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Chapitre 9

La violence

Lecture : 30 minQuiz de 12 questions

# CHAPITRE : LA VIOLENCE ## Introduction Le phénomène de la violence traverse l'histoire de l'humanité comme une ombre indissociable de la condition humaine. Des conflits armés qui déchirent les nations aux violences verbales du quotidien, des brutalités physiques aux pressions psychologiques silencieuses, la violence se manifeste sous des formes multiples et protéiformes. Au Cameroun, les crises sécuritaires dans les régions de l'Extrême-Nord et du Nord-Ouest/Sud-Ouest, les violences urbaines, les violences faites aux femmes et aux enfants, ou encore la violence scolaire, rappellent l'actualité brûlante de cette question. Le philosophe Thomas Hobbes écrivait au XVIIe siècle que « l'homme est un loup pour l'homme », suggérant une tendance naturelle de l'être humain à la violence. Mais cette affirmation est-elle recevable ? La violence est-elle inscrite dans notre nature biologique ou résulte-t-elle de conditions sociales et historiques ? Peut-on la condamner sans nuance, alors que certaines traditions philosophiques ont pu la justifier dans des contextes précis de lutte pour la liberté ou la justice ? Ce chapitre, inscrit dans le programme de Philosophie de la classe de Première A, se propose d'interroger ce phénomène complexe. Nous examinerons d'abord la définition et les origines de la violence, puis nous en étudierons les différentes formes, avant d'en faire le procès, c'est-à-dire d'en évaluer critique la légitimité et les limites. --- ## I. Définition et origine de la violence ### A. Étymologie et définition générale Le terme « violence » provient du latin *violentia*, dérivé de *vis*, qui signifie « force », « vigueur », « puissance ». Étymologiquement, la violence désigne donc l'usage de la force, mais une force particulière : une force qui contraint, qui brise, qui impose quelque chose à quelqu'un contre son gré. > **À RETENIR** : La violence est l'usage abusif de la force, physique ou morale, pour contraindre, dominer ou détruire autrui contre sa volonté. Elle se distingue de la simple force légitime en ce qu'elle transgresse les normes éthiques et juridiques qui régissent les rapports humains. La définition philosophique de la violence doit être distinguée de notions voisines. La force peut être légitime lorsqu'elle est exercée dans le cadre du droit (la force publique qui maintient l'ordre, par exemple). L'agressivité est une disposition psychologique qui peut s'exprimer sans nécessairement déboucher sur la violence. La violence, quant à elle, implique toujours une transgression, une violation de l'intégrité physique ou morale d'autrui. Le philosophe français Yves Michaud (né en 1944) définit la violence comme « une agression qui porte atteinte à l'intégrité physique ou morale d'une personne, que cette agression soit physique, verbale ou psychologique ». Cette définition large permet de saisir l'étendue du phénomène. ### B. Les origines biologiques et instinctuelles de la violence Une première approche pour expliquer l'origine de la violence consiste à la situer dans la nature biologique de l'être humain. Plusieurs penseurs ont défendu cette thèse d'une violence naturelle et instinctive. **Sigmund Freud** (1856-1939), le fondateur de la psychanalyse, a élaboré une théorie complexe des pulsions humaines. Dans ses écrits tardifs, notamment dans *Malaise dans la civilisation* (1930), il introduit le concept de **pulsion de mort** ou **Thanatos**, qu'il oppose à la pulsion de vie (Éros). Selon Freud, l'être humain est habité par une pulsion destructrice fondamentale qui, lorsqu'elle n'est pas tournée vers l'extérieur, se retourne contre le sujet lui-même. La violence serait ainsi l'expression de cette pulsion de mort dirigée vers autrui. La civilisation, avec ses interdits et ses règles, aurait précisément pour fonction de contenir ces pulsions agressives, mais au prix d'un malaise permanent chez l'individu. > **À RETENIR** : Pour Sigmund Freud, la violence trouve son origine dans la pulsion de mort (Thanatos), une force destructrice innée qui habite tout être humain. La civilisation est le dispositif par lequel l'humanité tente de canaliser cette pulsion, mais ce refoulement engendre un « malaise dans la civilisation ». **Konrad Lorenz** (1903-1989), éthologue autrichien et prix Nobel de médecine, a développé une théorie voisine dans *L'Agression : une histoire naturelle du mal* (1963). Selon lui, l'agressivité est un instinct hérité de nos ancêtres animaux, qui a eu une fonction adaptative dans l'évolution : elle permettait de défendre le territoire, de conquérir des partenaires sexuels et d'assurer la survie de l'espèce. Lorenz considère que cet instinct agressif, bien que naturel, est devenu dangereux chez l'être humain car celui-ci a développé des armes qui dépassent de loin ses capacités naturelles de nuire. Il propose des mécanismes de « catharsis » (défoulement) pour canaliser cette agressivité, comme le sport ou les compétitions. Cette approche biologique et instinctuelle de la violence a cependant été critiquée. On peut lui reprocher de naturaliser un phénomène qui est largement culturel et social. Tous les êtres humains n'expriment pas la violence de la même manière selon les sociétés et les époques, ce qui suggère que la violence n'est pas purement instinctive. ### C. La violence comme fait de domination Une autre tradition philosophique envisage la violence non comme un instinct naturel mais comme un rapport social de domination. La violence ne serait pas première dans la nature humaine ; elle serait le produit de structures sociales inégalitaires. **Georg Wilhelm Friedrich Hegel** (1770-1831) propose dans sa *Phénoménologie de l'esprit* (1807) une analyse célèbre de la lutte pour la reconnaissance, souvent appelée la « dialectique du maître et de l'esclave ». Selon Hegel, la conscience de soi ne s'obtient que par la reconnaissance d'une autre conscience. Or, cette reconnaissance passe par un combat : chaque conscience cherche à s'affirmer face à l'autre, et ce combat peut aller jusqu'à la mise en jeu de la vie. Celui qui accepte de risquer sa vie pour la reconnaissance devient le maître ; celui qui recule par peur de la mort devient l'esclave. La violence apparaît ici comme le moment inaugural du rapport social, mais elle est aussi dépassée par la dialectique : l'esclave, par son travail, finira par s'affranchir et le maître par dépendre de lui. > **À RETENIR** : Pour Hegel, la violence est le moment de la « lutte pour la reconnaissance » où chaque conscience cherche à s'affirmer face à l'autre. Le rapport maître/esclave qui en résulte est instable et dialectique : il porte en lui son propre dépassement, car le travail de l'esclave lui permet de développer une conscience supérieure à celle du maître. **Karl Marx** (1818-1883) et **Friedrich Engels** (1820-1895) ont développé une analyse de la violence comme instrument de domination de classe. Dans le *Manifeste du parti communiste* (1848), ils écrivent que « l'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de luttes de classes ». La violence n'est pas un instinct naturel mais un moyen utilisé par la classe dominante pour maintenir son pouvoir et exploiter la classe dominée. L'État lui-même est défini par Marx et Engels comme « le comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise », c'est-à-dire un instrument de domination qui repose en dernière instance sur la force armée. Cette analyse a été reprise et approfondie par des penseurs comme **Mao Zedong** (1893-1976), pour qui « le pouvoir politique pousse dans le canon d'un fusil », ou **Frantz Fanon** (1925-1961), psychiatre et penseur martiniquais, qui a analysé la violence comme réponse nécessaire à la violence coloniale. **Frantz Fanon**, dans *Les Damnés de la terre* (1961), développe une thèse complexe sur la violence en contexte colonial. Il montre que la colonisation est une violence totale qui déshumanise le colonisé. Dans ce cadre, la violence du colonisé contre le colonisateur n'est pas une agression gratuite mais une réponse libératrice : « La violence qui a présidé à l'arrangement du monde colonial, écrit-il, sera revendiquée, assumée par le colonisé au moment où il décidera de mettre un terme à la colonisation. » Pour Fanon, la violence décolonisatrice a une fonction thérapeutique : elle permet au colonisé de se réapproprier sa dignité et de se constituer comme sujet libre. Cette perspective est particulièrement pertinente pour comprendre l'histoire du Cameroun et de l'Afrique. La lutte pour l'indépendance, les mouvements de libération nationale, mais aussi les résistances contre les régimes dictatoriaux post-coloniaux, ont souvent pris la forme de luttes violentes. La question philosophique est de savoir si cette violence était légitime et nécessaire, ou si d'autres voies étaient possibles. ### D. La violence et la guerre La guerre est la forme la plus organisée et la plus massive de la violence. Elle a fait l'objet d'analyses philosophiques approfondies, tant pour en comprendre l'origine que pour en évaluer la légitimité. **Thomas Hobbes** (1588-1679), dans *Le Léviathan* (1651), décrit l'état de nature comme un « état de guerre de tous contre tous ». Selon lui, dans l'état de nature, chaque homme est animé par trois causes de conflit : la compétition (qui pousse à attaquer pour le gain), la défiance (qui pousse à attaquer pour la sécurité) et la gloire (qui pousse à attaquer pour la réputation). La vie humaine y est « solitaire, misérable, dangereuse, bestiale et brève ». Pour sortir de cet état de guerre permanent, les hommes concluent un contrat social par lequel ils renoncent à leur liberté naturelle au profit d'un souverain absolu, le Léviathan, qui détient le monopole de la violence légitime. La guerre est donc pour Hobbes l'état naturel de l'humanité, et la paix n'est possible que par l'institution d'un pouvoir coercitif. > **À RETENIR** : Pour Thomas Hobbes, l'état de nature est un « état de guerre de tous contre tous » (bellum omnium contra omnes). La violence n'est pas une aberration mais la condition naturelle de l'humanité. La paix n'est possible que par le contrat social qui institue un souverain détenant le monopole de la violence légitime. **Carl von Clausewitz** (1780-1831), général et théoricien militaire prussien, a proposé dans *De la guerre* (1832) une définition célèbre : « La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. » Cette formule signifie que la guerre n'est pas une suspension de la rationalité politique mais son prolongement par des moyens violents. La guerre obéit à une logique : elle vise à imposer sa volonté à l'adversaire en le contraignant. Clausewitz distingue la guerre « absolue » (conceptuelle, où la violence serait poussée à son extrême) et la guerre « réelle » (limitée par des considérations politiques et stratégiques). **Emmanuel Kant** (1724-1804) a développé une réflexion sur la guerre et la paix dans son projet philosophique de paix perpétuelle (*Projet de paix perpétuelle*, 1795). Pour Kant, la guerre est un scandale moral qui contredit la raison. Il propose un ensemble d'articles préliminaires et définitifs pour établir une paix durable entre les nations : abolition des armées permanentes, non-ingérence dans les affaires des autres États, instauration de régimes républicains, création d'une fédération de peuples libres. La paix perpétuelle n'est pas un état naturel mais un idéal régulateur que l'humanité doit s'efforcer d'atteindre. **La notion de violence légitime** : Le sociologue allemand **Max Weber** (1864-1920) a défini l'État moderne comme « une communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé, revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». Cette définition soulève une question cruciale : la violence peut-elle être légitime ? Weber répond par l'affirmative en distinguant la violence légitime (celle de l'État, encadrée par le droit) et la violence illégitime (celle des individus ou des groupes qui se font justice eux-mêmes). Mais cette distinction est elle-même discutable : l'histoire du Cameroun et de l'Afrique post-coloniale montre que les États peuvent eux-mêmes exercer une violence démesurée contre leurs propres populations. ### E. La force et la violence : distinction conceptuelle Il importe de distinguer la force de la violence, bien que ces deux notions soient souvent confondues. La force est une capacité, une puissance d'agir ; elle peut être mise au service du droit et de la justice. La violence, elle, est un usage abusif et destructeur de la force. **Simone Weil** (1909-1943), philosophe française, a proposé une analyse profonde de cette distinction dans son essai *L'Iliade ou le poème de la force* (1940-1941). Elle définit la force comme « ce qui fait de celui qui lui est soumis une chose ». La force, dans son usage violent, transforme l'être humain en objet, le déshumanise. Weil montre comment la violence dégrade à la fois celui qui la subit et celui qui l'exerce : « La force, c'est ce qui possède quiconque est possédé par elle. » Cette analyse rejoint celle de Hegel sur la dialectique du maître et de l'esclave : le maître qui exerce la violence sur l'esclave se déshumanise lui-même en traitant autrui comme une chose. **Georges Sorel** (1847-1922), penseur français du syndicalisme révolutionnaire, a défendu dans ses *Réflexions sur la violence* (1908) une distinction entre la force et la violence. Pour lui, la force est l'instrument des classes dominantes (la force de l'État, de la police, de l'armée), tandis que la violence est l'arme des classes dominées (la grève générale, l'insurrection). Sorel réhabilite la violence prolétarienne comme expression de la lutte des classes et comme force créatrice d'histoire. Cette position est évidemment discutable, mais elle montre que la distinction entre force et violence n'est pas neutre : elle engage une conception politique. --- ## II. Types de violence La violence n'est pas un phénomène univoque. Elle se décline en plusieurs types, que l'on peut classer selon la nature de l'atteinte portée à la personne. La distinction classique oppose la violence physique à la violence morale ou psychologique, mais il faut également considérer d'autres formes comme la violence symbolique, la violence structurelle ou la violence verbale. ### A. La violence physique La violence physique est la forme la plus visible et la plus immédiatement reconnaissable de la violence. Elle consiste en l'usage de la force corporelle pour blesser, contraindre ou détruire autrui. **Définition et manifestations** : La violence physique comprend les coups, les blessures, les sévices corporels, la torture, les violences sexuelles, l'homicide, mais aussi la destruction de biens matériels. Elle peut être individuelle (une agression dans la rue) ou collective (une guerre, un massacre, une répression policière). Elle peut être commise par des personnes privées ou par des agents de l'État. **Exemples concrets** : Au Cameroun, les violences physiques se manifestent dans divers contextes : les violences conjugales qui touchent de nombreuses femmes, les châtiments corporels infligés aux enfants dans certaines écoles ou familles, les violences des groupes armés dans les régions en crise, les violences policières lors de manifestations, ou encore les violences entre élèves dans les établissements scolaires (phénomène du harcèlement scolaire qui peut aller jusqu'aux agressions physiques). **Analyse philosophique** : La violence physique est la forme la plus élémentaire de la violence car elle s'attaque directement au corps, à l'intégrité corporelle de la personne. Or, le corps n'est pas une simple chose : il est le lieu d'incarnation de la personne. **Maurice Merleau-Ponty** (1908-1961), philosophe français de la phénoménologie, a montré que le corps n'est pas un objet parmi d'autres mais notre mode d'être au monde : « Je suis mon corps. » S'attaquer au corps d'autrui, c'est donc s'attaquer à la personne elle-même dans sa dimension la plus fondamentale. C'est pourquoi la violence physique est généralement considérée comme la plus grave des atteintes à la personne. **La question de la torture** : La torture est une forme extrême de violence physique. Elle a été pratiquée dans de nombreuses sociétés, y compris dans les régimes coloniaux en Afrique. Des philosophes comme **Michel Foucault** (1926-1984) ont analysé dans *Surveiller et punir* (1975) l'histoire des supplices et des châtiments corporels, montrant comment la violence physique a été progressivement remplacée par des formes plus subtiles de contrôle et de discipline. La torture est aujourd'hui universellement condamnée par le droit international, mais elle continue d'être pratiquée dans de nombreux pays, ce qui pose la question de l'effectivité des normes juridiques. ### B. La violence morale ou psychologique La violence morale ou psychologique est une forme de violence moins visible que la violence physique mais tout aussi destructrice. Elle s'attaque non pas au corps mais à l'esprit, à la dignité, à l'identité de la personne. **Définition et manifestations** : La violence psychologique comprend les insultes, les humiliations, les menaces, le chantage affectif, l'intimidation, la manipulation, le harcèlement moral, la discrimination, l'exclusion sociale, la diffamation, le mépris systématique. Elle vise à déstabiliser, à dévaloriser, à soumettre la personne par des moyens non physiques. **Le harcèlement moral** : La psychiatre française **Marie-France Hirigoyen** (née en 1949) a consacré des travaux importants à ce phénomène dans *Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien* (1998). Elle définit le harcèlement moral comme « toute conduite abusive (geste, parole, comportement, attitude) qui porte atteinte, par sa répétition ou sa systématisation, à la dignité ou à l'intégrité psychique ou physique d'une personne, mettant en péril l'emploi de celle-ci ou dégradant le climat de travail ». Le harcèlement moral se caractérise par sa répétition et son intention de nuire. Il peut avoir des conséquences graves sur la santé mentale des victimes : dépression, anxiété, perte d'estime de soi, parfois suicide. **La violence symbolique** : Le sociologue français **Pierre Bourdieu** (1930-2002) a développé le concept de **violence symbolique** pour désigner une forme de violence qui s'exerce de manière invisible, par l'intériorisation des rapports de domination. La violence symbolique est « cette violence douce, invisible, méconnue comme telle, qui s'exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent ». Elle passe par le langage, les représentations, les catégories de perception. Par exemple, la domination masculine s'exerce en partie par la violence symbolique : les femmes intériorisent des schèmes de perception qui les conduisent à accepter leur position subordonnée comme naturelle. De même, la violence symbolique coloniale a conduit les colonisés à intérioriser leur infériorité supposée. > **À RETENIR** : Pour Pierre Bourdieu, la violence symbolique est une violence « douce » et invisible qui s'exerce par l'intériorisation des rapports de domination. Elle est d'autant plus efficace qu'elle n'est pas perçue comme violence par ceux qui la subissent, car elle passe par le langage, les catégories de perception et les structures sociales. **La violence verbale** : Les mots peuvent être des armes. Les insultes, les injures, les propos racistes ou sexistes, les menaces verbales constituent une forme de violence qui peut avoir des effets psychologiques profonds. Le philosophe du langage **John Langshaw Austin** (1911-1960) a montré que les énoncés ne se contentent pas de décrire le monde : ils accomplissent des actions. Certains énoncés sont des « actes de langage » qui transforment la réalité. Insulter quelqu'un, c'est accomplir un acte qui le blesse, le dégrade, le déshumanise. La violence verbale est donc une forme réelle de violence, même si elle ne laisse pas de traces physiques. **La violence institutionnelle** : Certaines institutions, par leur fonctionnement même, exercent une violence sur les personnes qui en dépendent. C'est le cas des institutions totalitaires décrites par **Erving Goffman** (1922-1982) dans *Asiles* (1961) : les prisons, les hôpitaux psychiatriques, les casernes, les internats peuvent exercer une violence institutionnelle en soumettant les individus à des règles arbitraires, à des humiliations systématiques, à la privation de leur identité. En contexte scolaire, la violence institutionnelle peut prendre la forme de notations injustes, de sanctions disproportionnées, de stigmatisation de certains élèves. **Exemples concrets au Cameroun** : La violence psychologique est fréquente dans les familles camerounaises, où les enfants peuvent être victimes de paroles dévalorisantes (« tu es bon à rien », « tu es un incapable ») qui marquent durablement leur psychisme. Dans le milieu professionnel, le harcèlement moral est souvent taisible. Les femmes sont particulièrement exposées aux violences psychologiques, notamment dans le cadre conjugal. Les personnes albinos, les personnes vivant avec un handicap ou les personnes LGBTQ+ sont également victimes de violences psychologiques et de discriminations. ### C. La distinction et l'articulation des types de violence Il importe de souligner que la violence physique et la violence psychologique ne sont pas toujours séparées. Elles sont souvent combinées : la violence physique s'accompagne fréquemment de violence verbale et psychologique, et la violence psychologique peut déboucher sur la violence physique. La violence psychologique précède souvent la violence physique dans les relations conjugales violentes : l'agresseur commence par dévaloriser, humilier, isoler sa victime avant de passer aux coups. **La question de la gravité relative** : Faut-il considérer que la violence physique est plus grave que la violence psychologique ? Cette question est débattue. Certains estiment que la violence physique est plus grave car elle s'attaque à l'intégrité corporelle, bien fondamental. D'autres soutiennent que la violence psychologique peut être plus destructrice à long terme car elle atteint l'estime de soi, l'identité, la santé mentale. Les victimes de violences psychologiques décrivent souvent une souffrance plus profonde et plus durable que celle des violences physiques. En réalité, les deux formes de violence sont graves et interdépendantes. **La violence comme continuum** : Le concept de **continuum de violence**, développé par la sociologue féministe **Liz Kelly**, permet de comprendre que les différentes formes de violence ne sont pas des phénomènes isolés mais s'inscrivent dans un continuum, c'est-à-dire un ensemble de violences qui se renforcent mutuellement et partagent des causes communes. La violence physique, la violence psychologique, la violence économique, la violence sexuelle sont des manifestations d'un même système de domination. --- ## III. Le procès de la violence Le « procès de la violence » désigne l'examen critique de la violence : s'agit-il de la condamner absolument ou peut-elle être légitime dans certaines circonstances ? Cette question traverse toute l'histoire de la philosophie et reste d'une actualité brûlante. ### A. La condamnation morale de la violence La plupart des traditions philosophiques et religieuses condamnent la violence comme contraire à la dignité humaine et à la vie en société. **La violence comme violation de la dignité humaine** : **Emmanuel Kant** (1724-1804) a posé le principe fondamental de la dignité humaine dans ses *Fondements de la métaphysique des mœurs* (1785). Selon lui, l'être humain doit toujours être traité comme une fin et jamais simplement comme un moyen. Or, la violence traite précisément autrui comme un moyen, comme un objet que l'on peut utiliser, briser, détruire. La violence est donc une violation radicale de l'impératif catégorique kantien. Pour Kant, la personne humaine a une valeur absolue, une dignité, qui interdit qu'on la soumette à la violence. > **À RETENIR** : Pour Emmanuel Kant, la personne humaine a une dignité absolue qui interdit qu'on la traite comme un simple moyen. La violence, en réduisant autrui à l'état d'objet, viole l'impératif catégorique : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » **La violence comme échec du dialogue** : Le philosophe allemand **Jürgen Habermas** (né en 1929) a développé une philosophie de la communication qui condamne la violence comme échec de la raison. Pour Habermas, la raison est fondamentalement communicationnelle : elle se déploie dans le dialogue, l'argumentation, la recherche d'un consensus. La violence, en revanche, substitue la force à la raison, la contrainte à la persuasion. Elle est l'aveu d'un échec de la communication. Une société démocratique est une société qui résout ses conflits par la discussion et non par la violence. **La violence comme aliénation** : Pour **Simone Weil** (1909-1943), la violence est une aliénation radicale. Elle déshumanise à la fois celui qui la subit et celui qui l'exerce. Dans son analyse de l'*Iliade*, elle montre que la violence « fait de l'homme une chose » : elle réduit le corps de la victime à l'état de matière inerte, mais elle possède aussi celui qui l'exerce, qui devient prisonnier de sa propre violence. La violence est donc une force qui échappe à ceux qui croient la maîtriser. **La violence comme contradiction de la raison** : Le philosophe français **Éric Weil** (1904-1977) a développé une philosophie morale qui condamne la violence comme contradiction de la raison. Dans sa *Logique de la philosophie* (1950), il montre que la violence est le refus du dialogue, le refus de la discussion rationnelle. Or, la raison est précisément ce qui permet aux hommes de vivre ensemble en surmontant leurs conflits par la discussion. La violence est donc un échec de l'humanité à être raisonnable. ### B. La critique de la violence : la non-violence Le procès de la violence a conduit certains penseurs à défendre une position radicale : la non-violence comme principe absolu. **Mohandas Karamchand Gandhi** (1869-1948), penseur et homme politique indien, a développé une philosophie de la non-violence active, qu'il a appelée *satyagraha* (littéralement « force de la vérité »). Pour Gandhi, la non-violence n'est pas une simple absence de violence mais une force positive, une résistance active à l'injustice par des moyens non violents : désobéissance civile, grèves, jeûnes, marches pacifiques. Gandhi a appliqué cette méthode dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde contre la domination coloniale britannique. Sa thèse est que la non-violence est supérieure à la violence car elle permet de vaincre l'adversaire sans le détruire, de transformer l'ennemi en ami. La non-violence exige un courage plus grand que la violence : « La non-violence est la plus grande force dont dispose l'humanité. Elle est plus puissante que l'arme la plus destructrice que l'ingéniosité de l'homme puisse inventer. » > **À RETENIR** : Pour Gandhi, la non-violence (satyagraha) n'est pas une faiblesse mais une force supérieure à la violence. Elle consiste à résister activement à l'injustice par des moyens non violents (désobéissance civile, grèves, jeûnes) afin de transformer l'adversaire plutôt que de le détruire. **Martin Luther King** (1929-1968), pasteur et leader du mouvement des droits civiques aux États-Unis, a repris et adapté la philosophie de Gandhi dans le contexte de la lutte contre la ségrégation raciale. Dans sa *Lettre de Birmingham* (1963), il justifie la désobéissance civile non violente comme réponse à l'injustice : « Il n'y a que deux types de tensions : la tension violente et la tension non violente. Nous ne préconisons pas la violence, mais la tension créatrice non violente nécessaire à la croissance. » Pour King, la non-violence est une exigence morale absolue : « La fin ultime de la non-violence est la réconciliation, la création d'une communauté de fraternité. » **Nelson Mandela** (1918-2013) et la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud posent une question complexe : Mandela a d'abord défendu la lutte armée avant d'opter pour la négociation et la réconciliation. Son parcours montre que la question de la violence et de la non-violence n'est pas simple et dépend des contextes historiques. ### C. La justification de la violence : la violence légitime et la violence libératrice Certains penseurs ont défendu la légitimité de la violence dans des conditions précises. Il faut distinguer plusieurs types de justification. **La violence d'État et le droit de punir** : Depuis Hobbes, une tradition philosophique justifie la violence de l'État comme nécessaire au maintien de l'ordre social. L'État a le monopole de la violence légitime : il peut punir les criminels, réprimer les émeutes, faire la guerre pour défendre le territoire. Cette justification repose sur l'idée que la violence de l'État est préférable à la violence privée, car elle est encadrée par le droit et vise le bien commun. **Jean-Jacques Rousseau** (1712-1778), dans *Du contrat social* (1762), justifie la contrainte de l'État sur les individus : « Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre. » Cette formule paradoxale montre que la contrainte peut être au service de la liberté. **La violence révolutionnaire et la lutte des classes** : **Karl Marx** et **Friedrich Engels** ont justifié la violence révolutionnaire comme accoucheuse de l'histoire. Dans le *Manifeste du parti communiste*, ils écrivent que « les communistes déclarent ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social existant ». La violence révolutionnaire est légitime car elle vise à abolir l'exploitation et l'oppression. **Vladimir Ilitch Lénine** (1870-1924) a développé cette thèse dans *L'État et la révolution* (1917) : la violence est nécessaire pour briser la machine d'État bourgeoise et instaurer la dictature du prolétariat. **Frantz Fanon et la violence décolonisatrice** : Comme nous l'avons vu, Fanon justifie la violence anticoloniale comme réponse nécessaire à la violence coloniale. Pour lui, la violence du colonisé est une violence « purificatrice » qui libère le colonisé de son complexe d'infériorité et lui permet de se constituer comme sujet. Cette thèse a été critiquée par certains qui y voient une glorification de la violence, mais Fanon insiste sur le fait que la violence est une réponse à une violence première, celle de la colonisation. **La guerre juste** : La tradition de la « guerre juste » (*bellum justum*) remonte à **Saint Augustin** (354-430) et **Saint Thomas d'Aquin** (1225-1274). Elle distingue les guerres justes des guerres injustes selon des critères précis : cause juste (défense de l'innocent, réparation d'une injustice), autorité légitime (le souverain, non les particuliers), intention droite (rétablir la paix, non conquérir), proportionnalité des moyens, dernière issue (tous les moyens pacifiques doivent avoir été épuisés). Cette tradition a été actualisée dans le droit international moderne avec la notion de « droit de la guerre » (*jus ad bellum* et *jus in bello*). ### D. La violence et le droit Le droit est traditionnellement conçu comme l'alternative à la violence : là où règne le droit, la violence est prohibée. Mais le droit lui-même repose-t-il sur la violence ? **La critique du droit par la violence** : **Walter Benjamin** (1892-1940), philosophe allemand, a posé cette question dans un texte célèbre, *Critique de la violence* (1921). Il distingue la violence « fondatrice de droit » (celle qui institue un ordre juridique) et la violence « conservatrice de droit » (celle qui maintient l'ordre établi). Benjamin montre que le droit n'est pas l'opposé de la violence mais qu'il repose sur une violence originaire : toute fondation d'un ordre juridique est un acte de violence. Il introduit également la notion de « violence divine », une violence pure qui détruit le droit sans fonder un nouveau droit, comme expression de la justice. **La violence et l'État de droit** : Dans un État de droit, la violence est encadrée par des normes juridiques. La force publique ne peut être exercée que dans les conditions prévues par la loi. Mais cette conception est critiquée par ceux qui estiment que l'État de droit est lui-même un instrument de domination de classe. **Antonio Gramsci** (1891-1937), philosophe italien, a développé le concept d'**hégémonie** pour montrer que la domination ne s'exerce pas seulement par la force mais aussi par le consentement : les classes dominées adhèrent aux valeurs et aux normes des classes dominantes. La violence d'État est donc doublée d'une violence symbolique qui la rend acceptable. ### E. Le procès de la violence : bilan critique Au terme de ce procès, quelle position adopter ? Plusieurs positions sont possibles. **La position pacifiste radicale** : La violence est toujours condamnable, quelles que soient les circonstances. Cette position, défendue par Gandhi et par certains courants anarchistes, refuse toute justification de la violence. Elle repose sur l'idée que la violence engendre la violence et que les moyens doivent être conformes aux fins : on ne peut pas construire la paix par la guerre, la justice par l'injustice. **La position réaliste** : La violence est un fait de la nature humaine et de la vie sociale. On ne peut pas l'éliminer mais seulement la limiter, la canaliser, l'encadrer. Cette position, défendue par Hobbes et par la plupart des théoriciens de l'État, accepte la violence comme un moindre mal nécessaire. **La position révolutionnaire** : La violence est légitime lorsqu'elle est au service de la libération des opprimés. Cette position, défendue par Marx, Fanon et les théoriciens de la révolution, distingue la violence oppressive (celle des dominants) et la violence libératrice (celle des dominés). **La position dialectique** : La violence doit être dépassée par une transformation des structures sociales qui la produisent. Cette position, inspirée de Hegel et de Marx, considère que la violence est le symptôme d'une société malade et qu'il faut traiter les causes plutôt que les symptômes. **La position de la justice restaurative** : Plutôt que de punir les auteurs de violence, il faut privilégier la réparation, la réconciliation, la restauration des liens sociaux. Cette approche, inspirée des traditions africaines de justice réparatrice (comme le *gacaca* au Rwanda ou les conseils de sages dans les chefferies traditionnelles camerounaises), est aujourd'hui explorée dans de nombreux pays. ### F. La violence en contexte camerounais et africain Le procès de la violence ne peut pas rester purement abstrait. Il doit s'ancrer dans les réalités concrètes du Cameroun et de l'Afrique. **La violence coloniale et post-coloniale** : L'histoire du Cameroun est marquée par la violence de la colonisation allemande (1884-1916), puis française et britannique (1916-1960). Les travaux de l'historien camerounais **Engelbert Mveng** (1930-1995) ont analysé ce qu'il appelle la « pauvreté anthropologique » : la colonisation a détruit les structures sociales, économiques et culturelles africaines, créant une situation de violence structurelle qui perdure après les indépendances. Les régimes post-coloniaux ont souvent perpétué cette violence par la répression des oppositions politiques, les coups d'État, la corruption. **Les violences contemporaines** : Le Cameroun est confronté à plusieurs foyers de violence : la secte Boko Haram dans l'Extrême-Nord, la crise anglophone dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les violences urbaines, les violences basées sur le genre. Ces violences posent des questions philosophiques fondamentales : comment comprendre la radicalisation violente ? Comment répondre à la violence sans tomber dans la violence ? Quelle est la responsabilité de l'État et des citoyens ? **Les ressources de la tradition africaine** : Les traditions africaines offrent des ressources pour penser la violence et sa résolution. La philosophie de l'**ubuntu** (terme bantou signifiant « humanité » ou « je suis parce que nous sommes ») met l'accent sur l'interdépendance des êtres humains et sur la réconciliation plutôt que sur la punition. Le philosophe camerounais **Jean-Marc Ela** (1936-2008) a développé une réflexion sur la violence et la libération en Afrique, montrant que la violence est souvent le produit de l'injustice et de l'exclusion. Pour lui, la paix ne peut pas être imposée par la force : elle doit être construite par la justice. --- ## Conclusion Au terme de ce parcours, la violence apparaît comme un phénomène complexe et multiforme. Nous avons vu qu'elle peut être définie comme un usage abusif de la force qui porte atteinte à l'intégrité physique ou morale d'autrui. Ses origines sont multiples : pulsion instinctuelle (Freud, Lorenz), rapport de domination (Hegel, Marx, Fanon), fait de nature (Hobbes). Elle se manifeste sous des formes diverses : violence physique, violence psychologique, violence symbolique, violence structurelle. Enfin, son procès est contradictoire : condamnée au nom de la dignité humaine (Kant), de la raison (Habermas) ou de la non-violence (Gandhi), elle est parfois justifiée comme réponse à l'oppression (Fanon) ou comme instrument de libération (Marx). La question de la violence ne peut pas être résolue par une réponse simple et définitive. Elle exige une réflexion nuancée qui prend en compte les contextes, les causes, les conséquences. Elle exige surtout une interrogation sur nos propres attitudes : sommes-nous nous-mêmes porteurs de violence, dans nos paroles, nos gestes, nos jugements ? Pouvons-nous contribuer à construire une société moins violente, plus juste, plus respectueuse de la dignité de chacun ? Cette réflexion sur la violence ouvre naturellement sur le chapitre suivant consacré à la question de la justice. Car si la violence est souvent la réponse à l'injustice, la justice est peut-être la seule réponse durable à la violence. Comme l'écrivait le philosophe Blaise Pascal (1623-1662) : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. » La question est de savoir si nous pouvons inverser cette formule : faire que ce qui est juste soit fort, par la force du droit, du dialogue et de la reconnaissance mutuelle.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Quelle est la définition la plus courante de la violence en philosophie ?
  2. 2. Selon Sigmund Freud, quelle pulsion est à l'origine de la violence ?
  3. 3. Quel philosophe considère que l'homme est un « loup pour l'homme » dans l'état de nature ?
  4. 4. La violence morale ou psychologique se caractérise par :
  5. 5. Quelle est la différence entre violence et agressivité ?
  6. 6. Dans la guerre, la violence est :
  7. 7. Pourquoi la violence est-elle souvent jugée contraire à la raison ?
  8. 8. Quel philosophe défend l'idée que la violence peut être légitime pour renverser un tyran ?
  9. 9. Dans une dispute entre deux élèves, l'un insulte l'autre. Quel type de violence est-ce ?
  10. 10. Selon Hannah Arendt, la violence se distingue du pouvoir en ce qu'elle :
  11. 11. Quelle est la principale critique morale de la violence ?
  12. 12. Une manifestation pacifique qui dégénère en affrontements avec la police : comment qualifier cette situation ?