel un énoncé fait entendre plusieurs voix, plusieurs émetteurs, même si un seul locuteur est grammaticalement à l'origine de l'énoncé.
### A. Le discours rapporté : la voix de l'autre dans le discours
Le cas le plus évident de polyphonie est le **discours rapporté**, c'est-à-dire la citation ou la restitution de paroles ou de pensées d'une autre personne. On distingue trois formes principales :
#### 1. Le discours direct
Le locuteur rapporte les paroles exactes d'une autre personne, en les mettant entre guillemets ou après deux points. Les paroles rapportées sont introduites par un verbe de parole (dire, déclarer, demander, répondre, etc.).
Exemple :
- Il m'a dit : « **Je viendrai demain à la réunion.** »
- Elle a déclaré : « **Ce projet est irréaliste.** »
Dans le discours direct, deux émetteurs se superposent : le locuteur qui rapporte (l'émetteur principal) et le locuteur cité (l'émetteur secondaire). Les paroles de ce dernier sont reproduites telles quelles, avec ses propres marques de subjectivité.
#### 2. Le discours indirect
Le locuteur rapporte les paroles d'une autre personne en les intégrant à sa propre phrase, avec une subordination. Les marques de la personne, du temps et du lieu sont transposées.
Exemple :
- Il m'a dit qu'**il viendrait le lendemain à la réunion**.
- Elle a déclaré que **ce projet était irréaliste**.
Ici, la voix de l'autre est encore présente, mais elle est filtrée par le locuteur principal, qui choisit les mots, adapte les temps et les pronoms. La frontière entre les deux voix est moins nette que dans le discours direct.
#### 3. Le discours indirect libre
Le locuteur rapporte les paroles ou les pensées d'une autre personne sans marque formelle d'introduction (pas de verbe de parole, pas de subordination, pas de guillemets). C'est une forme très utilisée en littérature pour rendre les pensées intérieures d'un personnage.
Exemple :
- Il regarda la lettre. **Il viendrait demain à la réunion. Que devait-il répondre ?** Il ne savait plus.
Dans cet exemple, la deuxième phrase (« Il viendrait demain... ») peut être lue comme la pensée du personnage, rapportée sans marque explicite. Le lecteur entend la voix du personnage à travers celle du narrateur.
### B. La modalisation : l'émetteur commente son propre énoncé
La polyphonie ne se limite pas au discours rapporté. On parle aussi de polyphonie lorsque l'émetteur fait entendre une autre voix que la sienne dans son propre énoncé, par exemple en citant une opinion qu'il ne partage pas, en reprenant un mot d'autrui, ou en utilisant l'ironie.
Exemples :
- « **Selon certains**, ce projet est voué à l'échec. » — L'émetteur rapporte une opinion qui n'est pas la sienne.
- « Il paraît que **la terre est plate** » — l'émetteur reprend une croyance qu'il juge absurde.
- « **Soi-disant** il est malade. » — l'adverbe « soi-disant » indique que l'émetteur doute de la véracité de l'information.
Dans ces cas, l'énoncé fait entendre deux voix : celle de l'émetteur principal et celle de l'opinion rapportée, dont l'émetteur se distancie plus ou moins.
### C. L'ironie : dire le contraire de ce que l'on pense
L'ironie est une forme particulière de polyphonie : l'émetteur fait semblant d'adopter le point de vue d'un autre (ou un point de vue qu'il feint de partager) pour mieux le critiquer ou s'en moquer. Le récepteur doit comprendre que l'émetteur ne pense pas ce qu'il dit.
Exemple :
- « **Quelle belle journée !** » dit-on sous une pluie battante. — L'émetteur reprend une formule positive mais c'est pour mieux exprimer son mécontentement.
- « **C'est malin !** » dit-on à quelqu'un qui vient de faire une bêtise. — L'émetteur feint de féliciter mais critique en réalité.
L'ironie suppose que le récepteur partage avec l'émetteur un certain nombre de connaissances et de valeurs pour pouvoir décoder le message. C'est une forme de complicité entre les deux pôles de l'énonciation.
### D. La polyphonie dans les textes littéraires et médiatiques
Dans un roman, le narrateur peut faire entendre plusieurs voix : la sienne, celle des personnages, celle d'un narrateur secondaire. Dans un article de presse, le journaliste peut citer des sources, rapporter des témoignages, évoquer des rumeurs. Dans un discours politique, l'orateur peut citer ses adversaires pour mieux les réfuter, ou citer des figures d'autorité pour appuyer son propos.
Exemple d'analyse polyphonique :
- « Le ministre a affirmé que **les routes seront bientôt réhabilitées**. Les habitants de la région, eux, **attendent toujours**. » — On entend ici trois voix : celle du ministre (rapportée au discours indirect), celle des habitants (évoquée par le narrateur-journaliste), et celle du journaliste lui-même qui, par la juxtaposition des deux phrases, laisse entendre son scepticisme.
> **À retenir** : La polyphonie est la présence de plusieurs voix (plusieurs émetteurs) dans un même énoncé. Elle se manifeste notamment par le discours rapporté (direct, indirect, indirect libre), par la reprise d'opinions étrangères, par l'ironie, et plus généralement par tout procédé qui fait entendre une voix autre que celle du locuteur principal. L'analyse polyphonique consiste à distinguer ces différentes voix et à comprendre comment elles interagissent.
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## Conclusion
L'étude de l'émetteur et du récepteur dans l'énonciation révèle que tout discours est fondamentalement subjectif. L'émetteur, qu'il se désigne explicitement par des pronoms de la première personne ou qu'il se cache derrière des modalisateurs, laisse toujours des traces de sa présence. Le récepteur, qu'il soit nommé ou simplement visé comme lectorat, est toujours pris en compte dans la construction du message. Le pronom « on », par sa double face, illustre la complexité des rapports entre les deux pôles de l'énonciation : il peut les unir ou les séparer. Enfin, la polyphonie montre qu'un énoncé n'est jamais le produit d'une seule voix : il est traversé par les paroles, les opinions et les points de vue des autres.
Ces notions ouvrent directement sur le chapitre suivant, qui pourra traiter des **indices de l'énonciation dans le texte narratif** : comment le narrateur s'y prend-il pour raconter une histoire tout en laissant transparaître sa subjectivité ? Comment le lecteur perçoit-il la présence du narrateur à travers les choix d'écriture ? La maîtrise de ces outils d'analyse est essentielle pour la lecture critique des textes littéraires, des articles de presse et des discours de toute nature, et elle prépare aux épreuves du baccalauréat qui exigent une analyse fine de la situation d'énonciation et des marques de subjectivité.
Quiz du chapitre
12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.