Chapitre 31
Le texte narratif : espace, temps, narrateur et discours rapporté
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# Le texte narratif : espace, temps, narrateur et discours rapporté
## Introduction
Le texte narratif est l'une des formes de discours les plus présentes dans la littérature et dans la vie courante : récit d'aventures, roman, nouvelle, conte, épopée, mais aussi simple relation d'un événement dans une conversation. Narrer, c'est raconter une histoire, c'est-à-dire organiser une succession d'événements dans le temps, les situer dans un espace, les faire vivre par des personnages, et les prendre en charge par une instance particulière : le narrateur. Mais raconter ne va pas de soi : qui parle ? Depuis quel point de vue ? Comment rapporter les paroles des personnages ? Comment situer l'action dans le temps et dans l'espace ? Telles sont les questions auxquelles répond l'étude du texte narratif.
Ce chapitre se propose d'analyser les quatre piliers de la narration : d'abord les repères spatiaux et temporels qui ancrent le récit ; ensuite le statut du narrateur, c'est-à-dire sa relation à l'histoire qu'il raconte ; puis la focalisation, qui détermine le point de vue adopté ; enfin les modes de discours rapporté, qui permettent d'intégrer les paroles des personnages dans le récit. La maîtrise de ces outils est essentielle pour le commentaire composé, la dissertation et l'analyse de textes, mais aussi pour la production écrite : savoir raconter, c'est savoir choisir ses repères, son narrateur, son point de vue et son mode de citation.
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## I. L'espace et le temps dans le récit
### 1. L'espace : les déictiques spatiaux
L'espace est la première dimension qui ancre le récit. Pour situer les lieux, le narrateur utilise des **déictiques spatiaux**, c'est-à-dire des expressions dont la référence dépend de la situation d'énonciation. Le terme « déictique » vient du grec *deiktikos* qui signifie « qui montre » ; un déictique est donc un mot qui « montre » quelque chose en le situant par rapport à celui qui parle.
Les déictiques spatiaux comprennent :
- Les **adverbes de lieu** : *ici*, *là*, *là-bas*, *ailleurs*, *partout*, *devant*, *derrière*, *au-dessus*, *en dessous*, *près*, *loin*.
- Les **déterminants et pronoms démonstratifs** : *ce*, *cet*, *cette*, *ces*, *celui-ci*, *celui-là*.
- Les **locutions prépositives** : *à côté de*, *en face de*, *au milieu de*, *au bord de*, *à l'intérieur de*, *à l'extérieur de*.
Dans un récit, ces déictiques peuvent renvoyer à l'espace du narrateur (celui où il se trouve lorsqu'il écrit ou raconte) ou à l'espace des personnages (celui où se déroule l'action). On parle alors de **deixis énonciative** (qui renvoie à la situation de communication) et de **deixis narrative** (qui renvoie à l'univers du récit).
> **À retenir** : Les déictiques spatiaux sont des mots (adverbes, pronoms, déterminants) qui situent les êtres et les choses dans l'espace par rapport au locuteur. *Ici* désigne le lieu où se trouve celui qui parle ; *là-bas* désigne un lieu éloigné.
**Exemples** :
- Dans *Une vie de boy* de Ferdinand Oyono, le narrateur Toundi écrit : « **Ici**, à Dangan, tout le monde me connaît. » Le déictique *ici* situe le lieu de l'action par rapport au narrateur qui écrit son journal.
- Dans *L'Aventure ambiguë* de Cheikh Hamidou Kane, on lit : « **Là-bas**, de l'autre côté de la mer, les Blancs avaient des écoles où l'on apprenait à dompter la nature. » Le déictique *là-bas* marque la distance entre le village de Diallobé et l'Europe.
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais contemporain, on pourrait lire : « **Devant** la case, les femmes pilaient le manioc ; **derrière**, les enfants jouaient au football avec une balle de chiffon. » Les déictiques *devant* et *derrière* organisent l'espace du récit en le structurant par rapport à un point de référence.
### 2. Le temps verbal de référence : passé simple, imparfait, plus-que-parfait
Le temps est la seconde dimension fondamentale du récit. En français, le récit au passé s'appuie sur trois temps principaux qui forment ce qu'on appelle le **système du récit** ou **système de l'énonciation historique** (selon la terminologie du linguiste Émile Benveniste).
#### a) Le passé simple
Le **passé simple** est le temps de la narration proprement dite : il présente les actions de premier plan, c'est-à-dire les événements successifs qui font avancer l'histoire. Il exprime des actions ponctuelles, achevées, qui se succèdent dans le temps. On dit qu'il est le temps de l'**avant-plan** ou du **premier plan**.
> **À retenir** : Le passé simple exprime des actions ponctuelles et achevées, successives, qui constituent la trame principale du récit. C'est le temps de la narration par excellence.
**Exemples** :
- « Il **ouvrit** la porte, **s'avança** dans la pièce et **aperçut** l'homme assis dans l'ombre. » (actions successives)
- Dans *Le Vieux Nègre et la Médaille* de Ferdinand Oyono : « Meka **se leva**, **endossa** sa veste européenne et **se dirigea** vers la mission. » (succession d'actions ponctuelles)
#### b) L'imparfait
L'**imparfait** est le temps de la description et de la durée. Il exprime des actions de second plan, des états, des habitudes, des actions qui durent ou qui se répètent. Il sert à planter le décor, à décrire les personnages, à évoquer des situations qui servent de toile de fond aux événements du premier plan. On dit qu'il est le temps de l'**arrière-plan** ou du **second plan**.
> **À retenir** : L'imparfait exprime des actions durables, répétées ou inachevées, et sert à la description. Il s'oppose au passé simple qui exprime des actions ponctuelles et achevées.
**Exemples** :
- « La pluie **tombait** depuis le matin ; les rues de Douala **étaient** désertes. » (description d'un état)
- Dans *Perpétue et l'habitude du malheur* de Mongo Beti : « Perpétue **rêvait** souvent à son enfance ; elle **revoyait** la case de sa mère et **entendait** le chant des grillons. » (habitudes et répétitions)
#### c) Le plus-que-parfait
Le **plus-que-parfait** exprime l'antériorité par rapport à un moment passé : il sert à évoquer des actions ou des états qui ont eu lieu avant l'action principale du récit. Il permet de faire des retours en arrière à l'intérieur du récit, sans changer de système temporel.
> **À retenir** : Le plus-que-parfait exprime une action antérieure à une autre action passée. Il est formé de l'auxiliaire *avoir* ou *être* à l'imparfait suivi du participe passé.
**Exemples** :
- « Il **avait plu** toute la nuit ; le sol était détrempé. » (l'action de pleuvoir est antérieure à l'état du sol)
- Dans *La Vie et demie* de Sony Labou Tansi : « Le guide **avait conduit** le Président à travers la forêt ; personne n'**avait osé** lever la voix. » (actions antérieures au moment du récit)
### 3. Le présent de narration
Le **présent de narration** (ou présent historique) est un emploi particulier du présent de l'indicatif : il consiste à raconter des événements passés au présent, comme s'ils se déroulaient sous les yeux du lecteur. Ce procédé crée un effet de proximité et de vivacité : le lecteur a l'impression d'assister directement aux événements.
> **À retenir** : Le présent de narration est un présent employé pour raconter des faits passés. Il rend le récit plus vivant et crée un effet d'actualisation.
**Exemples** :
- « Soudain, la porte **s'ouvre** avec violence. Un homme **entre**, armé d'un couteau. Personne n'**ose** bouger. » (le narrateur raconte au présent un événement passé)
- Dans les contes camerounais, on trouve souvent ce procédé : « Le lièvre **arrive** devant le roi, **s'incline** et **demande** la main de la princesse. » (le conteur actualise l'histoire pour captiver son auditoire)
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit de la lutte pour l'indépendance du Cameroun, on pourrait lire : « En ce matin de 1955, les militants **se rassemblent** sur la place du marché. Le chef **monte** sur une caisse, **déplie** un papier et **commence** à lire. » Le présent de narration donne l'impression que l'action se déroule au moment où on la lit.
### 4. L'analepse et la prolepse
Le récit n'est pas nécessairement linéaire : il peut revenir en arrière ou anticiper l'avenir. Ces jeux avec le temps portent des noms précis.
#### a) L'analepse (ou flash-back)
L'**analepse** est un retour en arrière : le récit évoque des événements antérieurs au moment de la narration. Le terme vient du grec *analepsis* qui signifie « action de reprendre ». L'analepse peut être brève (simple évocation d'un souvenir) ou longue (récit complet d'une période antérieure). Elle est souvent introduite par le plus-que-parfait ou par des expressions comme *autrefois*, *la veille*, *quelques années plus tôt*.
> **À retenir** : L'analepse (ou flash-back) est un retour en arrière dans le récit : le narrateur raconte des événements antérieurs au moment de l'histoire. Elle est souvent marquée par le plus-que-parfait.
**Exemples** :
- Dans *Une vie de boy* de Ferdinand Oyono, le narrateur Toundi fait de nombreuses analepses pour évoquer son enfance : « Je **me souviens** de mon père qui me battait quand j'étais petit. » Le récit revient sur des événements antérieurs.
- Dans *L'Enfant noir* de Camara Laye, le narrateur adulte revient sur son enfance : « **J'avais alors** sept ans. Je vivais à Kouroussa, auprès de ma mère. » L'analepse permet de reconstituer le passé du personnage.
#### b) La prolepse (ou anticipation)
La **prolepse** est l'inverse de l'analepse : c'est une anticipation, une évocation d'événements postérieurs au moment de la narration. Le terme vient du grec *prolambanein* qui signifie « prendre d'avance ». La prolepse est plus rare que l'analepse dans les récits classiques, car elle risque de révéler la suite de l'histoire ; on la trouve surtout dans les récits à la première personne où le narrateur connaît déjà la fin de son histoire, ou dans les récits qui annoncent explicitement la suite.
> **À retenir** : La prolepse est une anticipation : le narrateur évoque des événements qui se produiront après le moment de l'histoire. Elle est souvent marquée par le futur ou le conditionnel, ou par des expressions comme *plus tard*, *bien des années après*.
**Exemples** :
- Dans *Le Monde s'effondre* de Chinua Achebe, le narrateur annonce : « **Plus tard**, Okonkwo devait se souvenir de cette nuit comme du début de tous ses malheurs. » La prolepse annonce la suite du récit.
- Dans un récit camerounais : « Ce jour-là, personne ne savait que cette réunion **serait** la dernière. » Le narrateur anticipe sur la suite des événements.
**Exemple supplémentaire** : Dans *Une si longue lettre* de Mariama Bâ, la narratrice écrit : « Je **saurai** bientôt que la vie n'était pas si simple. » La prolepse crée un effet d'attente chez le lecteur.
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## II. Le statut du narrateur : homodiégétique et hétérodiégétique
### 1. Définition de la diégèse
Avant de définir les types de narrateurs, il faut introduire la notion de **diégèse**. Ce terme, emprunté au grec *diégésis* (récit), désigne l'univers spatio-temporel de l'histoire racontée, c'est-à-dire le monde fictif dans lequel évoluent les personnages. La diégèse comprend donc les lieux, les époques, les événements et les personnages du récit.
Le narrateur est celui qui raconte l'histoire. Selon qu'il appartient ou non à la diégèse, on distingue deux grands types de narrateurs.
### 2. Le narrateur homodiégétique
Le terme **homodiégétique** vient du grec *homos* (même) et *diégésis* (récit) : le narrateur homodiégétique est un narrateur qui est **présent dans l'histoire** qu'il raconte. Il est un personnage du récit, même s'il n'en est pas toujours le héros principal. Il raconte à la première personne du singulier (*je*, *nous*).
On distingue deux sous-types de narrateurs homodiégétiques :
- Le **narrateur-personnage principal** (ou **autodiégétique**, du grec *autos*, « soi-même ») : il raconte sa propre histoire. C'est le cas dans les autobiographies, les journaux intimes, les romans à la première personne.
- Le **narrateur-personnage secondaire** (ou **témoin**) : il raconte l'histoire d'un autre personnage, mais il est présent dans le récit. C'est le cas dans *Le Grand Meaulnes* d'Alain-Fournier, où François Seurel raconte l'histoire de son ami Meaulnes.
> **À retenir** : Le narrateur homodiégétique est un narrateur-personnage : il appartient à l'histoire qu'il raconte et utilise la première personne. S'il raconte sa propre histoire, on parle de narrateur autodiégétique.
**Exemples** :
- Dans *Une vie de boy* de Ferdinand Oyono, Toundi raconte sa propre vie : « **Je** suis né à Ebolowa. **Je** m'appelle Toundi Ondoua. » Le narrateur est homodiégétique et autodiégétique.
- Dans *L'Enfant noir* de Camara Laye, le narrateur adulte raconte son enfance : « **Je** grandissais paisiblement entre mon père et ma mère. » Le narrateur est homodiégétique.
- Dans *Perpétue et l'habitude du malheur* de Mongo Beti, le narrateur est un témoin qui raconte l'histoire de Perpétue : il est présent dans le récit mais n'est pas le personnage principal.
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais contemporain, on pourrait lire : « **J'ai** connu Essomba au lycée de Yaoundé. C'est **lui** qui m'a raconté toute cette histoire. » Le narrateur est homodiégétique (il est dans l'histoire) mais il raconte surtout l'histoire d'un autre.
### 3. Le narrateur hétérodiégétique
Le terme **hétérodiégétique** vient du grec *heteros* (autre) et *diégésis* (récit) : le narrateur hétérodiégétique est un narrateur qui est **absent de l'histoire** qu'il raconte. Il n'est pas un personnage du récit ; il raconte à la troisième personne (*il*, *elle*, *ils*, *elles*). Ce narrateur est parfois appelé « narrateur absent » ou « narrateur extérieur ».
Le narrateur hétérodiégétique peut adopter différentes positions :
- Le **narrateur témoin** : il raconte une histoire à laquelle il a assisté, mais il n'y participe pas directement. Il peut être présent dans le récit comme observateur, mais il n'est pas un personnage agissant.
- Le **narrateur absent** : il raconte une histoire qu'il n'a pas vécue et dont il n'a pas été témoin ; il est totalement extérieur à la diégèse.
> **À retenir** : Le narrateur hétérodiégétique est un narrateur absent de l'histoire qu'il raconte : il n'est pas un personnage du récit et utilise la troisième personne.
**Exemples** :
- Dans *Le Vieux Nègre et la Médaille* de Ferdinand Oyono, le narrateur raconte l'histoire de Meka à la troisième personne : « **Meka** se réveilla à cinq heures. **Il** avait bien dormi. » Le narrateur est hétérodiégétique.
- Dans *La Vie et demie* de Sony Labou Tansi, le narrateur raconte l'histoire du Guide Providentiel : « **Le Guide** régnait sur la Cité. **Il** avait le pouvoir de vie et de mort sur ses sujets. » Le narrateur est hétérodiégétique.
- Dans *L'Aventure ambiguë* de Cheikh Hamidou Kane, le narrateur raconte l'histoire de Samba Diallo : « **Samba Diallo** marchait dans la nuit. **Il** pensait à la mort de son ami. » Le narrateur est hétérodiégétique.
**Exemple supplémentaire** : Dans un conte camerounais transposé à l'écrit : « **Le lièvre** était rusé. **Il** trompait tout le monde. **L'éléphant**, lui, était fort mais naïf. » Le narrateur est hétérodiégétique : il raconte l'histoire des animaux sans y participer.
### 4. Le choix du narrateur : effets produits
Le choix entre narrateur homodiégétique et hétérodiégétique n'est pas neutre : il produit des effets différents sur le lecteur.
- Le **narrateur homodiégétique** crée un effet de subjectivité et de proximité : le lecteur voit le monde à travers les yeux du personnage-narrateur, partage ses émotions, ses pensées, ses jugements. Le récit gagne en authenticité et en intimité.
- Le **narrateur hétérodiégétique** crée un effet de distance et d'objectivité : le narrateur semble raconter l'histoire de l'extérieur, comme un observateur impartial. Le récit gagne en neutralité et en autorité.
> **À retenir** : Le narrateur homodiégétique produit un effet de subjectivité et de proximité ; le narrateur hétérodiégétique produit un effet d'objectivité et de distance.
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## III. La focalisation : zéro, interne, externe
### 1. Définition de la focalisation
La **focalisation** (terme introduit par le narratologue Gérard Genette) désigne le point de vue adopté par le narrateur pour raconter l'histoire. C'est la question : « Qui voit ? » ou « À travers quel regard l'histoire est-elle perçue ? » La focalisation détermine ce que le narrateur peut savoir et montrer au lecteur.
On distingue trois types de focalisation : la focalisation zéro (ou omnisciente), la focalisation interne (ou subjective) et la focalisation externe (ou objective).
### 2. La focalisation zéro (ou omnisciente)
La **focalisation zéro** est aussi appelée **focalisation omnisciente** (du latin *omnis*, « tout », et *sciens*, « sachant ») : le narrateur sait tout, voit tout, connaît tout. Il connaît les pensées, les sentiments, les motivations de tous les personnages, y compris les plus intimes. Il peut se déplacer librement dans le temps et dans l'espace, connaître le passé et l'avenir, pénétrer dans les consciences. Le narrateur omniscient est souvent comparé à un « dieu » qui domine son univers.
> **À retenir** : La focalisation zéro (ou omnisciente) est le point de vue du narrateur qui sait tout : il connaît les pensées de tous les personnages, peut se déplacer dans le temps et l'espace, et livre au lecteur des informations que les personnages ignorent.
**Exemples** :
- Dans *Le Vieux Nègre et la Médaille* de Ferdinand Oyono, le narrateur connaît les pensées de Meka et des autres personnages : « Meka **pensait** à la médaille qu'il allait recevoir. Il **savait** que les Blancs l'honoraient, mais il **ignorait** qu'ils se moquaient de lui. » Le narrateur en sait plus que le personnage.
- Dans *La Vie et demie* de Sony Labou Tansi, le narrateur omniscient révèle les pensées du Guide : « Le Guide **savait** que son peuple le haïssait, mais il **croyait** que la peur suffirait à le maintenir au pouvoir. » Le narrateur pénètre dans la conscience du personnage.
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais : « Pendant que M. Njoya parlait, sa femme **pensait** à autre chose. Elle **se demandait** comment annoncer à son mari qu'elle voulait divorcer. Le chef, lui, **ignorait** tout de ces pensées. » Le narrateur connaît les pensées de tous les personnages.
### 3. La focalisation interne (ou subjective)
La **focalisation interne** est aussi appelée **focalisation subjective** : le récit est perçu à travers les yeux d'un seul personnage. Le narrateur ne rapporte que ce que ce personnage voit, entend, sent, pense. Le lecteur découvre l'histoire en même temps que le personnage, à travers son regard. On parle de « point de vue » du personnage.
La focalisation interne peut être **fixe** (toujours le même personnage), **variable** (plusieurs personnages successivement) ou **multiple** (le même événement vu par plusieurs personnages).
> **À retenir** : La focalisation interne (ou subjective) est le point de vue d'un personnage : le narrateur ne rapporte que ce que ce personnage perçoit, pense et ressent. Le lecteur découvre l'histoire à travers le regard de ce personnage.
**Exemples** :
- Dans *Une vie de boy* de Ferdinand Oyono, tout le récit est perçu à travers les yeux de Toundi : « **Je vis** le commandant entrer dans la salle. **Je compris** qu'il était en colère. **Je ne savais pas** ce qui allait se passer. » Le lecteur ne sait que ce que Toundi sait.
- Dans *L'Enfant noir* de Camara Laye, le narrateur adulte raconte son enfance avec le regard de l'enfant qu'il était : « **Je voyais** mon père travailler l'or. **Je ne comprenais pas** comment il faisait pour obtenir ce métal précieux. » La focalisation interne restitue la perception enfantine.
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais : « Amina **regarda** l'homme qui venait d'entrer. **Elle remarqua** son costume trop grand, ses chaussures poussiéreuses. **Elle se demanda** qui il était. » Le lecteur ne voit que ce qu'Amina voit.
### 4. La focalisation externe (ou position de témoin)
La **focalisation externe** est aussi appelée **focalisation objective** : le narrateur adopte la position d'un témoin extérieur qui observe les événements sans y participer et sans connaître les pensées des personnages. Il ne rapporte que ce qui est visible et audible de l'extérieur : les gestes, les paroles, les attitudes. Il ne pénètre jamais dans la conscience des personnages. Ce point de vue crée un effet de mystère et de distance, proche de celui d'une caméra de cinéma.
> **À retenir** : La focalisation externe est le point de vue d'un témoin extérieur : le narrateur ne rapporte que ce qui est observable de l'extérieur (gestes, paroles, attitudes) et ne connaît pas les pensées des personnages.
**Exemples** :
- Dans un récit policier : « L'homme **entra** dans la banque. Il **regarda** autour de lui. Il **sortit** un pistolet de sa poche. Les clients **levèrent** les mains. » Le narrateur ne fait que décrire les actions visibles.
- Dans *La Carte d'identité* de Jean-Marie Adiaffi, certains passages adoptent la focalisation externe : « On **vit** l'homme traverser la place. Il **portait** un costume blanc. Il **s'arrêta** devant le bâtiment administratif. » Le narrateur ne sait pas ce que pense l'homme.
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais : « Le taxi **s'arrêta** devant le marché central de Douala. Le passager **descendit**, **paya** le chauffeur et **disparut** dans la foule. Personne ne **savait** qui il était. » La focalisation externe crée un effet de mystère.
### 5. Les variations de focalisation
Il est important de noter qu'un récit peut changer de focalisation au cours de son déroulement. Un même texte peut passer de la focalisation zéro à la focalisation interne, ou de la focalisation interne à la focalisation externe. Ces variations sont des choix de l'auteur et produisent des effets particuliers.
> **À retenir** : Un récit peut varier les focalisations : il n'y a pas un point de vue unique et constant dans tout un texte. Les changements de focalisation sont des choix narratifs qui produisent des effets de surprise, de mystère ou de contraste.
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## IV. Le discours rapporté : style direct, style indirect, style indirect libre
### 1. Le style direct
Le **style direct** est le mode de rapport des paroles qui reproduit les paroles telles qu'elles ont été prononcées, sans les modifier. Il se caractérise par :
- Un **verbe introducteur** (ou verbe de parole) : *dire*, *demander*, *répondre*, *crier*, *s'écrier*, *murmurer*, *avouer*, *déclarer*, etc.
- Une **ponctuation spécifique** : les deux points (:) après le verbe introducteur, puis les **guillemets** (« ») ou les **tirets** (—) pour encadrer les paroles rapportées.
- La **conservation des marques de l'énonciation** : les pronoms personnels (*je*, *tu*), les temps verbaux, les déictiques (*ici*, *maintenant*, *aujourd'hui*) restent ceux de la situation de parole originale.
> **À retenir** : Le style direct reproduit les paroles telles qu'elles ont été prononcées. Il est introduit par un verbe introducteur suivi de deux points, et les paroles sont encadrées par des guillemets ou des tirets. Les marques de l'énonciation (pronoms, temps, déictiques) sont conservées.
**Exemples** :
- Dans *Une vie de boy* de Ferdinand Oyono : « Le commandant **demanda** : « **Où** as-tu mis les lettres ? » — **Je** les ai mises sur le bureau, **répondit** Toundi. » Le verbe introducteur (*demanda*, *répondit*), les deux points, les guillemets et les tirets sont présents.
- Dans *Le Vieux Nègre et la Médaille* de Ferdinand Oyono : « Le prêtre **dit** : « **Tu** es un bon chrétien, Meka. » — « **Merci**, mon Père », **répondit** Meka. »
**Exemple supplémentaire** : Dans un dialogue camerounais : « La mère **demanda** : « **As-tu** fini tes devoirs ? » — « **Oui**, maman, **répondit** l'enfant. **Je** vais maintenant aider papa au champ. » »
### 2. Le style indirect
Le **style indirect** est le mode de rapport des paroles qui intègre les paroles d'un personnage dans la phrase du narrateur, en les subordonnant à un verbe introducteur. Les paroles ne sont plus reproduites telles quelles : elles sont transformées et adaptées à la situation d'énonciation du narrateur.
Les transformations caractéristiques du style indirect sont :
- La **subordination** : les paroles sont introduites par une conjonction de subordination (*que*, *si*) ou par un mot interrogatif (*où*, *quand*, *comment*, *pourquoi*).
- La **transposition des pronoms** : les pronoms de la première et de la deuxième personne (*je*, *tu*, *nous*, *vous*) deviennent des pronoms de la troisième personne (*il*, *elle*, *ils*, *elles*).
- La **transposition des temps** : c'est la **concordance des temps**. Si le verbe introducteur est au passé, les temps du discours direct sont transposés :
- Le présent devient **imparfait**.
- Le passé composé devient **plus-que-parfait**.
- Le futur devient **conditionnel présent**.
- Le futur antérieur devient **conditionnel passé**.
- L'imparfait reste l'imparfait.
- Le plus-que-parfait reste le plus-que-parfait.
- La **transposition des déictiques** : *ici* devient *là*, *maintenant* devient *alors*, *aujourd'hui* devient *ce jour-là*, *hier* devient *la veille*, *demain* devient *le lendemain*.
> **À retenir** : Le style indirect intègre les paroles dans la phrase du narrateur à l'aide d'une subordination. Il impose la concordance des temps : le présent devient imparfait, le passé composé devient plus-que-parfait, le futur devient conditionnel. Les pronoms et les déictiques sont également transposés.
**Exemples de concordance des temps** :
| Style direct | Style indirect (verbe introducteur au passé) |
|--------------|---------------------------------------------|
| « Je **suis** fatigué. » | Il dit qu'il **était** fatigué. |
| « J'**ai** fini mon travail. » | Il dit qu'il **avait** fini son travail. |
| « Je **viendrai** demain. » | Il dit qu'il **viendrait** le lendemain. |
| « J'**aurai** terminé avant midi. » | Il dit qu'il **aurait** terminé avant midi. |
**Exemples** :
- Dans *L'Aventure ambiguë* de Cheikh Hamidou Kane : « Le maître **dit** que la vie **était** un combat et que l'homme **devait** s'y préparer. » (transposition du présent *est* en imparfait *était*, du présent *doit* en imparfait *devait*)
- Dans *Perpétue et l'habitude du malheur* de Mongo Beti : « Le père **annonça** qu'il **avait** trouvé un mari pour sa fille et qu'il **viendrait** le lendemain pour la demande en mariage. » (transposition du passé composé *ai trouvé* en plus-que-parfait *avait trouvé*, du futur *viendrai* en conditionnel *viendrait*)
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais : « Le chef **déclara** que la récolte **avait** été mauvaise cette année-là et que les villageois **devraient** se serrer la ceinture. » (transposition du passé composé *a été* en plus-que-parfait *avait été*, du futur *devront* en conditionnel *devraient*)
### 3. Le style indirect libre
Le **style indirect libre** est un mode de rapport des paroles qui se situe entre le style direct et le style indirect. Il se caractérise par :
- L'**absence de verbe introducteur** : les paroles ne sont pas introduites par un verbe de parole.
- L'**absence de ponctuation introductive** : pas de deux points, pas de guillemets, pas de tirets.
- Le **mélange des voix** : le style indirect libre mêle la voix du narrateur et la voix du personnage. On ne sait pas toujours clairement qui parle : le narrateur rapporte les pensées ou les paroles du personnage, mais sans les marques explicites du style direct ou indirect.
- La **conservation de certaines marques du style direct** : les questions, les exclamations, les interjections, les expressions familières peuvent être conservées.
- La **transposition des temps et des pronoms** comme dans le style indirect : le présent devient imparfait, le futur devient conditionnel, les pronoms de la première personne deviennent des pronoms de la troisième personne.
Le style indirect libre est particulièrement utilisé pour rapporter les **pensées** et les **monologues intérieurs** des personnages. Il permet de rendre compte de la subjectivité du personnage tout en maintenant la narration à la troisième personne.
> **À retenir** : Le style indirect libre rapporte les paroles ou les pensées d'un personnage sans verbe introducteur ni ponctuation. Il mêle la voix du narrateur et celle du personnage, et utilise la transposition des temps et des pronoms comme le style indirect.
**Exemples** :
- Dans *Une vie de boy* de Ferdinand Oyono, on trouve des passages en style indirect libre qui rapportent les pensées de Toundi : « Il fallait obéir au commandant. Il était le maître, après tout. Et puis, qu'est-ce qu'un boy pouvait faire d'autre ? » On reconnaît les pensées de Toundi, mais sans verbe introducteur ni guillemets.
- Dans *Le Vieux Nègre et la Médaille* de Ferdinand Oyono : « Meka regardait la médaille. Il l'avait bien méritée, après toutes ces années de service. Les Blancs savaient reconnaître les bons serviteurs. » Le passage mêle la narration et les pensées de Meka.
- Dans *L'Enfant noir* de Camara Laye : « Il fallait partir. Il fallait quitter la case, la mère, le village. Mais comment faire ? Comment vivre loin de tout ce qu'on aimait ? » Le style indirect libre restitue les pensées du jeune garçon.
**Exemple supplémentaire** : Dans un récit camerounais : « Elle regardait la lettre sur la table. L'ouvrir ? Ne pas l'ouvrir ? Après tout, ce n'était peut-être qu'une mauvaise nouvelle de plus. Et puis, à quoi bon se faire du souci ? » Le style indirect libre mêle la voix du narrateur et les pensées du personnage.
### 4. Comparaison des trois styles
| Critère | Style direct | Style indirect | Style indirect libre |
|---------|--------------|----------------|---------------------|
| Verbe introducteur | Présent | Présent | Absent |
| Ponctuation | Deux points, guillemets, tirets | Aucune (subordination) | Aucune |
| Pronoms | Conservés (je, tu) | Transposés (il, elle) | Transposés (il, elle) |
| Temps | Conservés | Transposés (concordance) | Transposés (concordance) |
| Effet produit | Vivacité, authenticité | Distance, intégration | Subjectivité, mélange des voix |
> **À retenir** : Le style direct conserve les paroles telles quelles avec leur ponctuation ; le style indirect les intègre dans la phrase du narrateur avec subordination et concordance des temps ; le style indirect libre les rapporte sans marques explicites, en mêlant la voix du narrateur et celle du personnage.
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## Conclusion
Le texte narratif repose sur quatre piliers complémentaires que ce chapitre a permis d'analyser. L'**espace** et le **temps** constituent le cadre du récit : les déictiques spatiaux situent l'action, le passé simple, l'imparfait et le plus-que-parfait organisent la temporalité, le présent de narration actualise les événements, tandis que l'analepse et la prolepse jouent avec l'ordre chronologique. Le **statut du narrateur** détermine la relation entre celui qui raconte et l'histoire racontée : homodiégétique, le narrateur est un personnage du récit ; hétérodiégétique, il en est absent. La **focalisation** règle le point de vue : omnisciente, interne ou externe, elle détermine ce que le lecteur peut savoir et voir. Enfin, le **discours rapporté** permet d'intégrer les paroles des personnages : style direct pour la reproduction fidèle, style indirect pour l'intégration grammaticale, style indirect libre pour le mélange des voix.
Ces outils d'analyse sont indissociables : un même texte combine toujours un cadre spatio-temporel, un narrateur, un point de vue et des modes de discours rapporté. L'analyse d'un récit consiste précisément à repérer ces choix et à en mesurer les effets. La maîtrise de ces notions est également indispensable pour la production écrite : raconter efficacement, c'est choisir consciemment son cadre, son narrateur, sa focalisation et son mode de rapport des paroles.
Ce chapitre ouvre la voie à l'étude des autres formes de discours : le texte descriptif, le texte argumentatif et le texte explicatif, qui seront abordés dans les chapitres suivants. La connaissance du fonctionnement du récit est en effet le préalable à toute étude des genres littéraires, du roman au théâtre en passant par la poésie et l'essai.
Quiz du chapitre
12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.