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Chapitre 1

La philosophie africaine

Lecture : 25 minQuiz de 12 questions

# La philosophie africaine ## Introduction Le présent chapitre s'inscrit dans le programme de philosophie de la classe de Première A, conformément au MINESEC. Après avoir abordé les questions introductives à la réflexion philosophique, nous nous tournons vers une interrogation fondamentale : la philosophie est-elle une activité exclusivement occidentale, ou existe-t-il une philosophie africaine ? Cette question, loin d'être anodine, engage la dignité intellectuelle des peuples africains et leur place dans l'histoire universelle de la pensée. Elle a suscité des débats passionnés depuis le milieu du XXe siècle et continue d'alimenter la réflexion contemporaine. Nous examinerons successivement les thèses ethnocentristes occidentales qui ont nié l'existence d'une philosophie africaine, les différentes tendances qui ont émergé en réponse à cette négation, puis la réorientation actuelle du débat philosophique africain. ## I. Les thèses ethnocentristes occidentales : la négation de la philosophie africaine ### A. Le contexte historique et idéologique de la négation La question de l'existence d'une philosophie africaine ne peut se comprendre sans référence au contexte historique de la colonisation et de l'esclavage. Dès le XVIIIe siècle, des philosophes européens ont entrepris de justifier théoriquement la domination des peuples africains en affirmant leur prétendue infériorité intellectuelle. Cette entreprise de dévalorisation s'inscrit dans un mouvement plus large que l'on nomme **ethnocentrisme** : attitude qui consiste à considérer sa propre culture comme le centre du monde et comme la référence absolue à partir de laquelle juger toutes les autres cultures. > **À retenir** : L'ethnocentrisme est une attitude intellectuelle qui érige les valeurs, les croyances et les modes de pensée de sa propre culture en critères universels de vérité et de civilisation, conduisant à dévaloriser les autres cultures. ### B. Hegel et la négation de la philosophie africaine Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), philosophe allemand majeur de l'idéalisme, est sans doute celui qui a formulé le plus systématiquement la thèse de l'absence de philosophie en Afrique. Dans ses *Leçons sur la philosophie de l'histoire* (1837), il consacre un chapitre à l'Afrique qu'il qualifie d'« Afrique non historique ». Pour Hegel, l'Afrique noire serait restée en dehors du mouvement de l'histoire universelle, car elle n'aurait pas atteint le stade de la conscience de soi qui caractérise l'esprit. Selon lui, l'Africain vivrait dans un état de « minorité » intellectuelle, dominé par la nature et l'immédiateté sensible, incapable de s'élever à l'abstraction et à la conceptualisation. Hegel écrit notamment que l'Afrique « n'est pas une partie intéressante du monde, car elle ne présente pas de mouvement historique ». Il affirme que les Africains n'auraient pas développé de philosophie parce qu'ils n'auraient pas accédé à la conscience de la liberté, condition nécessaire selon lui de toute activité spirituelle supérieure. Cette position hégélienne est d'autant plus influente qu'elle s'appuie sur une conception systématique de l'histoire où chaque continent aurait un rôle déterminé dans le déploiement de l'Esprit universel. > **À retenir** : Hegel (1770-1831), dans ses *Leçons sur la philosophie de l'histoire*, affirme que l'Afrique noire est « non historique » et qu'elle n'a pas produit de philosophie, car ses habitants seraient restés à un stade de conscience immédiate, sans accès à la liberté et à l'abstraction conceptuelle. ### C. Lucien Lévy-Bruhl et la théorie de la mentalité primitive Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939), philosophe et anthropologue français, a développé dans ses ouvrages (*Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures*, 1910 ; *La mentalité primitive*, 1922) la thèse d'une différence radicale entre la « mentalité civilisée » et la « mentalité primitive ». Selon lui, les peuples dits « primitifs » — parmi lesquels il range les Africains — seraient caractérisés par une pensée « prélogique » et « mystique ». Par « prélogique », Lévy-Bruhl entend une forme de pensée qui ne serait pas régie par le principe de non-contradiction, c'est-à-dire la règle logique fondamentale selon laquelle une chose ne peut pas être et ne pas être en même temps. Par « mystique », il désigne une pensée qui confondrait le sujet et l'objet, le réel et le surnaturel, sans opérer les distinctions conceptuelles propres à la pensée rationnelle. Cette théorie, bien que Lévy-Bruhl l'ait nuancée dans ses *Carnets* publiés après sa mort, a eu une influence considérable. Elle a contribué à accréditer l'idée que les Africains ne pouvaient pas philosopher, car leur prétendue « mentalité primitive » les empêcherait d'accéder à la rationalité abstraite et critique qui définirait la philosophie. > **À retenir** : Lévy-Bruhl (1857-1939) oppose la « mentalité civilisée » à la « mentalité primitive », caractérisée selon lui par la « prélogique » et le « mysticisme ». Cette théorie, aujourd'hui réfutée, a longtemps servi à justifier l'idée que la philosophie serait inaccessible aux Africains. ### D. Les prolongements contemporains de la négation La négation de la philosophie africaine ne s'est pas limitée au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Elle a trouvé des prolongements dans certains travaux contemporains. Ainsi, l'historien de la philosophie français Émile Bréhier (1876-1952), dans son *Histoire de la philosophie*, ne consacre aucune section à la pensée africaine, perpétuant implicitement l'idée que la philosophie est une invention exclusivement grecque et occidentale. De même, certains philosophes contemporains, comme le Britannique Roger Scruton (1944-2020), ont continué à affirmer que la philosophie, au sens strict du terme, est une activité spécifiquement européenne, née en Grèce antique, et que les autres traditions de pensée, y compris africaines, ne sauraient être qualifiées de philosophiques. Cette position repose sur une définition restrictive de la philosophie : celle-ci serait essentiellement une activité critique, argumentative, écrite, et fondée sur la raison conceptuelle, excluant de fait les traditions orales et les formes de sagesse pratique. ### E. Les présupposés et les faiblesses des thèses ethnocentristes Les thèses ethnocentristes présentent plusieurs faiblesses méthodologiques et conceptuelles qu'il convient de souligner. Premièrement, elles reposent sur une définition arbitraire de la philosophie, calquée sur le modèle occidental (philosophie grecque puis européenne), et refusent d'envisager que la philosophie puisse prendre d'autres formes que celles de la dissertation écrite et du traité systématique. Deuxièmement, elles se fondent sur une méconnaissance profonde des cultures africaines. Hegel, par exemple, n'a jamais visité l'Afrique et s'appuie sur des récits de voyageurs souvent empreints de préjugés. Lévy-Bruhl, de son côté, n'a jamais mené d'enquête de terrain et travaille sur des documents de seconde main. Troisièmement, ces thèses confondent l'absence de textes écrits avec l'absence de pensée philosophique. Or, de nombreuses cultures, dont les cultures africaines, ont développé des systèmes de pensée complexes transmis oralement : proverbes, contes, mythes, maximes, etc. L'oralité n'est pas l'absence de pensée, mais un mode différent de transmission de la pensée. Quatrièmement, ces thèses sont idéologiquement suspectes : elles ont servi à justifier la traite négrière, la colonisation et la « mission civilisatrice » de l'Europe. En niant aux Africains toute capacité philosophique, on légitimait leur asservissement et leur domination. > **À retenir** : Les thèses ethnocentristes de Hegel et de Lévy-Bruhl reposent sur une définition restrictive de la philosophie (réduite au modèle occidental écrit), sur une méconnaissance des cultures africaines et sur une confusion entre oralité et absence de pensée. Elles ont servi de justification idéologique à la colonisation. ## II. Les tendances de la philosophie africaine Face à la négation ethnocentriste, des penseurs africains ont entrepris de démontrer l'existence d'une philosophie africaine. Cette entreprise a donné naissance à plusieurs tendances qu'il convient de distinguer et d'analyser. ### A. La philosophie de la culture africaine La première tendance consiste à rechercher la philosophie africaine dans les productions culturelles du continent : contes, proverbes, mythes, religions, institutions sociales. Cette approche, que l'on peut qualifier d'ethnophilosophique, considère que la philosophie africaine existe à l'état implicite dans les œuvres culturelles collectives. #### 1. Placide Tempels et la philosophie bantoue Le père Placide Tempels (1906-1977), missionnaire franciscain belge, est considéré comme le précurseur de cette tendance. Dans son ouvrage *La Philosophie bantoue* (1945), il entreprend de reconstituer la vision du monde des peuples bantous d'Afrique centrale, dont font partie les populations du Cameroun méridional. Tempels affirme que les Bantous possèdent une ontologie, c'est-à-dire une théorie de l'être, fondée sur la notion de « force vitale ». Selon lui, pour le Bantou, l'être n'est pas une substance inerte comme dans la métaphysique occidentale, mais une force dynamique. Tous les êtres sont des forces qui interagissent : Dieu, les ancêtres, les humains, les animaux, les choses. La vie bonne consiste à accroître sa force vitale, tandis que la maladie, la mort et le malheur résultent d'une diminution de cette force. > **À retenir** : Placide Tempels (1906-1977), missionnaire belge, publie *La Philosophie bantoue* (1945) où il soutient que les Bantous possèdent une ontologie fondée sur la notion de « force vitale » : l'être y est conçu comme dynamique et relationnel, et non comme substance inerte. #### 2. Alexis Kagame et la philosophie bantu-rwandaise Le philosophe rwandais Alexis Kagame (1912-1981) a poursuivi et approfondi cette entreprise dans son ouvrage *La Philosophie bantu-rwandaise de l'être* (1956). Kagame, qui était à la fois philosophe et linguiste, a analysé la langue kinyarwanda pour en dégager les catégories fondamentales de la pensée. Il a montré que la langue rwandaise distingue quatre catégories d'êtres : les êtres intelligents (umuntu), les êtres sans intelligence (ikintu), les êtres localisés dans le temps et l'espace (ahantu), et les êtres localisés dans le temps seulement (ahantu). Cette classification, selon Kagame, constitue une véritable métaphysique implicite, comparable à celle qu'Aristote a développée dans ses *Catégories*. Kagame a ainsi démontré que la pensée africaine n'est pas dépourvue de conceptualisation abstraite, mais qu'elle s'exprime dans des langues qui organisent le réel selon des catégories propres. #### 3. Les contes, proverbes et mythes comme expression philosophique Les contes, proverbes et mythes africains constituent une source majeure de la sagesse philosophique africaine. Le philosophe camerounais Jean-Marie Abanda Ndengue (1935-2011), dans son ouvrage *De la négritude au négrisme* (1970), a montré que les proverbes camerounais, notamment ceux des peuples Bassa, Douala et Beti, contiennent une véritable éthique, c'est-à-dire une réflexion sur les valeurs morales et les règles de conduite. Prenons quelques exemples concrets de proverbes camerounais et leur portée philosophique : - « L'enfant ne refuse pas de dormir à cause du mauvais rêve » : ce proverbe beti enseigne la résilience et l'acceptation des épreuves de la vie comme conditions de la croissance. - « On ne montre pas la rivière à celui qui a soif » : ce proverbe bamiléké exprime l'idée que l'évidence n'a pas besoin d'être démontrée, une position proche de certaines thèses de l'évidence cartésienne. - « La main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit » : ce proverbe douala énonce une réflexion sur les rapports de pouvoir et la générosité. Les mythes, quant à eux, ne sont pas de simples récits imaginaires. Le mythe cosmogonique, c'est-à-dire le récit des origines du monde, exprime une conception de l'ordre du monde et de la place de l'homme dans celui-ci. Par exemple, le mythe de la création chez les Dogons du Mali, étudié par l'ethnologue Marcel Griaule (1898-1956) dans *Dieu d'eau* (1948), révèle une cosmologie extrêmement élaborée, avec une réflexion sur l'ordre, le désordre, la parole et la connaissance. > **À retenir** : Les contes, proverbes et mythes africains ne sont pas de simples divertissements : ils constituent une forme de pensée philosophique implicite, exprimant une éthique, une métaphysique et une conception du monde. Jean-Marie Abanda Ndengue (1935-2011) a notamment montré la richesse philosophique des proverbes camerounais. ### B. La tendance critique de la philosophie africaine La tendance ethnophilosophique a été vivement critiquée par des philosophes africains qui estimaient qu'elle enfermait la pensée africaine dans le folklore et l'empêchait d'accéder au statut de véritable philosophie. #### 1. Marcien Towa et la critique de l'ethnophilosophie Le philosophe camerounais Marcien Towa (1931-2014), dans son ouvrage *Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* (1971), a développé une critique radicale de l'ethnophilosophie. Selon lui, la philosophie ne saurait se réduire à la simple description des croyances collectives. La philosophie est essentiellement une activité critique et personnelle : elle consiste à interroger, à remettre en question, à argumenter. Or, l'ethnophilosophie, en se contentant de recueillir et d'exposer les « sagesses » traditionnelles, ne fait pas œuvre de philosophie mais de simple ethnologie. Towa affirme que la philosophie africaine ne peut naître que d'une appropriation critique de la tradition et d'une confrontation avec la philosophie occidentale. Il appelle les philosophes africains à « philosopher », c'est-à-dire à exercer leur raison de manière autonome, plutôt qu'à « raconter » les croyances de leurs ancêtres. Pour Towa, la philosophie est une entreprise universelle de rationalité critique, et les Africains doivent y participer pleinement, sans s'enfermer dans une spécificité culturelle qui les marginaliserait. > **À retenir** : Marcien Towa (1931-2014), philosophe camerounais, critique l'ethnophilosophie au nom de l'exigence critique de la philosophie : philosopher, c'est interroger et argumenter, non pas décrire des croyances collectives. Il appelle à une appropriation critique de la tradition. #### 2. Paulin Hountondji et la critique de la « philosophie africaine » comme illusion Le philosophe béninois Paulin Hountondji (1942-2024) a poursuivi cette critique dans son ouvrage *Sur la « philosophie africaine »* (1977). Hountondji dénonce ce qu'il appelle le « mythe de la philosophie bantoue » : selon lui, il n'existe pas de philosophie collective et anonyme. La philosophie est toujours l'œuvre d'un sujet individuel qui pense par lui-même et assume la responsabilité de ses thèses. Parler d'une « philosophie bantoue » ou d'une « philosophie africaine » au singulier revient à essentialiser les Africains, c'est-à-dire à les réduire à une essence culturelle fixe, ce qui est une forme subtile de racisme. Hountondji distingue la « philosophie » (activité critique individuelle) de l'« ethno-philosophie » (description des croyances collectives). Il appelle les philosophes africains à produire une véritable philosophie, c'est-à-dire à s'engager dans un travail conceptuel rigoureux, en dialogue avec la tradition philosophique mondiale, sans se laisser enfermer dans la demande d'authenticité culturelle. > **À retenir** : Paulin Hountondji (1942-2024), philosophe béninois, dénonce le « mythe de la philosophie bantoue » : la philosophie est toujours l'œuvre d'un sujet individuel, et non d'une collectivité. Il distingue la philosophie (activité critique) de l'ethno-philosophie (description des croyances). #### 3. Kwasi Wiredu et la philosophie comme activité universelle Le philosophe ghanéen Kwasi Wiredu (1931-2022) a proposé une voie originale dans ce débat. Dans ses ouvrages *Philosophy and an African Culture* (1980) et *Cultural Universals and Particulars* (1996), Wiredu affirme que la philosophie est une activité universelle de clarification conceptuelle, mais que les philosophes africains doivent s'appuyer sur leurs langues et leurs cultures pour penser les problèmes philosophiques. Il développe notamment la méthode de la « décolonisation conceptuelle » : il s'agit d'examiner les concepts hérités de la tradition occidentale à la lumière des langues africaines, afin de déterminer s'ils sont réellement universels ou s'ils sont culturellement marqués. Wiredu montre par exemple que certaines distinctions philosophiques occidentales, comme celle entre l'esprit et le corps, ne se retrouvent pas dans les langues akan du Ghana, ce qui invite à repenser ces problèmes à partir d'autres catégories. La philosophie africaine, pour Wiredu, n'est pas la description d'une sagesse collective, mais l'exercice d'une rationalité critique ancrée dans des ressources conceptuelles africaines. ### C. La négritude La négritude est un mouvement littéraire, culturel et philosophique majeur qui a marqué l'histoire de la pensée africaine et afro-diasporique. Il convient d'en présenter les fondateurs, les thèses et les limites. #### 1. Les fondateurs de la négritude La négritude est née dans les années 1930 à Paris, dans le milieu des étudiants africains et antillais. Ses trois principaux fondateurs sont : - Aimé Césaire (1913-2008), poète et homme politique martiniquais, qui a forgé le terme « négritude » dans son long poème *Cahier d'un retour au pays natal* (1939). - Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète et homme d'État sénégalais, premier président de la République du Sénégal, qui a théorisé la négritude dans de nombreux essais. - Léon-Gontran Damas (1912-1978), poète guyanais, auteur de *Pigments* (1937). Ces trois penseurs, réunis autour de la revue *L'Étudiant noir* (1934), ont entrepris de réhabiliter la culture noire face à l'entreprise de dévalorisation systématique menée par l'Occident. #### 2. Les thèses de la négritude La négritude repose sur plusieurs thèses fondamentales : **Premièrement, l'affirmation de l'identité noire.** Césaire définit la négritude comme « la simple reconnaissance du fait d'être noir, et l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire, de notre culture ». Il s'agit de retourner le stigmate : ce qui était présenté comme une infériorité (la négritude) devient un motif de fierté et d'affirmation. **Deuxièmement, la revendication de la culture africaine.** Senghor affirme que la civilisation négro-africaine possède des valeurs propres, différentes mais non inférieures à celles de l'Occident. Il oppose notamment la « raison-œil » européenne, qui serait analytique et discursive, à la « raison-émotion » africaine, qui serait intuitive et participative. Selon Senghor, l'Africain « vit en symbiose avec le monde », il « sent » avant de « comprendre », il est « l'homme de la nature » qui participe à l'être du monde par l'émotion et l'intuition. **Troisièmement, la contribution à l'universel.** La négritude ne se veut pas un repli identitaire, mais une contribution à la civilisation de l'universel. Senghor parle de « l'apport de la négritude à l'humanisme de l'universel » : les valeurs africaines de solidarité, de rythme, de communion avec la nature viendraient compléter les valeurs occidentales de raison, d'analyse et de maîtrise technique. > **À retenir** : La négritude, fondée par Aimé Césaire (1913-2008), Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et Léon-Gontran Damas (1912-1978), est un mouvement de réhabilitation de l'identité et de la culture noires. Senghor oppose la « raison-émotion » africaine à la « raison-œil » européenne, et conçoit la négritude comme une contribution à la civilisation de l'universel. #### 3. Les critiques de la négritude La négritude a fait l'objet de critiques nombreuses et diverses. **La critique de Jean-Paul Sartre.** Dans son essai *Orphée noir* (1948), qui préface l'anthologie de poésie négro-africaine de Senghor, Sartre (1905-1980) reconnaît la valeur historique de la négritude, mais la considère comme un « racisme antiraciste » : elle serait un moment nécessaire mais transitoire dans la marche vers une société sans races. La négritude serait ainsi une « anti-thèse » qui doit être dépassée dans une synthèse universelle. **La critique de Frantz Fanon.** Le psychiatre et philosophe martiniquais Frantz Fanon (1925-1961), dans *Peau noire, masques blancs* (1952), critique la négritude pour son essentialisme : en définissant une « essence » noire, elle enfermerait les Noirs dans une identité figée et les détournerait de la lutte concrète pour la libération. Fanon appelle à dépasser la négritude vers une lutte politique et révolutionnaire. **La critique de Marcien Towa.** Towa reproche à Senghor d'avoir repris à son compte les stéréotypes occidentaux sur l'Africain « émotif » et « intuitif », inversant simplement la hiérarchie des valeurs sans remettre en cause le cadre conceptuel de l'ethnocentrisme. Selon Towa, la négritude senghorienne serait une « idéologie de la soumission » qui légitimerait la domination en valorisant les prétendues qualités « passives » des Noirs. **La critique de Stanislas Adotevi.** Le philosophe béninois Stanislas Adotevi (1934-2024), dans *Négritude et négrologues* (1972), dénonce la négritude comme une « fausse conscience » qui masque les véritables problèmes économiques et politiques de l'Afrique. Pour Adotevi, la négritude est une idéologie de petits-bourgeois africains qui cherchent à se donner bonne conscience sans s'attaquer aux structures réelles de la domination. ### D. La rétrojection La notion de **rétrojection** désigne une démarche intellectuelle qui consiste à projeter sur le passé des catégories ou des concepts qui n'existaient pas à l'époque considérée. Dans le débat sur la philosophie africaine, la rétrojection a été utilisée de deux manières opposées. #### 1. La rétrojection comme méthode de réhabilitation Certains penseurs ont utilisé la rétrojection pour réhabiliter la pensée africaine : il s'agissait de montrer que les Africains avaient « toujours » philosophé, en interprétant les textes anciens, les mythes et les traditions à la lumière des catégories philosophiques modernes. Par exemple, on a pu présenter certaines cosmogonies africaines comme des « métaphysiques » comparables à celles de Platon ou d'Aristote, ou certains proverbes comme des « thèses » philosophiques. Cette démarche a cependant été critiquée : elle risque d'imposer aux réalités africaines des catégories occidentales qui ne leur correspondent pas, et de produire une « philosophie » artificielle qui ne rend pas compte de la spécificité des pensées africaines. #### 2. La rétrojection comme critique À l'inverse, certains philosophes ont utilisé la notion de rétrojection pour critiquer les thèses ethnocentristes. Ainsi, on peut montrer que Hegel, en affirmant que l'Afrique n'a pas d'histoire, projetait sur l'Afrique des catégories européennes de l'histoire (histoire écrite, État, etc.) qui ne correspondent pas aux réalités africaines. De même, Lévy-Bruhl projetait sur les « primitifs » une opposition entre logique et prélogique qui relevait de ses propres présupposés philosophiques. > **À retenir** : La rétrojection est la projection de catégories contemporaines ou étrangères sur des réalités passées ou différentes. Elle peut être utilisée pour réhabiliter la pensée africaine (en y cherchant des « philosophies » au sens occidental), mais elle peut aussi être critiquée comme une déformation des réalités étudiées. ### E. Bilan des tendances de la philosophie africaine Les différentes tendances de la philosophie africaine ne s'excluent pas nécessairement. On peut distinguer : - **L'ethnophilosophie** (Tempels, Kagame) : recherche de la philosophie dans les productions culturelles collectives. - **La philosophie critique** (Towa, Hountondji, Wiredu) : affirmation de la philosophie comme activité critique individuelle. - **La négritude** (Césaire, Senghor) : affirmation de l'identité et des valeurs culturelles noires. - **La philosophie de la libération** (Fanon) : articulation de la réflexion philosophique avec la lutte politique. Ces tendances correspondent à des moments différents de la réflexion : la réhabilitation (ethnophilosophie), l'affirmation identitaire (négritude), la critique (Towa, Hountondji), et l'engagement politique (Fanon). Elles témoignent de la vitalité et de la diversité de la pensée philosophique africaine. ## III. La réorientation actuelle du débat philosophique africain ### A. Le dépassement de la querelle de l'existence Le débat sur l'existence ou la non-existence d'une philosophie africaine, qui a dominé la réflexion des années 1940 aux années 1980, tend aujourd'hui à être dépassé. La plupart des philosophes africains contemporains considèrent que la question « existe-t-il une philosophie africaine ? » était mal posée, car elle présupposait une définition unique et restrictive de la philosophie. Le philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima (né en 1958), dans *La philosophie négro-africaine* (1995), propose de dépasser cette querelle en s'interrogeant non plus sur l'existence d'une philosophie africaine, mais sur les conditions d'une pratique philosophique en Afrique. Il s'agit de passer d'une question d'identité (« qui sommes-nous ? ») à une question de pratique (« comment philosopher ici et maintenant ? »). > **À retenir** : Le débat contemporain tend à dépasser la question de l'existence d'une philosophie africaine pour s'interroger sur les conditions d'une pratique philosophique en Afrique, comme le propose Jean-Godefroy Bidima (né en 1958). ### B. Les nouveaux champs de la philosophie africaine La philosophie africaine contemporaine s'est ouverte à de nouveaux champs de réflexion. #### 1. La philosophie politique et la question de l'État Les philosophes africains contemporains s'interrogent sur la nature de l'État postcolonial, la démocratie, les droits de l'homme, la justice sociale. Le philosophe camerounais Fabien Eboussi Boulaga (1934-2018), dans *La crise du Muntu* (1977) et *Les conférences nationales en Afrique noire* (1993), a analysé la crise de l'État africain et les conditions d'une démocratisation authentique. Il montre que les conférences nationales souveraines, qui ont eu lieu dans plusieurs pays africains dans les années 1990 (dont le Cameroun en 1991), constituent une tentative originale de refondation du contrat social. #### 2. La philosophie de l'interculturalité La réflexion sur le dialogue entre les cultures est devenue centrale. Le philosophe ivoirien Niamkey Koffi (né en 1942) et le philosophe camerounais Pierre Nzinzi (né en 1960) ont développé une philosophie de l'interculturalité qui cherche à penser la rencontre entre les traditions africaines et la modernité occidentale sans réduire l'une à l'autre. #### 3. La philosophie des sciences et de la technique Des philosophes africains s'interrogent sur le rapport entre savoirs traditionnels et sciences modernes, sur les enjeux éthiques des biotechnologies, sur la place de l'Afrique dans la mondialisation scientifique. Le philosophe camerounais Basile-Judeat Nguimbi (né en 1965) a notamment travaillé sur l'éthique de l'environnement en contexte africain. #### 4. La philosophie du genre La question du genre et de la place des femmes dans la société africaine est également devenue un champ de recherche important. Des philosophes comme la Camerounaise Marie Pauline Eboh (née en 1952) ont développé une réflexion sur les droits des femmes en Afrique, à partir des ressources des traditions africaines et des apports de la pensée féministe contemporaine. ### C. La philosophie africaine et la mondialisation La mondialisation, comprise comme l'intensification des échanges économiques, culturels et intellectuels à l'échelle planétaire, pose de nouveaux défis à la philosophie africaine. #### 1. La question de l'universel et du particulier Comment penser l'universel sans imposer un modèle unique ? Comment affirmer des valeurs particulières sans tomber dans le relativisme, c'est-à-dire la position selon laquelle toutes les cultures se vaudraient et qu'aucun jugement universel ne serait possible ? Les philosophes africains contemporains cherchent une voie entre l'universalisme abstrait (qui nie les différences) et le relativisme culturel (qui absolutise les différences). Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne (né en 1955), dans *Comment philosopher en islam ?* (2014) et *L'Encre des savants* (2017), propose une réflexion sur la traduction comme modèle de dialogue entre les cultures : philosopher, ce serait toujours traduire, c'est-à-dire faire passer des concepts d'une langue et d'une culture à une autre, sans jamais les réduire complètement. #### 2. La philosophie africaine face aux défis du développement La question du développement est au cœur des préoccupations des philosophes africains contemporains. Comment penser un développement qui ne soit pas une simple imitation des modèles occidentaux ? Comment articuler croissance économique et valeurs culturelles ? Le philosophe camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008), dans *L'Afrique des villages* (1982) et *Repenser la théologie africaine* (2003), a développé une réflexion critique sur le développement, montrant que celui-ci ne peut être pensé sans la participation des populations concernées et sans le respect de leurs cultures. #### 3. La philosophie africaine et la question environnementale La crise écologique mondiale interpelle également la philosophie africaine. Certains penseurs, comme le philosophe kenyan John Mbiti (1931-2019), ont montré que les conceptions africaines traditionnelles de la nature, fondées sur l'interdépendance entre les êtres et le respect de l'environnement, peuvent apporter une contribution originale à la réflexion écologique contemporaine. La notion de « gérance » de la nature, présente dans de nombreuses traditions africaines, est ainsi mobilisée pour penser un rapport plus respectueux à l'environnement. ### D. Les institutions et les supports de la philosophie africaine La philosophie africaine contemporaine s'appuie sur des institutions et des supports variés : - Les départements de philosophie des universités africaines (notamment l'Université de Yaoundé I au Cameroun, l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar au Sénégal, l'Université de Cotonou au Bénin). - Les revues philosophiques africaines, comme *Présence africaine* (fondée en 1947 par Alioune Diop), *Le Cahier philosophique africain*, *Quest : An African Journal of Philosophy*. - Les associations philosophiques, comme la Société camerounaise de philosophie, l'Association interafricaine de philosophie. - Les colloques et congrès, notamment les Congrès des philosophes africains qui se tiennent régulièrement depuis les années 1970. Ces institutions témoignent de la vitalité de la philosophie africaine et de son inscription dans le paysage intellectuel mondial. ### E. Les figures majeures de la philosophie africaine contemporaine Il convient de mentionner quelques figures majeures de la philosophie africaine contemporaine : - **Kwasi Wiredu** (Ghana, 1931-2022) : philosophie analytique, décolonisation conceptuelle. - **Paulin Hountondji** (Bénin, 1942-2024) : critique de l'ethnophilosophie, épistémologie des savoirs. - **Fabien Eboussi Boulaga** (Cameroun, 1934-2018) : philosophie politique, critique de la raison africaine. - **Jean-Marc Ela** (Cameroun, 1936-2008) : philosophie du développement, théologie africaine. - **Souleymane Bachir Diagne** (Sénégal, né en 1955) : philosophie du langage, traduction, islam et philosophie. - **Jean-Godefroy Bidima** (Cameroun, né en 1958) : philosophie de la parole, éthique, esthétique. - **Achille Mbembe** (Cameroun, né en 1957) : philosophie politique, postcolonialisme, critique de la raison nègre. Achille Mbembe, dans *Critique de la raison nègre* (2013), propose une analyse approfondie de la manière dont la figure du « Noir » a été construite par l'Occident comme figure de l'assujettissement, et appelle à une refondation des relations entre l'Afrique et le monde. > **À retenir** : La philosophie africaine contemporaine est marquée par des figures majeures comme Kwasi Wiredu, Paulin Hountondji, Fabien Eboussi Boulaga, Jean-Marc Ela, Souleymane Bachir Diagne, Jean-Godefroy Bidima et Achille Mbembe, qui développent une réflexion originale sur la politique, l'interculturalité, le développement et la mondialisation. ## Conclusion Au terme de ce chapitre, nous pouvons mesurer le chemin parcouru. Partis de la négation ethnocentriste de la philosophie africaine, illustrée par les thèses de Hegel et de Lévy-Bruhl, nous avons traversé les différentes tendances qui ont entrepris de réhabiliter la pensée africaine : l'ethnophilosophie de Tempels et Kagame, la négritude de Césaire et Senghor, la critique de Towa et Hountondji. Nous avons enfin examiné la réorientation actuelle du débat, qui dépasse la querelle de l'existence pour s'engager dans une pratique philosophique originale, ancrée dans les réalités africaines et ouverte au dialogue avec le monde. Ce chapitre nous a montré que la philosophie n'est pas une activité réservée à une culture particulière, mais une exigence universelle de la raison qui s'exprime dans des formes diverses selon les contextes historiques et culturels. La philosophie africaine, loin d'être une contradiction dans les termes, est une réalité vivante et dynamique qui contribue à la richesse de la pensée universelle. Cette réflexion nous conduit naturellement au chapitre suivant, qui abordera la question de la personne humaine. En effet, la philosophie africaine, comme nous l'avons vu, propose une conception originale de l'être humain, fondée sur la relation, la communauté et l'interdépendance. Il s'agira d'examiner comment cette conception peut éclairer la question universelle de la personne, de sa dignité et de sa liberté.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Quelle est la thèse centrale des ethnocentristes occidentaux concernant la philosophie africaine ?
  2. 2. Quel philosophe occidental a affirmé que l'Afrique n'a pas d'histoire et n'est pas entrée dans le mouvement de l'Esprit ?
  3. 3. La tendance de la philosophie africaine qui consiste à interpréter les mythes, contes et proverbes comme une expression philosophique s'appelle :
  4. 4. Quel est l'objectif principal de la tendance critique de la philosophie africaine ?
  5. 5. Le mouvement de la Négritude, fondé par Senghor, Césaire et Damas, prône :
  6. 6. Selon Léopold Sédar Senghor, la raison africaine est :
  7. 7. Dans le débat actuel, la réorientation de la philosophie africaine consiste à :
  8. 8. Quel est le rôle des proverbes dans la philosophie africaine selon les ethnophilosophes ?
  9. 9. La critique de Paulin Hountondji à l'égard de l'ethnophilosophie porte sur :
  10. 10. Une mise en situation : Un élève affirme que les contes africains sont des mythes sans valeur philosophique. Que lui répondriez-vous ?
  11. 11. Quelle est la différence entre la tendance rétrojective et la tendance critique ?
  12. 12. Selon Marcien Towa, pour que la philosophie africaine soit authentique, elle doit :