Chapitre 25
Le Cameroun de 1960 à 1982 : vie politique, économique et sociale
Lecture : 7 minQuiz de 8 questions
## Introduction
Le 1er janvier 1960, la République du Cameroun accède à l'indépendance sous la présidence d'Ahmadou Ahidjo, alors Premier ministre du Cameroun oriental sous tutelle française depuis 1958. S'ouvre alors une période de vingt-deux ans (1960-1982) marquée par la construction de l'État camerounais : la réunification avec le Cameroun britannique, la mise en place progressive d'un pouvoir centralisé, et un projet de développement économique et social planifié par l'État. Ce chapitre étudie la vie politique, la vie économique et la vie sociale du Cameroun sous la présidence d'Ahmadou Ahidjo.
## I. La vie politique : de la réunification à l'unification
### 1. Le contexte de l'indépendance et la question de la réunification
À la veille de l'indépendance, le territoire camerounais reste divisé par l'héritage colonial : le Cameroun français, devenu République du Cameroun le 1er janvier 1960, et le Cameroun britannique, administré en deux entités (Northern Cameroons et Southern Cameroons) sous tutelle de l'ONU confiée au Royaume-Uni. La question de la réunification des deux Cameroun, séparés depuis le partage de 1916, devient une revendication nationaliste majeure, portée notamment par l'Union des Populations du Cameroun (UPC).
Sous l'égide de l'ONU, un **plébiscite** (consultation populaire par laquelle une population se prononce sur un choix politique engageant son destin, ici son rattachement à un État) est organisé le 11 février 1961 dans le Cameroun britannique : les populations du Northern Cameroons choisissent de rejoindre le Nigeria, tandis que celles du Southern Cameroons optent pour le rattachement à la République du Cameroun.
### 2. La réunification et le fédéralisme (1961)
La **réunification** (réunion en un seul État de deux territoires qui avaient été séparés, ici les anciens Cameroun français et Cameroun britannique méridional) est proclamée le 1er octobre 1961. Elle donne naissance à la République fédérale du Cameroun, structurée en deux États fédérés : le Cameroun oriental (francophone) et le Cameroun occidental (anglophone). Ahmadou Ahidjo devient président de la République fédérale, tandis que John Ngu Foncha, leader du Kamerun National Democratic Party (KNDP), devient vice-président.
Le **fédéralisme** (système politique dans lequel plusieurs États ou entités disposant chacun d'une autonomie interne se regroupent sous une autorité centrale commune) permet, dans un premier temps, de préserver certaines spécificités institutionnelles, juridiques et administratives héritées de la colonisation française et britannique (systèmes scolaires, monnaies, droits différents).
### 3. La pacification et la lutte contre l'insurrection upéciste
Dès la fin des années 1950, l'UPC, dont plusieurs dirigeants (Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Ernest Ouandié) réclament une indépendance immédiate et totale, entre en clandestinité et en rébellion armée, notamment dans les régions bassa et bamiléké. Le nouvel État engage une politique de **pacification** (ensemble des opérations militaires et administratives menées pour mettre fin à une insurrection et rétablir l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire), qui se prolonge durant les premières années de l'indépendance et se traduit par une répression sévère de la rébellion, jusqu'à l'arrestation et l'exécution d'Ernest Ouandié en 1971.
### 4. De la fédération à l'unification (1966-1972)
Le pouvoir central engage progressivement une politique de centralisation :
- En 1966, les principaux partis politiques du pays fusionnent pour former un parti unique, l'Union nationale camerounaise (UNC). Le **monopartisme** (système politique dans lequel un seul parti est légalement autorisé à exercer le pouvoir, les autres formations étant interdites ou contraintes à la dissolution) devient la règle et le cadre unique de la vie politique nationale.
- Le 20 mai 1972, un **référendum** (consultation par laquelle les citoyens sont appelés à approuver ou rejeter directement un texte, notamment constitutionnel) est organisé pour mettre fin au système fédéral. Approuvé à une large majorité, il aboutit à la proclamation de la République Unie du Cameroun, État unitaire centralisé.
Cette **unification** (processus par lequel un État fédéral, composé d'entités autonomes, se transforme en un État unitaire centralisé, doté d'institutions et d'une administration uniques sur tout le territoire) marque l'aboutissement de la politique de construction nationale engagée par Ahmadou Ahidjo, mais elle est aussi critiquée par une partie de l'opinion, notamment anglophone, qui y voit la perte de l'autonomie et des spécificités du Cameroun occidental issu de la fédération.
> À retenir : réunification (1er octobre 1961) puis unification (référendum du 20 mai 1972) sont les deux grandes étapes de la construction de l'État camerounais sous Ahidjo, encadrées par le monopartisme instauré avec la création de l'UNC en 1966.
## II. La vie économique : un développement planifié et autocentré
### 1. La planification par les plans quinquennaux
L'État camerounais choisit la voie d'un **développement autocentré** (stratégie de développement fondée sur la valorisation des ressources et des capacités nationales, la diversification des productions et une moindre dépendance à l'égard de l'extérieur), mis en œuvre à travers une succession de **plans quinquennaux** (programmes de développement économique et social élaborés par l'État pour une durée de cinq ans, fixant des objectifs chiffrés dans les domaines agricole, industriel, infrastructurel et social). Le premier plan quinquennal couvre la période 1960-1965 ; d'autres se succèdent jusqu'au début des années 1980, orientant les investissements vers l'agriculture vivrière et d'exportation, les infrastructures (routes, barrages, ports), l'industrialisation naissante (agro-industries, cimenteries, usines textiles) et la formation des cadres nationaux.
### 2. La révolution verte et les comices agropastoraux
Dans les années 1970, le régime lance la politique de la « **révolution verte** », destinée à moderniser l'agriculture, à accroître la production vivrière et à réduire la dépendance alimentaire du pays. Cette politique s'accompagne de l'organisation de **comices agropastoraux** (grandes foires régionales et nationales rassemblant agriculteurs et éleveurs, destinées à présenter les productions agricoles et pastorales, à primer les meilleurs producteurs et à promouvoir les techniques modernes de culture et d'élevage), dont le plus célèbre reste celui d'Ebolowa en 1972. Ces manifestations visent à mobiliser les populations rurales autour de l'objectif d'autosuffisance alimentaire et à valoriser le monde paysan.
Ce modèle économique, souvent qualifié de « libéralisme planifié », combine une économie de marché ouverte aux investissements privés et un rôle important de planification et d'intervention de l'État à travers des sociétés de développement (SODECOTON, SODECAO, CDC, etc.).
## III. La vie sociale : éducation, santé, sport et culture
- **Éducation** : l'État investit dans la scolarisation primaire et secondaire, la formation d'enseignants et la création d'infrastructures scolaires, avec l'ambition de résorber l'analphabétisme hérité de la période coloniale ; l'Université fédérale du Cameroun est créée à Yaoundé en 1962.
- **Santé** : développement d'un réseau d'hôpitaux et de centres de santé, campagnes de vaccination et de lutte contre les grandes endémies (paludisme, lèpre, trypanosomiase).
- **Sport** : promotion du sport national, notamment du football, qui devient un vecteur d'unité nationale ; les Lions Indomptables participent aux compétitions africaines dès les années 1970.
- **Culture** : encouragement des arts, des médias d'État (radio, puis télévision à partir de 1985) et des symboles de l'unité nationale (hymne, drapeau, fêtes nationales du 1er janvier et du 20 mai).
## Frise chronologique des grandes dates (1958-1982)
| Date | Événement |
|---|---|
| 1958 | Ahmadou Ahidjo devient Premier ministre du Cameroun oriental sous tutelle |
| 1er janvier 1960 | Indépendance de la République du Cameroun |
| 11 février 1961 | Plébiscite au Cameroun britannique (rattachement au Nigeria ou au Cameroun) |
| 1er octobre 1961 | Réunification : proclamation de la République fédérale du Cameroun |
| 1966 | Fusion des partis politiques et création de l'UNC (parti unique) |
| 1971 | Exécution d'Ernest Ouandié, dirigeant historique de l'UPC |
| 20 mai 1972 | Référendum : passage à l'État unitaire, République Unie du Cameroun |
| 1972 | Premier grand comice agropastoral à Ebolowa |
| 1982 | Démission d'Ahmadou Ahidjo, fin de la période étudiée |
> À retenir : le référendum est une consultation directe des citoyens sur un texte, tandis que le plébiscite consulte une population sur son rattachement politique ; l'un et l'autre ont jalonné la construction territoriale et institutionnelle du Cameroun entre 1961 et 1972.
## Conclusion
Entre 1960 et 1982, le Cameroun connaît une double transformation : sur le plan politique, il passe de l'indépendance à la réunification, puis de la fédération à l'unification, dans un cadre progressivement dominé par le monopartisme ; sur le plan économique et social, l'État s'appuie sur une planification quinquennale et une politique de développement autocentré, incarnée par la révolution verte et les comices agropastoraux. Cette période, marquée par la construction de l'unité nationale, s'achève en novembre 1982 avec la démission d'Ahmadou Ahidjo et l'accession de Paul Biya à la magistrature suprême, ouvrant une nouvelle ère étudiée dans le chapitre suivant.
Quiz du chapitre
8 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.