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Chapitre 16

Les conditions et la situation d'énonciation

Lecture : 35 minQuiz de 12 questions

# Les conditions et la situation d'énonciation ## Introduction Tout énoncé, qu'il soit oral ou écrit, ne prend pleinement son sens que lorsqu'on le replace dans le contexte précis où il a été produit. Un même mot, une même phrase, peuvent changer radicalement de signification selon qui les prononce, à qui ils s'adressent, à quel moment et en quel lieu ils sont émis. C'est précisément ce que la linguistique de l'énonciation, fondée notamment par Émile Benveniste, cherche à décrire : l'acte de production d'un discours par un locuteur donné, dans une situation donnée. La notion d'énonciation désigne l'acte individuel de production d'un énoncé, c'est-à-dire la mise en fonctionnement de la langue par un locuteur. L'énoncé, lui, est le résultat concret de cet acte : la phrase ou le texte effectivement produit. Entre l'énonciation et l'énoncé, il existe un lien indissociable : l'énoncé porte toujours les traces de son énonciation, comme une empreinte laissée dans le discours par celui qui l'a produit. Pour analyser un énoncé de manière complète et rigoureuse, il convient de distinguer deux notions complémentaires : les **conditions d'énonciation**, qui relèvent du cadre matériel et fonctionnel de la communication, et la **situation d'énonciation**, qui concerne les paramètres concrets et identifiables de l'acte de parole. Ce chapitre se propose d'étudier successivement ces deux aspects, en s'appuyant sur les travaux du linguiste Roman Jakobson pour les conditions, et sur une grille d'analyse en cinq questions pour la situation. --- ## I. Les conditions d'énonciation ### 1. Définition générale Les conditions d'énonciation sont l'ensemble des éléments qui doivent être réunis pour qu'un acte de communication verbale puisse avoir lieu et aboutir. Elles constituent le cadre minimal sans lequel aucun échange linguistique n'est possible. On distingue classiquement deux types de conditions : les conditions internes, qui tiennent au fonctionnement même du langage, et les conditions externes, qui relèvent de l'environnement matériel et social de la communication. Dans le cadre de l'analyse du discours, on retient principalement les conditions internes, telles qu'elles ont été formalisées par Roman Jakobson dans sa théorie des fonctions du langage. Ce linguiste russo-américain, dans son célèbre article « Linguistique et poétique » (1960), a montré que tout acte de communication verbale met en jeu six facteurs constitutifs, chacun correspondant à une fonction particulière du langage. > **À RETENIR** — Les conditions d'énonciation sont l'ensemble des éléments nécessaires pour qu'un acte de communication verbale se réalise. Selon Roman Jakobson, six facteurs doivent être présents : le destinateur, le destinataire, le message, le code, le canal et le référent. À ces six facteurs s'ajoute une condition négative : l'absence de bruit. ### 2. Les six facteurs de la communication selon Jakobson #### a. Le destinateur (ou émetteur) Le destinateur est la personne qui produit l'énoncé, qui prend la parole ou écrit. C'est l'origine du message. Dans un dialogue, le destinateur est celui qui parle à un moment donné ; dans un texte écrit, c'est l'auteur. Le destinateur peut être individuel (une personne précise) ou collectif (un groupe, une institution). Exemple : dans la phrase « Je vous remercie de votre attention », le destinateur est la personne qui prononce ces mots, celui qui s'exprime. #### b. Le destinataire (ou récepteur) Le destinataire est la personne à qui le message est adressé. C'est celui qui reçoit l'énoncé et doit le décoder pour le comprendre. Comme le destinateur, il peut être individuel ou collectif. Exemple : dans la phrase « Chers compatriotes, je m'adresse à vous ce soir », le destinataire est l'ensemble des compatriotes qui écoutent ou lisent le message. #### c. Le message Le message est l'énoncé lui-même, c'est-à-dire la suite de signes linguistiques (mots, phrases) que le destinateur transmet au destinataire. C'est l'objet même de la communication, ce qui est dit ou écrit. Exemple : dans un discours officiel, le message est le texte prononcé ; dans une conversation ordinaire, c'est la suite des répliques échangées. #### d. Le code Le code est le système de signes et de règles de combinaison que partagent le destinateur et le destinataire pour que la communication soit possible. Dans le cas de la communication verbale, le code est la langue elle-même : le français, l'anglais, l'ewondo, le duala, etc. Pour qu'il y ait communication, il faut que l'émetteur et le récepteur utilisent le même code, ou du moins des codes suffisamment proches. Exemple : si un locuteur s'exprime en français à un auditeur qui ne comprend que le bassa, la communication échoue faute de code commun. C'est pourquoi les émissions de radio et de télévision camerounaises sont diffusées dans plusieurs langues. #### e. Le canal (ou contact) Le canal est le support physique par lequel le message circule entre le destinateur et le destinataire. Il peut s'agir des ondes sonores dans une conversation en face à face, du papier dans une lettre, des ondes électromagnétiques dans un appel téléphonique ou une émission de radio. Le canal doit être matériellement opérationnel pour que la communication aboutisse. Exemple : si le téléphone d'un correspondant est hors service, le canal est rompu et la communication ne peut pas avoir lieu, même si tous les autres facteurs sont réunis. #### f. Le référent (ou contexte) Le référent est ce dont parle le message, c'est-à-dire la réalité (objet, personne, événement, idée) à laquelle renvoie l'énoncé. Il peut s'agir d'un élément du monde réel ou d'un univers imaginaire. Le référent est ce sur quoi porte la communication, ce que le message désigne. Exemple : dans la phrase « Le Mont Cameroun est le plus haut sommet d'Afrique de l'Ouest », le référent est le Mont Cameroun, la réalité géographique dont on parle. ### 3. La fonction de chaque facteur À chacun de ces six facteurs correspond une fonction du langage, c'est-à-dire une orientation particulière du message : - Le destinateur est lié à la fonction **expressive** (ou émotive) : le message exprime les sentiments, les émotions, les opinions de celui qui parle. - Le destinataire est lié à la fonction **conative** (ou impressive) : le message cherche à agir sur celui qui écoute, à le convaincre, à le faire agir. - Le message est lié à la fonction **poétique** : le message attire l'attention sur sa propre forme, sur sa beauté, sur son agencement. - Le code est lié à la fonction **métalinguistique** : le message parle de la langue elle-même, la commente, l'explique. - Le canal est lié à la fonction **phatique** : le message sert à établir, maintenir ou interrompre le contact entre les interlocuteurs. - Le référent est lié à la fonction **référentielle** (ou dénotative) : le message transmet une information sur le monde. > **À RETENIR** — Chaque facteur de la communication correspond à une fonction du langage : le destinateur → fonction expressive ; le destinataire → fonction conative ; le message → fonction poétique ; le code → fonction métalinguistique ; le canal → fonction phatique ; le référent → fonction référentielle. ### 4. L'absence de bruit La septième condition d'énonciation, souvent oubliée mais tout aussi essentielle, est l'**absence de bruit**. Le terme « bruit » est ici à prendre au sens large, celui de la théorie de l'information : il désigne tout ce qui peut perturber, déformer ou interrompre la transmission du message entre le destinateur et le destinataire. On distingue plusieurs types de bruits : - Le **bruit physique** (ou bruit du canal) : il s'agit des perturbations matérielles qui affectent le support de la communication. Par exemple, un bruit de circulation qui empêche d'entendre son interlocuteur dans la rue, une mauvaise connexion lors d'un appel téléphonique, une page déchirée dans une lettre, des interférences à la radio. - Le **bruit sémantique** (ou bruit du code) : il s'agit des perturbations qui tiennent au sens des mots. Par exemple, l'emploi d'un mot rare ou technique que le destinataire ne connaît pas, une ambiguïté lexicale (un mot à double sens), une prononciation défectueuse qui rend un mot méconnaissable. - Le **bruit culturel** : il s'agit des différences de références culturelles entre le destinateur et le destinataire. Par exemple, une allusion à un événement historique que l'interlocuteur ignore, une référence à une coutume qu'il ne connaît pas. Exemple : dans une salle de classe bruyante, un professeur qui explique une leçon de grammaire peut ne pas être entendu par les élèves du fond de la salle : le bruit physique perturbe la communication. De même, si le professeur emploie le terme « déictique » sans l'avoir défini, les élèves peuvent ne pas comprendre : c'est un bruit sémantique. > **À RETENIR** — L'absence de bruit est une condition nécessaire de la communication. Le bruit peut être physique (perturbation du canal), sémantique (perturbation du code) ou culturel (différence de références entre les interlocuteurs). Sans cette condition, la communication est incomplète ou impossible. ### 5. Application : analyse d'un énoncé concret Prenons l'exemple d'un message radiophonique diffusé sur une station camerounaise : « Chers auditeurs de la CRTV, bonsoir. Nous vous présentons ce soir le journal de vingt heures. » - Le destinateur : le journaliste présentateur. - Le destinataire : les auditeurs de la CRTV. - Le message : l'énoncé « Chers auditeurs de la CRTV, bonsoir. Nous vous présentons ce soir le journal de vingt heures. » - Le code : le français (ou toute autre langue de diffusion). - Le canal : les ondes radiophoniques. - Le référent : le journal télévisé du soir, l'heure de diffusion, l'actualité. - L'absence de bruit : la qualité de la réception, l'absence d'interférences, la clarté de la diction du journaliste. Si l'un de ces éléments vient à manquer — par exemple, si le micro du journaliste tombe en panne (canal rompu) ou si l'auditeur ne comprend pas le français (code non partagé) — la communication échoue. --- ## II. La situation d'énonciation ### 1. Définition générale La situation d'énonciation est l'ensemble des circonstances concrètes dans lesquelles un énoncé est produit. Elle comprend les paramètres identifiables qui entourent l'acte de parole : qui parle, à qui, où, quand, et de quelle manière. L'analyse de la situation d'énonciation permet de répondre à cinq questions fondamentales, qui constituent une grille de lecture systématique de tout énoncé. > **À RETENIR** — La situation d'énonciation se définit par cinq questions : Qui parle ? À qui ? Où ? Quand ? Comment ? Ces cinq paramètres permettent de situer un énoncé dans son contexte de production et d'en comprendre toutes les implications. ### 2. Qui parle ? — L'énonciateur La première question à se poser face à un énoncé est celle de l'identité de celui qui parle : l'**énonciateur**. Il s'agit d'identifier la personne physique ou morale qui produit l'énoncé, mais aussi d'analyser les marques linguistiques par lesquelles cette personne se manifeste dans son discours. #### a. Les marques de la première personne L'énonciateur se signale dans son énoncé par l'emploi de la première personne. On distingue : - Les **pronoms personnels** de la première personne : « je », « me », « moi », « nous ». Le pronom « je » désigne celui qui parle, au moment même où il parle. C'est le déictique personnel par excellence. - Les **pronoms possessifs** de la première personne : « le mien », « la mienne », « les miens », « les miennes », « le nôtre », « la nôtre », « les nôtres ». - Les **adjectifs possessifs** de la première personne : « mon », « ma », « mes », « notre », « nos ». - Les **déterminants** et **pronoms** qui renvoient à l'énonciateur. Exemples : - « **Je** pense que la situation économique du Cameroun s'améliore. » — le pronom « je » désigne celui qui parle. - « **Mon** village natal se trouve dans la région de l'Ouest. » — l'adjectif possessif « mon » rattache le village à l'énonciateur. - « Cette réussite, c'est **la nôtre** » — le pronom possessif « la nôtre » désigne ce qui appartient au groupe auquel appartient l'énonciateur. #### b. Le nom propre L'énonciateur peut également se désigner par son **nom propre**, notamment dans les situations formelles ou lorsqu'il veut s'identifier de manière explicite. Exemple : « **Moi, Paul Biya**, je vous salue » — dans un discours officiel, l'énonciateur peut décliner son identité. Plus couramment, dans une lettre administrative, on écrit : « **Je soussigné, Jean Mbarga**, atteste par la présente... » #### c. Les marques implicites Parfois, l'énonciateur ne se manifeste pas explicitement par des marques de première personne, mais sa présence se devine à travers d'autres indices : les choix lexicaux, les jugements de valeur, l'orientation argumentative du discours. On parle alors d'énonciateur implicite. Exemple : dans la phrase « Il est évident que le développement passe par l'éducation », l'énonciateur ne dit pas « je », mais l'adverbe « évidemment » ou la tournure « il est évident que » révèle sa présence et son opinion. > **À RETENIR** — Pour identifier qui parle, on repère les marques de la première personne : pronoms personnels (« je », « nous »), pronoms possessifs (« le mien », « le nôtre »), adjectifs possessifs (« mon », « ma », « mes », « notre », « nos »), ainsi que le nom propre de l'énonciateur. L'énonciateur peut aussi être présent de manière implicite à travers ses choix lexicaux et ses jugements. ### 3. À qui ? — Le destinataire La deuxième question concerne le **destinataire** de l'énoncé, c'est-à-dire la personne ou le groupe de personnes à qui s'adresse l'énonciateur. Comme pour l'énonciateur, le destinataire se manifeste dans l'énoncé par des marques linguistiques spécifiques. #### a. Les marques de la deuxième personne - Les **pronoms personnels** de la deuxième personne : « tu », « te », « toi », « vous ». Le choix entre « tu » et « vous » est significatif : il indique le degré de familiarité ou de respect entre les interlocuteurs. Au Cameroun, comme dans toute la francophonie, le vouvoiement marque le respect, la distance sociale, tandis que le tutoiement marque la familiarité, la proximité. - Les **pronoms possessifs** de la deuxième personne : « le tien », « la tienne », « les tiens », « les tiennes », « le vôtre », « la vôtre », « les vôtres ». - Les **adjectifs possessifs** de la deuxième personne : « ton », « ta », « tes », « votre », « vos ». Exemples : - « **Tu** as bien travaillé à l'école cette année. » — le pronom « tu » désigne le destinataire. - « **Votre** Excellence, nous vous remercions de votre visite. » — l'adjectif possessif « votre » et le pronom « vous » désignent le destinataire, ici une autorité que l'on vouvoie par respect. - « Ce projet, c'est **le vôtre** » — le pronom possessif « le vôtre » désigne ce qui appartient au destinataire. #### b. Les marques d'adresse Le destinataire peut aussi être désigné par des **apostrophes**, des **interpellations**, des **titres** ou des **termes d'adresse** : - Les noms propres : « Marie, viens ici ! » - Les titres honorifiques : « Monsieur le Ministre », « Madame la Directrice », « Excellence », « Sa Majesté ». - Les termes de parenté ou de relation : « mon frère », « ma sœur », « mon cousin », « Papa », « Maman ». - Les termes affectifs : « mon cher », « ma chérie », « mon ami ». Exemple : dans un discours de bienvenue, on peut lire : « **Chers parents**, **chers élèves**, **chers enseignants**, nous sommes réunis aujourd'hui pour célébrer la fin de l'année scolaire. » Les apostrophes « chers parents », « chers élèves », « chers enseignants » désignent explicitement les destinataires. #### c. Le destinataire collectif Le destinataire peut être un groupe entier, une communauté, une nation. Dans ce cas, on emploie souvent le pronom « vous » au pluriel ou des formules d'adresse collectives. Exemple : « **Chers compatriotes**, **camerounaises**, **camerounais**, je vous adresse mes vœux les plus chaleureux à l'occasion de la fête nationale. » — le destinataire est l'ensemble du peuple camerounais. > **À RETENIR** — Pour identifier à qui l'on parle, on repère les marques de la deuxième personne : pronoms personnels (« tu », « vous »), pronoms possessifs (« le tien », « le vôtre »), adjectifs possessifs (« ton », « ta », « tes », « votre », « vos »), ainsi que les apostrophes et termes d'adresse. Le choix entre « tu » et « vous » est socialement significatif. ### 4. Où ? — Les déictiques spatiaux La troisième question concerne le **lieu** de l'énonciation. L'énonciateur situe son discours dans l'espace, et cette localisation se manifeste par des **déictiques spatiaux**, c'est-à-dire des mots dont le référent ne peut être identifié que par rapport à la position de celui qui parle. #### a. Définition des déictiques Le terme « déictique » vient du grec *deiktikos* qui signifie « qui montre ». Un déictique est un mot ou une expression dont la signification dépend de la situation d'énonciation : il « montre » quelque chose dans la situation. Les déictiques spatiaux indiquent la position dans l'espace par rapport à l'énonciateur. > **À RETENIR** — Un déictique est un mot dont le sens ne peut être compris que si l'on connaît la situation d'énonciation. Les déictiques spatiaux indiquent le lieu par rapport à l'énonciateur : « ici », « là », « là-bas », « ailleurs », « devant », « derrière », « à droite », « à gauche », « en haut », « en bas », « près », « loin », etc. #### b. Les principaux déictiques spatiaux - Les **adverbes de lieu** : « ici » (près de l'énonciateur), « là » (à distance moyenne), « là-bas » (loin de l'énonciateur), « ailleurs », « partout », « nulle part », « dedans », « dehors », « devant », « derrière », « dessus », « dessous ». - Les **locutions adverbiales** : « à côté », « en face », « au loin », « tout près », « à droite », « à gauche ». - Les **déterminants démonstratifs** : « ce », « cet », « cette », « ces » — lorsqu'ils sont accompagnés d'un geste de monstration ou d'une précision spatiale. - Les **pronoms démonstratifs** : « celui-ci », « celle-ci », « ceux-ci », « celles-ci » (proximité) ; « celui-là », « celle-là », « ceux-là », « celles-là » (éloignement). Exemples : - « Pose le livre **ici** sur la table. » — « ici » désigne l'endroit précis où se trouve l'énonciateur. - « Le marché de Mokolo est **là-bas**, à quelques kilomètres. » — « là-bas » indique un lieu éloigné de l'énonciateur. - « **Cette** salle de classe est trop petite pour accueillir tous les élèves. » — « cette » désigne la salle où se trouvent l'énonciateur et son destinataire. - « Regarde **cet** arbre **là** au bord de la route. » — le démonstratif « cet » associé à l'adverbe « là » situe l'arbre dans l'espace par rapport aux interlocuteurs. #### c. L'importance du lieu d'énonciation Le lieu d'énonciation peut être déterminant pour la compréhension d'un énoncé. Par exemple, dans un texte administratif, la mention du lieu est obligatoire : « Fait à Yaoundé, le 15 mars 2025 ». Le lieu « Yaoundé » situe l'acte d'énonciation dans la capitale camerounaise. Dans un récit, le lieu d'énonciation peut être différent du lieu de l'histoire racontée. Un narrateur peut raconter, depuis Douala, des événements qui se sont déroulés à Bafoussam. Il faut alors distinguer le lieu de l'énonciation (où l'on parle) et le lieu de l'énoncé (ce dont on parle). Exemple supplémentaire : « Ici, à Bamenda, la saison des pluies est plus longue que dans le Nord. » — « ici » situe l'énonciation à Bamenda, tandis que « dans le Nord » renvoie à un autre lieu, objet du discours. > **À RETENIR** — Les déictiques spatiaux (« ici », « là », « là-bas », « ce », « cet », « cette », « ces », « celui-ci », « celui-là ») ne prennent leur sens que par rapport à la position de l'énonciateur. Pour les interpréter, il faut connaître le lieu où se trouve celui qui parle. ### 5. Quand ? — Les déictiques temporels et embrayeurs La quatrième question concerne le **moment** de l'énonciation. L'énonciateur situe son discours dans le temps, et cette localisation se manifeste par des **déictiques temporels**, également appelés **embrayeurs** temporels. #### a. Définition des embrayeurs Le terme « embrayeur » (du verbe « embrayer », c'est-à-dire « mettre en marche », « connecter ») a été introduit par le linguiste Roman Jakobson pour désigner les éléments linguistiques qui « connectent » l'énoncé à la situation d'énonciation. Les embrayeurs temporels sont les mots qui situent l'énoncé dans le temps par rapport au moment où l'on parle. > **À RETENIR** — Les embrayeurs sont des mots qui ne peuvent être compris que par référence à la situation d'énonciation. Les embrayeurs temporels (« maintenant », « hier », « aujourd'hui », « demain », « ce matin », « l'année prochaine », etc.) situent l'énoncé dans le temps par rapport au moment de la parole. #### b. Les principaux déictiques temporels - Les **adverbes de temps** : « maintenant » (au moment où l'on parle), « aujourd'hui » (le jour où l'on parle), « hier » (le jour qui précède celui où l'on parle), « demain » (le jour qui suit celui où l'on parle), « avant-hier », « après-demain », « autrefois », « jadis », « naguère », « bientôt », « désormais », « dorénavant », « aussitôt », « soudain ». - Les **locutions adverbiales** : « ce matin », « cet après-midi », « ce soir », « cette nuit », « la semaine dernière », « le mois prochain », « l'année prochaine », « il y a trois jours », « dans deux semaines ». - Les **déterminants démonstratifs** à valeur temporelle : « ce matin », « cet été », « cette année ». - Les **temps verbaux** : le présent de l'énonciation (présent d'actualité), le passé composé (pour des faits passés mais liés au présent), le futur (pour des faits à venir). Exemples : - « **Aujourd'hui**, nous célébrons la fête de la jeunesse. » — « aujourd'hui » désigne le jour précis où l'énoncé est produit. - « **Hier**, j'ai visité le musée de la Blackitude à Mvog-Betsi. » — « hier » désigne le jour qui précède celui de l'énonciation. - « **Demain**, nous aurons notre examen de français. » — « demain » désigne le jour qui suit celui de l'énonciation. - « **Maintenant**, je comprends mieux la leçon sur l'énonciation. » — « maintenant » désigne le moment précis où l'énonciateur parle. - « **La semaine dernière**, le ministre de l'Éducation a visité notre lycée. » — « la semaine dernière » situe l'événement dans la semaine qui précède celle de l'énonciation. - « **Dans deux mois**, nous serons en vacances. » — « dans deux mois » situe l'événement dans l'avenir par rapport au moment de l'énonciation. #### c. Le système temporel de l'énonciation Les déictiques temporels s'organisent autour du moment de l'énonciation, appelé le **point zéro** ou le **repère temporel**. Tout ce qui est antérieur à ce point est exprimé par des formes du passé, tout ce qui est postérieur par des formes du futur, et ce qui est simultané par le présent. Ce système est à distinguer du système temporel du récit, où le point de repère n'est pas le moment de la parole mais un moment fictif choisi par le narrateur. Dans un récit au passé simple, par exemple, les déictiques temporels ne renvoient pas au moment où l'on raconte mais au moment de l'histoire. Exemple : dans la phrase « Il arriva le lendemain », le mot « lendemain » ne désigne pas le jour qui suit le moment où l'on parle, mais le jour qui suit le moment de l'histoire racontée. C'est pourquoi on dit que le récit au passé simple « débraye » l'énonciation. > **À RETENIR** — Les déictiques temporels (« maintenant », « aujourd'hui », « hier », « demain », « ce matin », « cette année ») situent l'énoncé par rapport au moment de l'énonciation. Ils s'organisent autour d'un point zéro qui est le moment où l'on parle. Dans un récit, ces repères peuvent changer et renvoyer au moment de l'histoire. ### 6. Comment ? — Les marques de jugement et modalisateurs La cinquième question concerne la **manière** dont l'énonciateur s'exprime, c'est-à-dire la façon dont il manifeste son attitude, son jugement, son degré d'adhésion à ce qu'il dit. Ces marques sont appelées des **modalisateurs** : ce sont les éléments linguistiques qui expriment la modalité, c'est-à-dire l'attitude du locuteur par rapport à son énoncé. > **À RETENIR** — Les modalisateurs sont les marques linguistiques par lesquelles l'énonciateur exprime son jugement, son opinion, son degré de certitude ou d'incertitude par rapport à ce qu'il dit. Ils révèlent la subjectivité de l'énonciateur dans son discours. #### a. Les verbes de jugement Les **verbes de jugement** sont les verbes qui expriment une opinion, une appréciation, une évaluation de la part de l'énonciateur. On distingue : - Les verbes d'**opinion** : « penser », « croire », « estimer », « juger », « considérer », « trouver », « sembler », « paraître ». - Les verbes de **sentiment** : « aimer », « détester », « apprécier », « regretter », « admirer », « mépriser ». - Les verbes de **parole** qui introduisent un jugement : « affirmer », « soutenir », « prétendre », « contester », « nier ». Exemples : - « **Je pense** que l'éducation est la clé du développement. » — le verbe « penser » exprime l'opinion de l'énonciateur. - « **Je trouve** ce film très intéressant. » — le verbe « trouver » exprime une appréciation personnelle. - « **J'estime** que les efforts du gouvernement doivent être salués. » — le verbe « estimer » exprime un jugement réfléchi. - « **Je regrette** que vous ne puissiez pas assister à la cérémonie. » — le verbe « regretter » exprime un sentiment personnel. #### b. Les adverbes de manière Les **adverbes de manière** modifient le sens d'un verbe, d'un adjectif ou d'un autre adverbe, et expriment souvent un jugement sur la façon dont l'action est accomplie. Certains adverbes de manière sont particulièrement révélateurs de la subjectivité de l'énonciateur : - Les adverbes de **manière proprement dite** : « rapidement », « lentement », « soigneusement », « maladroitement », « élégamment », « brutalement ». - Les adverbes de **degré** : « très », « trop », « assez », « peu », « extrêmement », « particulièrement ». - Les adverbes de **jugement** : « heureusement », « malheureusement », « curieusement », « étonnamment », « bizarrement », « évidemment », « manifestement », « visiblement ». Exemples : - « Il a **rapidement** compris la leçon. » — l'adverbe « rapidement » exprime une appréciation sur la vitesse de compréhension. - « **Heureusement**, nous avons pu prendre le dernier bus pour Mbalmayo. » — l'adverbe « heureusement » exprime le soulagement de l'énonciateur. - « **Malheureusement**, le match a été annulé à cause de la pluie. » — l'adverbe « malheureusement » exprime la déception de l'énonciateur. - « **Curieusement**, personne n'a protesté contre cette décision. » — l'adverbe « curieusement » exprime l'étonnement de l'énonciateur. #### c. Les interjections Les **interjections** sont des mots invariables qui expriment de manière brute une émotion, un sentiment, une réaction de l'énonciateur. Elles sont particulièrement révélatrices de la subjectivité car elles sont souvent employées de manière spontanée, sans contrôle. On distingue : - Les interjections de **joie** : « Ah ! », « Oh ! », « Youpi ! », « Hourra ! ». - Les interjections de **douleur** ou de **tristesse** : « Hélas ! », « Aïe ! », « Ouf ! ». - Les interjections de **colère** : « Zut ! », « Mince ! », « Bon sang ! ». - Les interjections de **surprise** : « Tiens ! », « Comment ! », « Quoi ! ». - Les interjections d'appel : « Hé ! », « Holà ! », « Psst ! ». Exemples : - « **Hélas !** Nous avons perdu tous nos documents dans l'incendie. » — l'interjection « hélas » exprime le regret et la tristesse. - « **Ah !** Que c'est beau, le Mont Cameroun au lever du soleil ! » — l'interjection « ah » exprime l'admiration. - « **Aïe !** Je me suis cogné le coude contre la porte. » — l'interjection « aïe » exprime la douleur physique. - « **Tiens !** Je ne t'avais pas vu arriver. » — l'interjection « tiens » exprime la surprise. #### d. Les termes mélioratifs et péjoratifs Les **termes mélioratifs** (du latin *melior*, « meilleur ») sont les mots qui présentent une réalité de manière positive, flatteuse, valorisante. Les **termes péjoratifs** (du latin *pejor*, « pire ») sont les mots qui présentent une réalité de manière négative, dévalorisante, critique. Le choix entre un terme mélioratif et un terme péjoratif pour désigner la même réalité révèle l'attitude de l'énonciateur. Exemples de paires mélioratif/péjoratif : - « un enfant **vif** » (mélioratif) / « un enfant **agité** » (péjoratif) — pour désigner un enfant qui bouge beaucoup. - « une personne **économe** » (mélioratif) / « une personne **avare** » (péjoratif) — pour désigner une personne qui dépense peu. - « un homme **courageux** » (mélioratif) / « un homme **téméraire** » (péjoratif) — pour désigner une personne qui n'a pas peur. - « un discours **ferme** » (mélioratif) / « un discours **rigide** » (péjoratif) — pour désigner un discours qui ne cède pas. - « une femme **fière** » (mélioratif) / « une femme **orgueilleuse** » (péjoratif) — pour désigner une personne qui a une haute opinion d'elle-même. Exemples en contexte camerounais : - « C'est un **débrouillard** » (mélioratif) / « C'est un **malin** » (péjoratif) — pour désigner quelqu'un qui sait se débrouiller. - « Il a un **regard perçant** » (mélioratif) / « Il a un **regard sournois** » (péjoratif) — pour désigner quelqu'un qui observe attentivement. #### e. Les diminutifs affectifs Les **diminutifs affectifs** sont des mots auxquels on a ajouté un suffixe diminutif (-et, -ette, -ot, -otte, -on, -onne, -eau, -elle, -in, -ine) pour exprimer l'affection, la tendresse, la familiarité, ou au contraire une certaine condescendance. Ils révèlent l'attitude affective de l'énonciateur envers ce dont il parle. Exemples : - « une **maisonnette** » — une petite maison, souvent avec une connotation affectueuse. - « un **garçonnet** » — un petit garçon, avec une connotation tendre. - « une **fillettes** » — une petite fille, avec une connotation affectueuse. - « un **cahier** » → « un **cahier** » n'a pas de diminutif courant, mais « un **cahiot** » existe dans certaines régions. - « mon **petit** frère » — l'adjectif « petit » peut fonctionner comme un diminutif affectif. En contexte camerounais, on peut entendre : - « Viens ici, ma **petite** ! » — pour s'adresser affectueusement à une enfant. - « C'est mon **petit** cousin, je l'adore. » — le diminutif « petit » exprime l'affection. - « J'ai acheté une **boutique** au marché » — le suffixe -ique n'est pas un diminutif, mais dans certaines expressions populaires camerounaises, on emploie des diminutifs comme « **mamie** » pour « grand-mère » avec une connotation affectueuse. #### f. Le conditionnel de doute Le **conditionnel de doute** (ou conditionnel d'incertitude, ou conditionnel journalistique) est l'emploi du conditionnel présent pour exprimer une information dont on n'est pas certain, que l'on ne peut pas vérifier, ou que l'on rapporte sans y adhérer pleinement. Il permet à l'énonciateur de prendre ses distances par rapport à ce qu'il dit. > **À RETENIR** — Le conditionnel de doute exprime une information incertaine, non vérifiée, rapportée avec prudence. Il permet à l'énonciateur de marquer sa distance par rapport à ce qu'il dit. On le trouve notamment dans la presse : « Le président **aurait** signé un décret » signifie que l'on rapporte une information sans en être certain. Exemples : - « Le gouvernement **envisagerait** d'augmenter les salaires des fonctionnaires. » — l'information est rapportée sans certitude. - « L'accident **aurait** fait plusieurs victimes. » — le conditionnel exprime le doute sur le nombre de victimes. - « Le chef de l'État **serait** attendu à Douala demain. » — l'information n'est pas confirmée. - « D'après certaines sources, le match **pourrait** être reporté. » — le conditionnel exprime une éventualité. Le conditionnel de doute est fréquent dans la presse écrite et audiovisuelle, car il permet de rapporter des informations sans engager la responsabilité du journaliste. On le trouve aussi dans le langage courant : « Il **serait** malade, paraît-il. » #### g. Les autres modalisateurs Outre les catégories précédentes, on peut mentionner d'autres modalisateurs : - Les **adverbes de certitude** : « certainement », « sûrement », « assurément », « incontestablement », « indubitablement ». - Les **adverbes de doute** : « peut-être », « probablement », « sans doute », « vraisemblablement », « apparemment ». - Les **locutions impersonnelles** : « il est certain que », « il est probable que », « il est possible que », « il semble que », « il paraît que ». - Les **verbes modaux** : « devoir », « pouvoir », « vouloir », « falloir ». - Les **tournures restrictives** : « à mon avis », « selon moi », « d'après moi », « en ce qui me concerne ». Exemples : - « **Peut-être** viendra-t-il à la réunion. » — l'adverbe « peut-être » exprime le doute. - « **Il est certain que** le Cameroun est un pays riche en diversité culturelle. » — la locution « il est certain que » exprime la certitude. - « **À mon avis**, il faut encourager la lecture dès le plus jeune âge. » — la tournure « à mon avis » marque la subjectivité de l'énonciateur. - « **Selon les dernières informations**, la route de Kribi sera bientôt bitumée. » — la tournure « selon » introduit une information attribuée à une source. > **À RETENIR** — Les modalisateurs sont nombreux et variés : verbes de jugement (« penser », « croire », « estimer »), adverbes de manière (« heureusement », « malheureusement »), interjections (« hélas », « ah »), termes mélioratifs et péjoratifs, diminutifs affectifs, conditionnel de doute, adverbes de certitude et de doute, locutions impersonnelles. Tous expriment la subjectivité de l'énonciateur. ### 7. Application : analyse complète d'un énoncé Prenons un énoncé concret et appliquons-lui la grille d'analyse en cinq questions : « Chers élèves, je suis heureux de vous annoncer qu'ici, dans notre lycée de Bafoussam, nous organiserons demain la journée culturelle de l'établissement. Malheureusement, le temps risque d'être pluvieux. » - **Qui parle ?** L'énonciateur se manifeste par « je » (pronom personnel de la première personne), « notre » (adjectif possessif de la première personne du pluriel). Il s'agit probablement du proviseur ou d'un enseignant du lycée. - **À qui ?** Le destinataire est désigné par « chers élèves » (apostrophe) et « vous » (pronom personnel de la deuxième personne du pluriel). Il s'agit des élèves du lycée. - **Où ?** Le lieu est indiqué par « ici » et « notre lycée de Bafoussam » (déictiques spatiaux). L'énonciation a lieu dans le lycée, à Bafoussam. - **Quand ?** Le moment est indiqué par « demain » (déictique temporel) et le futur « organiserons ». L'énonciation a lieu la veille de la journée culturelle. - **Comment ?** L'énonciateur exprime sa joie par « je suis heureux » (verbe de sentiment), son regret par « malheureusement » (adverbe de jugement), son incertitude par « risque d'être » (verbe modal exprimant une éventualité). Il se montre à la fois bienveillant et prudent. Cette analyse montre comment les cinq questions permettent de reconstituer la situation d'énonciation complète d'un énoncé. --- ## III. Synthèse : conditions et situation d'énonciation ### 1. Tableau récapitulatif Les conditions d'énonciation et la situation d'énonciation sont deux notions complémentaires qu'il convient de distinguer sans les opposer : | Conditions d'énonciation | Situation d'énonciation | |--------------------------|------------------------| | Cadre général de la communication | Paramètres concrets de l'énoncé | | Six facteurs de Jakobson | Cinq questions | | Destinateur, destinataire, message, code, canal, référent | Qui parle ? À qui ? Où ? Quand ? Comment ? | | Absence de bruit | Marques linguistiques de la subjectivité | | Conditions nécessaires à toute communication | Éléments identifiables dans chaque énoncé | ### 2. L'importance de l'analyse énonciative L'analyse des conditions et de la situation d'énonciation est fondamentale pour la compréhension des textes, qu'ils soient littéraires, journalistiques, administratifs ou scientifiques. Elle permet de : - **Identifier l'énonciateur** et son attitude : un texte qui emploie abondamment la première personne et des modalisateurs exprimant la certitude n'a pas la même valeur qu'un texte qui utilise des tournures impersonnelles et le conditionnel de doute. - **Reconstituer le contexte** de production : savoir qui parle, à qui, où et quand permet de comprendre les références, les allusions, les implicites d'un texte. - **Repérer la subjectivité** : les marques de jugement, les termes mélioratifs et péjoratifs, les interjections révèlent la présence de l'énonciateur et son point de vue. - **Distinguer les types de discours** : un discours ancré dans la situation d'énonciation (avec des déictiques renvoyant au moment et au lieu de la parole) s'oppose à un discours coupé de la situation d'énonciation (comme le récit historique ou le conte). ### 3. Exemple de synthèse Reprenons un extrait de discours officiel camerounais et analysons-le globalement : « Camerounaises, Camerounais, mes chers compatriotes, je vous adresse mes vœux les plus sincères à l'occasion de la nouvelle année. En ce jour solennel, nous devons nous souvenir que notre pays, le Cameroun, est une terre de paix et d'hospitalité. Puisse l'année qui commence être celle de la prospérité pour tous ! » - **Conditions d'énonciation** : le destinateur est le chef de l'État (ou une autorité), le destinataire est le peuple camerounais, le message est le discours de vœux, le code est le français, le canal est la télévision ou la radio, le référent est la nouvelle année et le Cameroun. Le bruit doit être absent pour que le message soit bien reçu. - **Situation d'énonciation** : qui parle ? Le chef de l'État (marques : « je », « mes », « nous », « notre »). À qui ? Aux Camerounaises et Camerounais (apostrophe « Camerounaises, Camerounais, mes chers compatriotes », pronom « vous »). Où ? Au Cameroun, probablement à Yaoundé (implicite). Quand ? Le 31 décembre ou le 1er janvier (déictique « en ce jour solennel », « la nouvelle année »). Comment ? Avec solennité et bienveillance : « mes vœux les plus sincères » (terme mélioratif), « notre pays, le Cameroun, est une terre de paix et d'hospitalité » (jugement positif), « puisse l'année qui commence être celle de la prospérité » (souhait, modalisation). ### 4. Ouverture vers le chapitre suivant L'étude des conditions et de la situation d'énonciation ouvre naturellement sur la question des **types de discours** et de la **distinction entre récit et discours**. En effet, selon que l'énoncé est ancré dans la situation d'énonciation ou qu'il s'en détache, on parle de **discours** (ou énoncé ancré) ou de **récit** (ou énoncé coupé). Cette distinction, qui sera étudiée dans le chapitre suivant, permet de comprendre pourquoi certains textes emploient le présent, le passé composé et les déictiques, tandis que d'autres emploient le passé simple, l'imparfait et les temps du récit. Ainsi, la maîtrise des notions d'énonciation, de conditions et de situation d'énonciation constitue une clé essentielle pour l'analyse de tous les textes, qu'ils soient littéraires ou non. Elle permet de dépasser la simple compréhension superficielle pour accéder à une lecture critique et approfondie, capable de repérer les marques de subjectivité, les stratégies argumentatives et les choix énonciatifs de chaque auteur. --- ## Conclusion Les conditions et la situation d'énonciation sont deux notions fondamentales de la linguistique et de l'analyse de discours. Les conditions d'énonciation, formalisées par Roman Jakobson, comprennent les six facteurs nécessaires à toute communication — le destinateur, le destinataire, le message, le code, le canal et le référent — auxquels s'ajoute l'absence de bruit, condition négative mais indispensable. La situation d'énonciation, quant à elle, se définit par cinq questions : qui parle ? à qui ? où ? quand ? comment ? Chacune de ces questions correspond à des marques linguistiques précises : les pronoms et possessifs de la première personne pour l'énonciateur, ceux de la deuxième personne pour le destinataire, les déictiques spatiaux pour le lieu, les déictiques temporels et embrayeurs pour le temps, et les modalisateurs (verbes de jugement, adverbes de manière, interjections, termes mélioratifs et péjoratifs, diminutifs affectifs, conditionnel de doute) pour la manière. Ces outils d'analyse permettent de comprendre comment tout énoncé porte les traces de son énonciation, comment la subjectivité du locuteur s'inscrit dans la langue, et comment le sens d'un message dépend étroitement du contexte dans lequel il est produit. Ils constituent une étape indispensable dans la formation de tout lecteur et de tout rédacteur, car ils donnent les moyens de décoder les implicites, de repérer les prises de position et d'interpréter correctement les textes les plus divers. La distinction entre énoncé ancré dans la situation d'énonciation et énoncé coupé de cette situation, qui sera abordée dans le chapitre suivant consacré aux types de discours, prolongera naturellement cette réflexion en montrant comment les écrivains jouent avec les paramètres énonciatifs pour produire des effets de sens variés.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Quels sont les six éléments de la situation de communication selon Jakobson ?
  2. 2. Dans la phrase « Je te promets de venir demain », quel est le déictique temporel ?
  3. 3. Quelle question ne fait PAS partie de la situation d'énonciation ?
  4. 4. Dans « Ici, on ne fume pas », le mot « ici » est un déictique :
  5. 5. Quelle phrase contient un modalisateur exprimant un jugement ?
  6. 6. Dans « Tu as encore oublié tes clés », le pronom « tu » renvoie à :
  7. 7. Quel mot est un déictique temporel dans la phrase : « Maintenant, je suis prêt » ?
  8. 8. Dans « Ce petit chaton est mignon », le mot « chaton » est un :
  9. 9. Quelle phrase utilise un conditionnel de doute ?
  10. 10. Dans « Selon moi, ce film est excellent », l'expression « selon moi » est :
  11. 11. Quel élément n'est pas nécessaire pour qu'il y ait une communication sans bruit ?
  12. 12. Dans « Hélas, je ne peux pas venir », l'interjection « Hélas » exprime :