Se connecterS'abonner

Chapitre 17

Conclusion générale : l'homme et l'histoire

Lecture : 57 minQuiz de 12 questions

# Conclusion générale : L'homme et l'histoire ## Introduction Le programme de philosophie de Terminale A nous a conduits, tout au long de l'année, à interroger les grandes questions qui structurent l'existence humaine : la conscience, la liberté, la raison, la société, la culture, la politique, la justice, la vérité. Chacune de ces interrogations a révélé que l'homme ne saurait être pensé hors du temps. Mais ce temps humain n'est pas un simple écoulement naturel et indifférent : c'est une dimension constitutive de l'être humain, que l'on nomme l'historicité. L'homme est un être historique : il naît dans un monde déjà façonné par les générations précédentes, il agit dans un présent qu'il reçoit comme un héritage et qu'il transmet à son tour, et il se projette vers un avenir qu'il contribue à produire. La question de l'histoire est donc la question de la condition humaine elle-même, saisie dans sa dimension temporelle et collective. Ce chapitre conclusif, « L'homme et l'histoire », occupe une position singulière dans le programme : il ne s'agit pas d'une notion supplémentaire qui s'ajouterait aux précédentes, mais d'une réflexion qui les traverse toutes et les rassemble. La liberté, la conscience, la culture, la politique, la justice — toutes ces réalités humaines se déploient dans l'histoire et ne prennent leur sens plein que lorsqu'on les replace dans le mouvement historique qui les produit et les transforme. Comprendre l'homme, c'est donc comprendre son rapport à l'histoire : subit-il l'histoire comme une force extérieure qui le dépasse, ou la fait-il ? L'histoire a-t-elle un sens, une direction, une finalité ? Peut-on connaître objectivement le passé, ou toute connaissance historique est-elle prisonnière des préjugés du présent ? Telles sont les questions fondamentales que nous devons examiner. Pour traiter ces questions, nous suivrons l'ordre du programme officiel. Nous examinerons d'abord la vision matérialiste de l'histoire, qui fait de la matière, des conditions économiques et des rapports de production le moteur du devenir historique. Nous étudierons ensuite la vision idéaliste de l'histoire, qui accorde au contraire la primauté aux idées, à la conscience et à l'esprit dans la production des événements historiques. Nous nous interrogerons enfin sur les conditions de la connaissance historique elle-même : le fait historique est-il connaissable objectivement, ou toute reconstruction du passé est-elle nécessairement subjective ? Ce parcours nous permettra de saisir la complexité du rapport de l'homme à son histoire et d'ouvrir sur les enjeux pratiques de cette réflexion pour notre présent et notre avenir. ## I. La vision matérialiste de l'histoire ### 1. L'historicité comme condition fondamentale de l'existence humaine Avant d'examiner la conception matérialiste de l'histoire, il convient de préciser ce que signifie le concept d'historicité. L'historicité désigne le caractère fondamentalement temporel et historique de l'existence humaine. Dire que l'homme est historique, c'est affirmer qu'il n'existe pas en dehors du temps, qu'il est constitué par son inscription dans une durée qui le précède et le dépasse. Cette idée, que l'on trouve déjà chez des penseurs comme Wilhelm Dilthey (1833-1911) ou Martin Heidegger (1889-1976), signifie que l'homme ne peut pas se comprendre lui-même en faisant abstraction de son histoire : il est ce que son histoire a fait de lui, et il est ce qu'il fait de son histoire. Pour le matérialisme historique, cette historicité n'est pas une simple dimension abstraite de l'existence : elle est la conséquence du fait que l'homme est d'abord un être matériel, un être vivant qui doit satisfaire ses besoins fondamentaux pour survivre. Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) écrivent dans *L'Idéologie allemande* (1845-1846) : « La première condition de toute histoire humaine est naturellement l'existence d'êtres humains vivants. Le premier état de fait à constater est donc la constitution corporelle de ces individus et les rapports que cette constitution leur donne avec le reste de la nature. » Autrement dit, avant de philosopher, avant de penser, avant de créer des œuvres d'art ou des systèmes politiques, les hommes doivent manger, se loger, se vêtir. Cette nécessité matérielle est le fondement de toute vie sociale et donc de toute histoire. L'historicité humaine se distingue ainsi radicalement de la simple temporalité naturelle. Les animaux vivent dans le temps, mais ils ne font pas l'histoire : ils s'adaptent à leur environnement sans le transformer consciemment. L'homme, au contraire, transforme la nature par son travail et, ce faisant, se transforme lui-même. Marx exprime cette idée dans *Le Capital* (1867) : « En agissant sur la nature extérieure et en la modifiant, il modifie en même temps sa propre nature. » L'histoire est donc le processus par lequel l'homme se produit lui-même à travers son activité matérielle. Elle n'est pas le déroulement d'un destin écrit d'avance, mais le résultat de l'activité humaine, une activité qui est d'abord une activité de production et de reproduction de la vie matérielle. > **À retenir** : L'historicité désigne le caractère fondamentalement temporel et historique de l'existence humaine. Pour le matérialisme historique (Marx, Engels), l'homme est historique parce qu'il est d'abord un être matériel qui doit produire ses conditions d'existence : l'histoire est le processus par lequel l'homme se produit lui-même en transformant la nature par son travail. ### 2. La matière comme fondement de l'histoire : les conditions matérielles d'existence La thèse centrale du matérialisme historique est que ce sont les conditions matérielles d'existence qui déterminent, en dernière instance, l'ensemble de la vie sociale, politique et intellectuelle. Marx formule cette thèse de manière célèbre dans la *Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique* (1859) : « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience. » Cette formule renverse la conception traditionnelle de l'histoire, qui faisait des idées, des croyances et des représentations le moteur du devenir historique. Pour comprendre cette thèse, il faut préciser ce que Marx entend par « matière » et par « conditions matérielles ». La matière, ici, n'est pas la matière inerte des physiciens : c'est l'ensemble des conditions réelles dans lesquelles les hommes vivent et produisent leur existence. Ces conditions comprennent d'abord les forces productives, c'est-à-dire l'ensemble des moyens dont les hommes disposent pour produire leurs biens matériels : les outils, les machines, les techniques, les connaissances scientifiques appliquées à la production, mais aussi la force de travail humaine elle-même. Elles comprennent ensuite les rapports de production, c'est-à-dire les relations que les hommes établissent entre eux dans le processus de production : qui possède les moyens de production, qui travaille, comment les produits du travail sont répartis. L'ensemble formé par les forces productives et les rapports de production constitue ce que Marx appelle l'infrastructure ou la base réelle de la société. Sur cette infrastructure s'élève une superstructure, qui comprend les institutions politiques et juridiques (l'État, le droit, les lois) ainsi que les formes de la conscience sociale (les idées religieuses, morales, philosophiques, artistiques). La thèse du matérialisme historique est que la superstructure est déterminée par l'infrastructure : les idées dominantes d'une époque sont les idées de la classe dominante, et les institutions politiques sont l'expression des rapports de production existants. Marx et Engels écrivent dans *L'Idéologie allemande* : « Les idées de la classe dominante sont, à chaque époque, les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. » Cette conception s'oppose directement à l'idéalisme historique, qui fait des idées le moteur de l'histoire. Pour Marx, les idées ne tombent pas du ciel : elles sont produites par des hommes concrets, vivant dans des conditions matérielles déterminées. Une philosophie, une religion, une théorie politique ne peuvent se comprendre que si on les replace dans le contexte matériel qui les a vues naître. C'est pourquoi Marx parle de « l'idéologie » pour désigner les systèmes d'idées qui, sans le savoir, expriment et justifient les intérêts d'une classe sociale particulière. L'idéologie est une « fausse conscience » : elle prend les représentations produites par les conditions matérielles pour des vérités éternelles et universelles. Prenons un exemple concret pour illustrer cette thèse. La philosophie des Lumières au XVIIIe siècle, avec son affirmation des droits naturels de l'homme, de la liberté individuelle et de l'égalité, n'est pas née par hasard : elle exprime l'ascension de la bourgeoisie, classe qui avait besoin de faire reconnaître sa liberté économique contre les entraves de l'ordre féodal et monarchique. Les « droits de l'homme » proclamés par la Révolution française de 1789 sont les droits de l'homme bourgeois : la liberté de propriété, la liberté de commerce, la liberté d'entreprise. Cela ne signifie pas que ces idées soient sans valeur, mais qu'elles sont historiquement situées et qu'elles servent des intérêts sociaux déterminés. Dans le contexte africain et camerounais, cette analyse matérialiste peut éclairer certains phénomènes historiques. La traite négrière et la colonisation, par exemple, ne peuvent pas se comprendre uniquement comme des entreprises de domination politique ou de diffusion de la civilisation : elles sont d'abord des entreprises économiques, visant à s'approprier les ressources matérielles (main-d'œuvre esclave, matières premières, débouchés commerciaux) au profit des puissances européennes en plein essor capitaliste. Les idéologies raciales qui ont justifié l'esclavage et la colonisation — la prétendue supériorité de la « race blanche », la mission « civilisatrice » de l'Europe — apparaissent alors comme des superstructures idéologiques destinées à légitimer une exploitation matérielle. > **À retenir** : Le matérialisme historique (Marx, Engels) affirme que ce sont les conditions matérielles d'existence — les forces productives et les rapports de production — qui déterminent la vie sociale, politique et intellectuelle. « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est au contraire leur être social qui détermine leur conscience » (Marx, 1859). Les idées dominantes d'une époque sont les idées de la classe dominante. ### 3. L'esprit comme produit des conditions matérielles : critique de l'idéalisme La vision matérialiste de l'histoire implique une critique radicale de la conception idéaliste qui fait de l'esprit, de la conscience ou de la raison le principe explicatif du devenir historique. Pour Marx, l'esprit n'est pas une réalité autonome qui se développerait selon ses propres lois : il est un produit des conditions matérielles, une fonction du cerveau humain, lui-même inséré dans des rapports sociaux déterminés. Cette thèse est exposée dans *L'Idéologie allemande* : « La production des idées, des représentations et de la conscience est d'abord directement et intimement mêlée à l'activité matérielle et au commerce matériel des hommes, langage de la vie réelle. Les représentations, les pensées, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l'émanation directe de leur comportement matériel. » Il faut bien comprendre cette thèse pour ne pas la caricaturer. Marx ne dit pas que les idées ne comptent pas, ni que la pensée est un simple reflet passif de la réalité économique. Il dit que les idées sont produites par des hommes concrets, qui vivent dans des conditions matérielles déterminées, et que ces conditions pèsent sur le contenu et la forme des idées. La pensée n'est pas une activité désincarnée : elle est l'activité d'un être qui a un corps, des besoins, une position sociale. L'esprit n'est pas une substance séparée qui contemplerait le monde de l'extérieur : il est immergé dans le monde, engagé dans la pratique, déterminé par les rapports sociaux. Cette critique de l'idéalisme a une conséquence méthodologique importante : pour comprendre une époque historique, il ne faut pas partir des idées que cette époque se fait d'elle-même, mais des conditions matérielles dans lesquelles elle vit. Marx reproche aux historiens et aux philosophes idéalistes de prendre l'effet pour la cause, de croire que ce sont les représentations des hommes qui expliquent leur vie réelle, alors que c'est l'inverse. Dans *L'Idéologie allemande*, il écrit : « Ce sont les hommes qui sont les producteurs de leurs représentations, de leurs idées, etc., mais les hommes réels, agissants, tels qu'ils sont conditionnés par un développement déterminé de leurs forces productives et du commerce qui correspond à ces forces. » Appliquons cette analyse à un exemple africain. La religion, dans les sociétés traditionnelles africaines, n'est pas une simple superstition ou une erreur de l'esprit : elle exprime les conditions matérielles d'existence de ces sociétés. Les cultes agraires, les rites de fertilité, les croyances liées aux ancêtres sont en rapport avec les modes de production agricole et avec les structures sociales fondées sur la parenté et la lignée. Lorsque ces conditions matérielles se transforment — par l'urbanisation, l'industrialisation, l'introduction de l'économie marchande — les croyances religieuses se transforment également. Cela ne signifie pas que la religion se réduit à l'économie, mais qu'elle est inséparablement liée aux conditions matérielles de la vie sociale. La critique matérialiste de l'idéalisme a également une portée politique. Si les idées dominantes sont les idées de la classe dominante, alors la lutte des classes est aussi une lutte idéologique : les classes dominées doivent produire leurs propres idées, leurs propres représentations, pour contester l'hégémonie culturelle de la classe dominante. C'est pourquoi Marx appelle à une « critique de l'idéologie » : il s'agit de démasquer les intérêts matériels cachés derrière les discours universels. Les grands principes de la bourgeoisie — liberté, égalité, fraternité — apparaissent alors comme des idéologies qui masquent la réalité de l'exploitation capitaliste. De même, les discours sur la « civilisation », le « progrès » ou le « développement » qui ont accompagné la colonisation doivent être déconstruits pour révéler les intérêts économiques et politiques qu'ils servaient. > **À retenir** : Pour le matérialisme historique, l'esprit n'est pas une réalité autonome : il est produit par les conditions matérielles d'existence. Les idées, les représentations, les théories sont l'émanation de la vie matérielle des hommes. L'idéologie est une « fausse conscience » qui prend les représentations produites par les conditions sociales pour des vérités universelles. La critique de l'idéologie consiste à démasquer les intérêts matériels cachés derrière les discours universels. ### 4. L'humanité comme produit de son histoire : le travail et la praxis Pour le matérialisme historique, l'humanité n'est pas une essence immuable qui existerait en dehors de l'histoire : elle est le produit de son propre travail, le résultat du processus historique par lequel les hommes transforment la nature et se transforment eux-mêmes. Cette idée est au cœur de la notion de praxis, concept central de la philosophie de Marx. La praxis désigne l'activité humaine par laquelle l'homme transforme le monde et, ce faisant, se transforme lui-même. Elle se distingue de la simple contemplation théorique : l'homme ne se contente pas de contempler le monde, il le modifie par son action, et c'est dans cette action qu'il se réalise comme être humain. Marx expose cette conception dans ses *Thèses sur Feuerbach* (1845), notamment dans la première thèse : « Le défaut principal de tout matérialisme jusqu'ici — y compris celui de Feuerbach — est de ne saisir l'objet, la réalité, le sensible que sous la forme de l'objet ou de l'intuition, et non comme activité humaine sensible, comme pratique ; c'est pourquoi il ne saisit pas la signification de l'activité "révolutionnaire", pratique-critique. » Autrement dit, le matérialisme traditionnel (celui de Feuerbach, mais aussi celui des matérialistes français du XVIIIe siècle) conçoit l'homme comme un être passif qui reçoit les impressions du monde extérieur, mais il ne voit pas que l'homme est d'abord un être actif qui transforme ce monde. L'homme n'est pas un miroir qui reflète la réalité : il est un producteur qui la construit. Cette conception a des conséquences importantes pour la compréhension de l'histoire. Si l'homme se produit lui-même par son travail, alors l'histoire est le processus de cette autoproduction. L'humanité n'est pas un point de départ, mais un point d'arrivée : elle se fait, elle se construit, elle se transforme à travers les âges. C'est pourquoi Marx peut écrire dans *Le Capital* : « L'histoire de l'industrie est le livre ouvert des forces humaines essentielles. » L'histoire de la technique, de l'industrie, du travail est l'histoire de l'humanité elle-même : en transformant la nature, l'homme transforme ses propres capacités, ses propres besoins, ses propres rapports sociaux. Cette conception de l'humanité comme produit de son histoire a une portée critique : elle conteste toutes les philosophies qui posent une « nature humaine » immuable, un ensemble de caractères éternels qui définiraient l'homme en dehors de son histoire. Pour Marx, il n'y a pas de nature humaine au sens d'une essence fixe : il y a des hommes concrets, vivant dans des conditions historiques déterminées, et dont les besoins, les capacités, les aspirations sont le produit de ces conditions. L'égoïsme, la compétition, l'accumulation des richesses ne sont pas des traits éternels de la nature humaine : ce sont des comportements produits par le mode de production capitaliste, qui disparaîtront avec lui. Dans le contexte africain, cette conception matérialiste de l'humanité peut éclairer la question de l'identité culturelle. L'identité africaine n'est pas une essence immuable, un ensemble de caractères éternels qui définiraient l'« Africain » de tout temps : elle est le produit d'une histoire, celle des sociétés africaines précoloniales, de la traite négrière, de la colonisation, des luttes d'indépendance, des constructions nationales postcoloniales. Comprendre l'identité africaine, c'est donc comprendre cette histoire matérielle, les conditions économiques, sociales et politiques qui ont façonné les sociétés africaines. C'est ce que feront des penseurs comme Cheikh Anta Diop (1923-1986), qui s'attachera à reconstituer l'histoire matérielle de l'Afrique pour fonder l'identité culturelle africaine, ou comme Marcien Towa (1931-2014), qui appellera à une réappropriation critique de l'histoire africaine. > **À retenir** : La praxis (Marx) désigne l'activité humaine par laquelle l'homme transforme le monde et se transforme lui-même. L'humanité n'est pas une essence immuable : elle est le produit de son histoire, le résultat du processus par lequel les hommes transforment la nature et leurs propres conditions d'existence. Il n'y a pas de « nature humaine » éternelle : il y a des hommes concrets, produits de conditions historiques déterminées. ### 5. L'avenir et le devenir : la lutte des classes comme moteur de l'histoire La vision matérialiste de l'histoire ne se contente pas d'expliquer le passé : elle prétend aussi éclairer l'avenir. Pour Marx, l'histoire a une direction, un sens, une finalité : elle va vers l'émancipation de l'humanité, vers la suppression des classes et l'avènement d'une société sans exploitation. Ce mouvement n'est pas le produit d'un plan divin ou d'une raison transcendante : il est le résultat de la lutte des classes, qui est le moteur de l'histoire. Marx et Engels écrivent dans le *Manifeste du parti communiste* (1848) : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte. » Cette thèse est fondamentale : l'histoire n'est pas le déroulement pacifique d'un progrès continu, mais le champ d'un conflit permanent entre les classes sociales, conflit qui porte sur la possession des moyens de production et la répartition des produits du travail. Ce conflit n'est pas accidentel : il est structurel, c'est-à-dire qu'il est inscrit dans la nature même des modes de production. Chaque mode de production — esclavagiste, féodal, capitaliste — repose sur une contradiction interne entre les forces productives et les rapports de production. Les forces productives se développent, mais les rapports de production (c'est-à-dire les relations de propriété) restent figés et deviennent des entraves au développement. Cette contradiction engendre la lutte des classes, qui aboutit à une révolution sociale : la classe opprimée renverse la classe dominante et instaure de nouveaux rapports de production, plus adaptés au développement des forces productives. C'est ainsi que l'esclavagisme a été remplacé par le féodalisme, le féodalisme par le capitalisme, et que le capitalisme, selon Marx, sera remplacé par le socialisme puis par le communisme. Cette conception de l'histoire comme processus dialectique est empruntée à Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), mais Marx la retourne : chez Hegel, c'est l'Idée, l'Esprit qui se développe à travers l'histoire ; chez Marx, c'est la matière, les forces productives qui se développent et déterminent les transformations sociales. Marx écrit dans *Le Capital* : « Ma méthode dialectique, non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est même directement l'opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée, qu'il personnifie sous le nom d'Idée, est le démiurge de la réalité, laquelle n'est que la forme phénoménale de l'Idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que le reflet du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme. » L'avenir, pour Marx, n'est donc pas un mystère impénétrable : il est inscrit, comme tendance, dans les contradictions du présent. Le capitalisme produit lui-même ses fossoyeurs : en concentrant les travailleurs dans les usines, en les organisant, en développant leurs capacités de coopération, il crée les conditions de sa propre abolition. La classe ouvrière, le prolétariat, est la classe révolutionnaire qui, en se libérant, libère toute l'humanité. Marx écrit dans *Le Manifeste du parti communiste* : « Les prolétaires n'ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. » Cette conception de l'avenir a été critiquée, notamment après l'effondrement des régimes communistes à la fin du XXe siècle. On a pu reprocher à Marx son déterminisme économique, sa croyance en un sens nécessaire de l'histoire, son optimisme révolutionnaire. Mais il faut distinguer la pensée de Marx des régimes qui s'en sont réclamés, et reconnaître la puissance analytique de sa conception de l'histoire : l'idée que les transformations historiques sont déterminées par les contradictions matérielles, que les conflits économiques sont au cœur des bouleversements politiques, que les idéologies expriment des intérêts sociaux — ces idées restent des outils d'analyse essentiels pour comprendre le monde contemporain, y compris les rapports de domination entre le Nord et le Sud, entre les pays industrialisés et les pays en développement. > **À retenir** : Pour Marx et Engels, la lutte des classes est le moteur de l'histoire : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes » (*Manifeste du parti communiste*, 1848). Chaque mode de production contient une contradiction interne entre les forces productives et les rapports de production, contradiction qui engendre la révolution sociale. L'avenir est inscrit, comme tendance, dans les contradictions du présent : le capitalisme produit lui-même ses fossoyeurs, le prolétariat. ### 6. Le sens de l'histoire : progrès, émancipation et aliénation La question du sens de l'histoire est l'une des plus débattues de la philosophie. Pour le matérialisme historique, l'histoire a-t-elle un sens ? Si l'on entend par « sens » une direction nécessaire, une finalité inscrite dans le devenir, alors la réponse de Marx est nuancée. L'histoire n'est pas le déroulement d'un plan préétabli, qu'il soit divin ou rationnel : elle est le résultat de l'activité humaine, et cette activité peut produire aussi bien le progrès que la régression. Mais Marx affirme néanmoins que l'histoire a une direction générale : elle va vers une maîtrise croissante de la nature par l'homme, vers un développement des forces productives, et finalement vers l'émancipation de l'humanité. Cette conception du sens de l'histoire repose sur une analyse du processus d'aliénation. L'aliénation (du latin *alienus*, étranger) désigne l'état de l'homme qui est devenu étranger à lui-même, à son travail, à ses produits, à ses semblables. Pour Marx, l'aliénation est un phénomène historique : elle est produite par les conditions sociales, et notamment par la propriété privée des moyens de production. Dans le travail aliéné, l'ouvrier ne s'appartient pas : il appartient au capitaliste qui l'emploie ; son travail ne lui appartient pas : il appartient au capitaliste qui en tire profit ; les produits de son travail ne lui appartiennent pas : ils sont vendus sur le marché. L'ouvrier est donc étranger à son propre travail, à ses propres produits, à lui-même. Cette analyse de l'aliénation a une portée historique : elle permet de comprendre pourquoi l'histoire, jusqu'à présent, a été une histoire de la domination et de l'exploitation. Les hommes font l'histoire, mais ils ne la font pas consciemment : ils subissent les conséquences de leurs propres actions comme des forces étrangères qui les dominent. Marx écrit dans *Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte* (1852) : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré, dans des circonstances directement données et héritées du passé. » Cette formule célèbre exprime la dialectique de la liberté et de la nécessité dans l'histoire : les hommes sont libres, mais leur liberté s'exerce dans des conditions qu'ils n'ont pas choisies. Le sens de l'histoire, pour Marx, est donc l'émancipation : la sortie de l'aliénation, la conquête par les hommes de la maîtrise consciente de leur propre histoire. Le communisme n'est pas un simple régime économique : c'est « le règne de la liberté », la fin de la préhistoire de l'humanité et le début de son histoire véritable. Marx écrit dans *L'Idéologie allemande* : « Le communisme n'est pas pour nous un état de choses qui doit être établi, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. » L'histoire n'a donc pas un sens que l'on pourrait connaître d'avance : elle a un sens que les hommes doivent produire par leur action révolutionnaire. Cette conception du sens de l'histoire a été reprise et adaptée par de nombreux penseurs africains. Pour des philosophes comme Amilcar Cabral (1924-1973), la lutte de libération nationale est une étape nécessaire du processus historique d'émancipation des peuples africains. Cabral écrit dans *L'Arme de la théorie* (1966) : « La libération nationale est un phénomène politique par lequel les populations libérées de tout joug étranger accèdent à la condition de sujets de leur propre histoire. » L'histoire n'est pas un destin subi : elle est une tâche à accomplir, une libération à conquérir. Cette conception rejoint celle de Marx : les peuples font leur histoire, mais ils ne la font pas dans des conditions choisies par eux ; la lutte de libération est précisément la conquête de la maîtrise de ces conditions. > **À retenir** : L'aliénation (Marx) désigne l'état de l'homme devenu étranger à lui-même, à son travail, à ses produits et à ses semblables. Elle est produite par la propriété privée des moyens de production. Le sens de l'histoire est l'émancipation : la sortie de l'aliénation, la conquête par les hommes de la maîtrise consciente de leur propre histoire. « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré » (Marx, *Le 18 Brumaire*, 1852). ## II. La vision idéaliste de l'histoire ### 1. Le fait historique : définition et spécificité Après avoir examiné la vision matérialiste de l'histoire, nous devons maintenant étudier la vision idéaliste, qui accorde la primauté aux idées, à la conscience et à l'esprit dans la production du devenir historique. Cette vision s'enracine dans une longue tradition philosophique, qui va de saint Augustin à Hegel, et qui trouve encore des représentants contemporains. Pour comprendre cette vision, il faut d'abord préciser ce qu'est un fait historique et en quoi il se distingue des autres types de faits. Un fait historique est un événement passé qui a eu une influence significative sur le cours de l'histoire humaine. Mais cette définition simple cache une difficulté majeure : comment distinguer un fait historique d'un simple événement ? Tous les événements passés ne sont pas des faits historiques. La chute de la pluie sur Yaoundé hier est un événement passé, mais ce n'est pas un fait historique au sens fort du terme. En revanche, la conférence de Berlin de 1884-1885, qui a partagé l'Afrique entre les puissances européennes, est un fait historique majeur. Qu'est-ce qui distingue ces deux événements ? C'est leur signification pour l'histoire humaine : le fait historique est un événement qui a des conséquences durables, qui transforme les conditions de vie des hommes, qui s'inscrit dans une chaîne de causes et d'effets. Cette définition du fait historique soulève une question fondamentale : le fait historique est-il un fait objectif, c'est-à-dire un événement qui existe indépendamment de la conscience que nous en avons, ou est-il une construction de l'historien, qui sélectionne, interprète et organise les événements passés en fonction de ses intérêts et de ses valeurs ? Cette question est au cœur de la réflexion sur l'objectivité historique, que nous examinerons dans la section suivante. Mais elle est déjà présente dans la définition du fait historique : si le fait historique est défini par sa signification, et si la signification est toujours une signification pour quelqu'un, alors le fait historique n'est jamais purement objectif : il est toujours le produit d'une interprétation. Pour la vision idéaliste de l'histoire, cette dimension interprétative est essentielle. Le fait historique n'est pas un simple donné brut, un événement qui existerait en soi, indépendamment de toute conscience : il est un événement qui a été compris, interprété, intégré dans un récit par une conscience humaine. C'est pourquoi la vision idéaliste insiste sur le rôle de la conscience dans la constitution du fait historique : un événement ne devient un fait historique que lorsqu'il est saisi par une conscience, lorsqu'il reçoit une signification, lorsqu'il est intégré dans un récit qui lui donne sens. Cette conception du fait historique a des conséquences importantes pour la méthode historique. Si le fait historique est une construction de la conscience, alors la connaissance historique ne peut pas être une simple reproduction du passé : elle est une reconstruction, une interprétation, une narration. L'historien ne se contente pas de collecter des faits : il les sélectionne, les organise, les interprète, leur donne une signification. C'est pourquoi la vision idéaliste de l'histoire insiste sur la différence entre l'histoire comme réalité objective (ce qui s'est réellement passé) et l'histoire comme connaissance (le récit que nous en faisons). Cette distinction est fondamentale pour comprendre la spécificité de la connaissance historique. > **À retenir** : Un fait historique est un événement passé qui a une signification pour l'histoire humaine. Pour la vision idéaliste, le fait historique n'est pas un donné brut : il est constitué par la conscience qui l'interprète et lui donne sens. L'histoire comme réalité (ce qui s'est passé) se distingue de l'histoire comme connaissance (le récit que nous en faisons). ### 2. L'objectivité historique : possibilité et limites La question de l'objectivité historique est l'une des plus difficiles de la philosophie de l'histoire. Peut-on connaître objectivement le passé ? Peut-on produire un récit historique qui soit vrai, c'est-à-dire qui corresponde à ce qui s'est réellement passé ? Ou toute connaissance historique est-elle nécessairement subjective, prisonnière des préjugés, des valeurs et des intérêts du présent ? Pour la vision idéaliste, l'objectivité historique est possible, mais elle ne se confond pas avec l'objectivité des sciences de la nature. L'historien n'est pas un physicien : il ne peut pas expérimenter, il ne peut pas reproduire les événements, il ne peut pas formuler des lois universelles. Il travaille sur des traces, des documents, des témoignages, qui sont toujours fragmentaires et lacunaires. Il doit reconstituer le passé à partir de ces traces, et cette reconstitution implique nécessairement une part d'interprétation. L'objectivité historique n'est donc pas une objectivité absolue, qui éliminerait toute subjectivité : c'est une objectivité relative, qui consiste à soumettre ses interprétations à la critique, à confronter les sources, à distinguer les faits des opinions. Wilhelm Dilthey (1833-1911) a profondément réfléchi à cette question. Pour lui, les sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften), dont fait partie l'histoire, se distinguent radicalement des sciences de la nature (Naturwissenschaften). Les sciences de la nature expliquent (erklären) les phénomènes en les ramenant à des lois générales ; les sciences de l'esprit comprennent (verstehen) les phénomènes en les saisissant dans leur signification pour l'homme. L'historien ne cherche pas à expliquer les événements comme le physicien explique les phénomènes naturels : il cherche à les comprendre, c'est-à-dire à saisir le sens qu'ils ont eu pour les hommes qui les ont vécus et le sens qu'ils ont pour nous aujourd'hui. Cette compréhension implique une empathie, une capacité à se mettre à la place des acteurs historiques, à reconstituer leurs motivations, leurs croyances, leurs valeurs. Cette conception de l'objectivité historique a été approfondie par Raymond Aron (1905-1983) dans son ouvrage *Introduction à la philosophie de l'histoire* (1938). Aron distingue plusieurs niveaux dans la connaissance historique. Il y a d'abord le niveau des faits : l'historien établit des faits à partir de documents, mais ces faits sont toujours sélectionnés, et cette sélection dépend des intérêts et des questions de l'historien. Il y a ensuite le niveau de l'intelligibilité : l'historien cherche à comprendre les événements, à les relier entre eux, à leur donner une cohérence, mais cette cohérence est toujours une construction, qui dépend du point de vue de l'historien. Il y a enfin le niveau de la signification : l'historien évalue les événements, les juge, leur donne une portée, mais cette évaluation est toujours relative à des valeurs. Aron conclut que l'objectivité historique est une objectivité limitée : l'historien ne peut pas éliminer sa subjectivité, mais il peut la contrôler par la méthode critique. Cette réflexion sur l'objectivité historique a des implications importantes pour l'historiographie africaine. Pendant longtemps, l'histoire de l'Afrique a été écrite par des Européens, qui ont projeté sur le continent leurs propres préjugés et leurs propres intérêts. L'historien Hugh Trevor-Roper (1914-2003) pouvait ainsi déclarer en 1963 : « L'Afrique n'a pas d'histoire, seulement l'histoire des Européens en Afrique. » Cette affirmation, aujourd'hui largement contestée, illustre le danger d'une histoire qui se prétend objective mais qui est en réalité le produit d'une vision du monde particulière. Des historiens africains comme Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo (1922-2006) ou Théophile Obenga ont entrepris de réécrire l'histoire de l'Afrique à partir des sources africaines, en contestant les préjugés de l'historiographie coloniale. Cette entreprise montre que l'objectivité historique n'est pas donnée d'avance : elle est une conquête, qui passe par la critique des sources, la confrontation des points de vue, la vigilance épistémologique. > **À retenir** : L'objectivité historique (Dilthey, Aron) est possible mais limitée. L'historien ne peut pas éliminer sa subjectivité, mais il peut la contrôler par la méthode critique. Les sciences de l'esprit comprennent (verstehen) les phénomènes historiques, tandis que les sciences de la nature les expliquent (erklären) par des lois générales. L'objectivité historique est une conquête, non un donné : elle passe par la critique des sources et la confrontation des points de vue. ### 3. La vision idéaliste : l'esprit comme moteur de l'histoire La vision idéaliste de l'histoire affirme que ce sont les idées, la conscience, l'esprit qui sont le moteur du devenir historique. Cette thèse s'oppose directement à la vision matérialiste : ce n'est pas la matière qui détermine l'esprit, mais l'esprit qui détermine la matière. Les événements historiques ne sont pas le produit de conditions économiques ou de rapports de production : ils sont le produit de la volonté humaine, des idées, des croyances, des valeurs qui animent les hommes et les poussent à agir. Cette conception trouve son expression la plus systématique chez Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831). Pour Hegel, l'histoire est le développement de l'Esprit (Geist), c'est-à-dire de la raison, de la liberté, de la conscience de soi. L'histoire universelle n'est pas une succession chaotique d'événements sans lien : elle est un processus rationnel, orienté vers une fin, qui est la réalisation de la liberté. Hegel écrit dans *La Raison dans l'histoire* : « L'histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté, progrès dont nous devons reconnaître la nécessité. » Chaque époque historique est une étape de ce progrès : l'Orient ancien a connu la liberté d'un seul (le despote), le monde gréco-romain a connu la liberté de quelques-uns (les citoyens libres), le monde germanique chrétien a connu la liberté de tous. L'histoire est donc le déploiement de la raison dans le temps, la réalisation progressive de la liberté humaine. Pour Hegel, ce processus n'est pas le résultat des intentions conscientes des acteurs historiques : il est le produit de ce qu'il appelle la « ruse de la raison » (List der Vernunft). Les hommes agissent en fonction de leurs passions, de leurs intérêts particuliers, de leurs désirs égoïstes, mais la raison se sert de ces passions pour réaliser ses propres fins. Les grands hommes historiques — Alexandre le Grand, César, Napoléon — croient poursuivre leurs propres buts, mais ils servent en réalité les desseins de l'Esprit universel. Hegel écrit : « Ce sont les grands hommes historiques qui réalisent les fins de l'Esprit ; ils sont les hommes d'État, les héros, dont les actions et les paroles sont l'expression de l'Esprit de leur temps. » La ruse de la raison consiste donc à utiliser les passions humaines comme des instruments pour réaliser la liberté. Cette conception hégélienne de l'histoire a eu une influence considérable, mais elle a aussi été critiquée. Marx, comme nous l'avons vu, a retourné la dialectique hégélienne : ce n'est pas l'Esprit qui se développe dans l'histoire, mais la matière, les forces productives. Karl Popper (1902-1994) a critiqué ce qu'il appelle l'« historicisme », c'est-à-dire la croyance en un sens nécessaire de l'histoire, en des lois historiques qui permettraient de prédire l'avenir. Pour Popper, cette croyance est non seulement fausse, mais dangereuse : elle conduit au totalitarisme, car elle justifie la soumission des individus à une prétendue nécessité historique. Dans *La Société ouverte et ses ennemis* (1945), Popper écrit : « L'historicisme est une méthode qui prétend que la tâche des sciences sociales est de prédire l'avenir de la société, et que cette prédiction est possible si l'on découvre les lois de l'évolution historique. » Contre cette conception, Popper affirme que l'avenir est ouvert, que l'histoire n'a pas de sens nécessaire, et que les hommes sont responsables de leur propre destin. Malgré ces critiques, la vision idéaliste de l'histoire conserve une certaine pertinence. Elle attire l'attention sur le rôle des idées, des croyances, des valeurs dans le devenir historique. Les grandes révolutions — la Révolution française, la Révolution russe, les luttes de libération nationale en Afrique — n'ont pas été seulement des transformations économiques : elles ont été portées par des idées, des idéaux, des projets de société. Les idées de liberté, d'égalité, de justice, de dignité humaine ont une force historique réelle : elles mobilisent les hommes, les poussent à agir, transforment les sociétés. La vision idéaliste rappelle donc que l'histoire n'est pas un processus aveugle, mais qu'elle est traversée par des significations, des valeurs, des projets humains. Dans le contexte africain, cette vision idéaliste peut éclairer les luttes de libération nationale. Les indépendances africaines des années 1960 n'ont pas été seulement des transformations politiques : elles ont été portées par des idées — l'idée de dignité, l'idée de liberté, l'idée de souveraineté — qui ont mobilisé des millions de personnes. Des penseurs comme Aimé Césaire (1913-2008), Léopold Sédar Senghor (1906-2001), Frantz Fanon (1925-1961) ont montré que la décolonisation était d'abord une libération de la conscience, une réappropriation de l'identité, une affirmation de la dignité humaine. La négritude, mouvement littéraire et philosophique fondé par Césaire et Senghor, est une affirmation de l'identité noire contre le mépris colonial : elle est une idée qui a fait l'histoire, qui a transformé la conscience des peuples africains et de la diaspora. > **À retenir** : La vision idéaliste de l'histoire (Hegel) affirme que l'esprit, la raison, les idées sont le moteur du devenir historique. L'histoire est « le progrès dans la conscience de la liberté » (Hegel). La « ruse de la raison » utilise les passions humaines pour réaliser les fins de l'Esprit. Cette conception a été critiquée par Marx (qui la retourne en matérialisme) et par Popper (qui dénonce l'historicisme comme une croyance dangereuse). Mais elle attire l'attention sur le rôle réel des idées et des valeurs dans l'histoire. ### 4. Le débat entre matérialisme et idéalisme : dépassement ou complémentarité ? Le débat entre la vision matérialiste et la vision idéaliste de l'histoire est l'un des grands débats de la philosophie. Faut-il choisir entre ces deux visions, ou peuvent-elles être complémentaires ? Cette question est au cœur de la réflexion philosophique sur l'histoire. D'un côté, la vision matérialiste a le mérite de rappeler que les hommes ne pensent pas dans le vide : ils pensent dans des conditions matérielles déterminées, et ces conditions pèsent sur le contenu de leur pensée. Les idées ne tombent pas du ciel : elles sont produites par des hommes concrets, qui ont des besoins, des intérêts, une position sociale. La critique matérialiste de l'idéologie est un outil d'analyse essentiel : elle permet de démasquer les intérêts cachés derrière les discours universels, de comprendre pourquoi certaines idées dominent à certaines époques, de saisir le lien entre les transformations économiques et les transformations intellectuelles. D'un autre côté, la vision idéaliste a le mérite de rappeler que les hommes ne sont pas de simples marionnettes de leurs conditions matérielles : ils sont des êtres conscients, capables de se représenter l'avenir, de formuler des projets, de lutter pour des valeurs. Les idées ont une efficacité propre : elles mobilisent, elles transforment, elles créent du nouveau. Sans les idées de liberté et de dignité, les luttes de libération nationale n'auraient pas eu lieu ; sans les idées de justice et d'égalité, les mouvements sociaux n'existeraient pas. Réduire les idées à de simples reflets de conditions économiques, c'est méconnaître leur force propre, leur capacité à transformer le monde. Faut-il alors chercher un dépassement de cette opposition ? Plusieurs philosophes ont tenté de le faire. Max Weber (1864-1920), par exemple, a proposé une conception nuancée qui reconnaît à la fois le rôle des conditions matérielles et celui des idées. Dans son ouvrage *L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme* (1905), il montre que le capitalisme n'est pas seulement le produit de transformations économiques : il est aussi le produit d'une certaine éthique, d'une certaine conception du travail et de la richesse, issue de la Réforme protestante. Les idées religieuses ont contribué à la naissance du capitalisme, tout comme les conditions économiques ont favorisé la diffusion de ces idées. Weber écrit : « Ce n'est pas notre intention de soutenir une thèse aussi absurde et doctrinaire que celle-ci : l'esprit du capitalisme n'aurait pu naître que comme l'émanation de certaines influences de la Réforme, ou même que le capitalisme en tant que système économique serait un produit de la Réforme. » Il s'agit plutôt de reconnaître une influence réciproque entre les idées et les conditions matérielles. Cette conception weberienne peut être éclairante pour comprendre l'histoire africaine. La traite négrière et la colonisation ne peuvent pas être comprises uniquement comme des phénomènes économiques : elles ont été portées par des idées — l'idée de la supériorité de la « race blanche », l'idée de la mission « civilisatrice » de l'Europe, l'idée du progrès — qui ont légitimé l'exploitation et la domination. Inversement, les luttes de libération nationale n'ont pas été seulement des luttes économiques : elles ont été portées par des idées — l'idée de dignité, l'idée de liberté, l'idée de souveraineté — qui ont transformé les consciences et mobilisé les peuples. L'histoire africaine est donc à la fois matérielle et idéelle : elle est faite de transformations économiques et de transformations intellectuelles, de rapports de force et de luttes pour des valeurs. Faut-il alors parler de dépassement ou de complémentarité ? Le philosophe Paul Ricœur (1913-2005) a proposé une réflexion approfondie sur cette question. Pour lui, l'histoire ne peut pas être réduite ni à une pure matérialité ni à une pure idéalité : elle est le lieu d'une dialectique entre ces deux dimensions. Dans *Temps et récit* (1983-1985), Ricœur montre que la connaissance historique est une « mise en intrigue » (mise en intrigue) : l'historien organise les événements en un récit, leur donne une cohérence, une signification. Cette mise en intrigue est à la fois une opération intellectuelle (elle relève de l'esprit) et une opération pratique (elle s'appuie sur des documents, des traces, des témoignages). L'histoire est donc à la fois une science et un récit, une connaissance objective et une interprétation subjective. Cette conception ricœurienne peut nous aider à dépasser l'opposition stérile entre matérialisme et idéalisme. L'histoire n'est ni purement matérielle ni purement idéelle : elle est le produit de l'interaction entre les conditions matérielles et les représentations humaines, entre les contraintes économiques et les projets conscients, entre les structures sociales et les actions individuelles. Comprendre l'histoire, c'est comprendre cette interaction, cette dialectique, cette complexité. > **À retenir** : Le débat entre matérialisme et idéalisme peut être dépassé par une conception dialectique (Weber, Ricœur) qui reconnaît l'interaction entre les conditions matérielles et les idées. Max Weber montre que le capitalisme est à la fois le produit de transformations économiques et d'une éthique religieuse. Paul Ricœur montre que la connaissance historique est une « mise en intrigue » qui combine objectivité scientifique et interprétation subjective. L'histoire est à la fois matérielle et idéelle. ## III. Synthèse : l'homme, sujet et produit de l'histoire ### 1. La dialectique de la liberté et de la nécessité Après avoir examiné les deux grandes visions de l'histoire, la vision matérialiste et la vision idéaliste, nous devons maintenant tenter une synthèse. Cette synthèse doit nous permettre de comprendre la position de l'homme dans l'histoire : est-il un sujet libre qui fait l'histoire, ou un produit déterminé par des forces qui le dépassent ? Cette question est au cœur de la réflexion philosophique sur l'histoire. La réponse à cette question est dialectique : l'homme est à la fois sujet et produit de l'histoire. Il est produit de l'histoire parce qu'il naît dans un monde déjà constitué, avec des structures sociales, des institutions, des croyances, des valeurs qui ne dépendent pas de lui. Il hérite de conditions matérielles et intellectuelles qu'il n'a pas choisies, et ces conditions pèsent sur sa vie, ses choix, ses possibilités. Mais il est aussi sujet de l'histoire parce qu'il agit, il transforme, il crée : il n'est pas un simple jouet des forces historiques, il est un acteur qui contribue à produire le cours des événements. Cette double dimension de la condition historique de l'homme est exprimée par Marx dans la formule que nous avons déjà citée : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré, dans des circonstances directement données et héritées du passé. » Cette dialectique de la liberté et de la nécessité a des implications pratiques importantes. Elle signifie d'abord que la liberté humaine n'est pas une liberté absolue : l'homme ne peut pas faire n'importe quoi, il est limité par des conditions objectives qu'il ne contrôle pas. Mais elle signifie aussi que la nécessité historique n'est pas une fatalité : l'homme peut agir sur les conditions qui le déterminent, il peut les transformer, il peut les utiliser pour réaliser ses projets. La liberté n'est pas le contraire de la nécessité : elle est la maîtrise consciente de la nécessité, la capacité de l'homme à comprendre les lois de son histoire et à les utiliser pour ses propres fins. Cette conception dialectique de la liberté et de la nécessité a été développée par de nombreux philosophes. Baruch Spinoza (1632-1677) avait déjà montré que la liberté n'est pas l'absence de détermination, mais la compréhension de la nécessité : « La liberté est la connaissance de la nécessité. » L'homme libre n'est pas celui qui échappe aux lois de la nature, mais celui qui les comprend et agit en conséquence. Cette idée a été reprise par Hegel et par Marx : la liberté n'est pas le pouvoir arbitraire de faire n'importe quoi, c'est la maîtrise consciente des conditions de son existence. L'histoire est le processus par lequel l'humanité conquiert cette maîtrise, par lequel elle passe de la subordination inconsciente aux forces historiques à la direction consciente de son propre destin. Dans le contexte africain, cette dialectique de la liberté et de la nécessité est particulièrement pertinente. Les peuples africains ont subi l'histoire : la traite négrière, la colonisation, l'exploitation économique ont été des forces historiques qui les ont dominés et dépossédés. Mais ils ont aussi fait l'histoire : les luttes de résistance, les mouvements de libération nationale, les constructions nationales postcoloniales sont des actes par lesquels les peuples africains ont repris en main leur propre destin. La question qui se pose aujourd'hui est celle de la maîtrise de l'avenir : les peuples africains peuvent-ils devenir les sujets conscients de leur propre histoire, ou resteront-ils les objets de forces économiques et politiques qui les dépassent ? Cette question est au cœur des débats contemporains sur le développement, la démocratie, l'intégration régionale, la souveraineté. > **À retenir** : L'homme est à la fois sujet et produit de l'histoire. Il est produit parce qu'il hérite de conditions qu'il n'a pas choisies ; il est sujet parce qu'il agit et transforme ces conditions. La liberté n'est pas l'absence de détermination, mais la maîtrise consciente de la nécessité (Spinoza, Hegel, Marx). « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur plein gré » (Marx). ### 2. L'historicité de l'homme : temporalité, mémoire et projet La réflexion sur l'homme et l'histoire nous conduit à approfondir la notion d'historicité. L'homme est un être historique, c'est-à-dire un être qui existe dans le temps, qui a une mémoire du passé, une conscience du présent et un projet d'avenir. Cette structure temporelle de l'existence humaine a été analysée par de nombreux philosophes, notamment par Martin Heidegger (1889-1976) dans *Être et temps* (1927). Pour Heidegger, l'homme (le Dasein, l'« être-là ») n'est pas un être simplement présent dans le monde : il est un être qui existe, c'est-à-dire un être qui se projette vers l'avenir, qui assume son passé, qui se comprend à partir de ses possibilités. L'historicité n'est pas une propriété accidentelle de l'homme : elle est constitutive de son être. L'homme n'est pas d'abord un être intemporel qui se trouverait ensuite plongé dans l'histoire : il est d'emblée un être temporel, un être qui n'existe qu'en se projetant vers son avenir et en assumant son passé. Heidegger écrit : « L'analyse de l'historicité du Dasein cherche à montrer que cet étant n'est pas "temporel" parce qu'il "se trouve dans l'histoire", mais qu'au contraire il n'existe et ne peut exister historiquement que parce qu'il est temporel dans le fond de son être. » Cette conception de l'historicité a des implications importantes pour la compréhension de la mémoire et du projet. La mémoire n'est pas une simple faculté de conservation du passé : elle est une dimension constitutive de l'existence humaine. L'homme est un être qui se souvient, qui entretient un rapport actif avec son passé, qui le réinterprète, le transforme, l'utilise pour comprendre son présent et construire son avenir. La mémoire collective, la tradition, l'héritage culturel sont des formes de cette historicité : elles sont le passé rendu présent, le passé qui continue d'agir dans le présent. Le projet est l'autre dimension de l'historicité. L'homme n'est pas seulement un être qui se souvient : c'est un être qui se projette, qui anticipe l'avenir, qui formule des projets, qui agit en fonction de fins. Cette dimension projective de l'existence humaine est ce qui distingue l'homme de l'animal : l'animal vit dans le présent, il ne se projette pas vers un avenir qu'il pourrait choisir ; l'homme, au contraire, est un être qui se comprend à partir de ses possibilités, qui se définit par ce qu'il projette d'être. Jean-Paul Sartre (1905-1980) a développé cette idée dans sa philosophie existentialiste : « L'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. » L'existence précède l'essence : l'homme n'est pas défini d'avance par une nature, il se définit par ses actes, par ses choix, par ses projets. Cette conception de l'historicité a des implications pour la compréhension de l'identité. L'identité n'est pas une essence immuable, un ensemble de caractères fixes qui définiraient une personne ou un peuple : elle est le produit d'une histoire, d'une mémoire, d'un projet. L'identité camerounaise, par exemple, n'est pas une réalité statique : elle est le produit de l'histoire du Cameroun, de la diversité de ses peuples, de la colonisation, des luttes d'indépendance, des constructions nationales. Elle est aussi un projet : les Camerounais se définissent par ce qu'ils veulent être, par le pays qu'ils veulent construire, par l'avenir qu'ils veulent réaliser. L'identité est donc à la fois mémoire et projet, héritage et construction. Cette conception de l'historicité a été reprise et développée par des philosophes africains. Marcien Towa, dans son œuvre, a insisté sur la nécessité pour les Africains de se réapproprier leur histoire, de la connaître, de la critiquer, de la dépasser. Pour Towa, l'identité africaine ne peut pas être une simple affirmation de l'authenticité, un retour à un passé mythique : elle doit être une construction critique, un projet de libération et de développement. L'historicité africaine est à la fois une mémoire (la connaissance du passé) et un projet (la construction de l'avenir). > **À retenir** : L'historicité (Heidegger) est constitutive de l'existence humaine : l'homme est un être temporel qui se projette vers l'avenir et assume son passé. La mémoire et le projet sont les deux dimensions de l'historicité. L'identité n'est pas une essence immuable : elle est le produit d'une histoire, d'une mémoire et d'un projet. Pour Marcien Towa, l'identité africaine doit être une construction critique, un projet de libération et de développement. ### 3. L'histoire et le sens : la question du progrès La question du sens de l'histoire est inséparable de la question du progrès. L'histoire a-t-elle un sens ? Va-t-elle vers un progrès, c'est-à-dire vers une amélioration des conditions de vie des hommes, vers un développement de leurs capacités, vers une réalisation plus complète de leur humanité ? Ou bien l'histoire est-elle un processus sans direction, fait d'avancées et de reculs, de progrès et de régressions, sans finalité assignable ? La croyance au progrès est une idée moderne, qui s'est développée à partir du XVIIe siècle avec la révolution scientifique et la philosophie des Lumières. Des penseurs comme Condorcet (1743-1794) ont affirmé que l'histoire de l'humanité est un progrès continu vers la perfection : les sciences se développent, les techniques se perfectionnent, les mœurs s'adoucissent, les institutions se rationalisent, la liberté s'étend. Dans son *Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain* (1795), Condorcet écrit : « Nos espérances sur l'état à venir de l'espèce humaine peuvent se réduire à ces trois points : la destruction de l'inégalité entre les nations ; les progrès de l'égalité dans un même peuple ; enfin le perfectionnement réel de l'homme. » Cette conception optimiste du progrès a dominé la pensée européenne pendant tout le XIXe siècle. Mais cette croyance au progrès a été profondément ébranlée par les catastrophes du XXe siècle : les deux guerres mondiales, les génocides, les totalitarismes, la destruction de l'environnement. Comment croire au progrès après Auschwitz ? Comment croire au progrès après Hiroshima ? Ces questions ont conduit de nombreux philosophes à critiquer l'idée de progrès. Theodor Adorno (1903-1969) et Max Horkheimer (1895-1973), dans *La Dialectique de la raison* (1944), ont montré que la raison instrumentale, qui devait libérer l'homme de la domination de la nature, a produit de nouvelles formes de domination : la technique, la bureaucratie, l'État totalitaire. Le progrès scientifique et technique n'est pas nécessairement un progrès humain : il peut être utilisé pour la destruction et l'oppression. Cette critique de l'idée de progrès a des implications pour la compréhension de l'histoire. Si l'histoire n'est pas un progrès continu, si elle est faite d'avancées et de reculs, de conquêtes et de pertes, alors le sens de l'histoire ne peut pas être trouvé dans une direction nécessaire : il doit être produit par les hommes eux-mêmes. C'est ce que soutient Jean-Paul Sartre dans sa philosophie existentialiste : l'histoire n'a pas de sens en elle-même, c'est l'homme qui lui donne un sens par ses choix et ses actions. Dans *L'Existentialisme est un humanisme* (1946), Sartre écrit : « L'homme est condamné à être libre. » Cette liberté est aussi une responsabilité : l'homme est responsable du sens qu'il donne à sa vie et à son histoire. Cette réflexion sur le progrès est particulièrement pertinente pour l'Afrique contemporaine. L'idée de progrès a été utilisée pour justifier la colonisation : les puissances européennes prétendaient apporter la « civilisation » et le « progrès » aux peuples africains « arriérés ». Cette idéologie du progrès a été dénoncée par les penseurs de la décolonisation, comme Frantz Fanon, qui a montré que la colonisation n'était pas un progrès mais une destruction : destruction des sociétés africaines, destruction des cultures africaines, destruction de la dignité humaine. Mais la question du progrès se pose encore aujourd'hui : les pays africains peuvent-ils « se développer » ? Le « développement » est-il un progrès ou une nouvelle forme de domination ? Ces questions sont au cœur des débats contemporains sur le développement, la mondialisation, l'émergence. > **À retenir** : La croyance au progrès (Condorcet, Lumières) affirme que l'histoire va vers une amélioration des conditions de vie des hommes. Cette croyance a été critiquée après les catastrophes du XXe siècle (Adorno, Horkheimer) : le progrès technique n'est pas nécessairement un progrès humain. Pour Sartre, l'histoire n'a pas de sens en elle-même : c'est l'homme qui lui donne un sens par ses choix. La question du progrès est au cœur des débats sur le développement en Afrique. ### 4. L'homme face à l'histoire : responsabilité et engagement La réflexion sur l'homme et l'histoire aboutit à une question pratique : comment l'homme doit-il se comporter face à l'histoire ? Doit-il subir passivement le cours des événements, ou doit-il s'engager activement pour transformer le monde ? Cette question de l'engagement est au cœur de la philosophie contemporaine. Pour la vision matérialiste, l'engagement est nécessaire : l'homme ne peut pas se contenter de contempler l'histoire, il doit agir pour la transformer. Marx exprime cette idée dans ses *Thèses sur Feuerbach* : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières ; ce qui importe, c'est de le transformer. » Cette formule célèbre résume la conception marxiste de la philosophie : la philosophie ne doit pas être une simple contemplation du monde, elle doit être une praxis, une action transformatrice. L'homme ne doit pas subir l'histoire : il doit la faire, il doit lutter pour l'émancipation, il doit construire une société plus juste. Pour la vision existentialiste, l'engagement est également nécessaire, mais pour des raisons différentes. Pour Sartre, l'homme est « condamné à être libre » : il ne peut pas échapper à sa liberté, il doit choisir, il doit s'engager. Ne pas s'engager est encore un choix, un choix de ne pas choisir, qui est une forme de mauvaise foi. L'homme est responsable de ses choix, et il est responsable du monde qu'il contribue à produire. Dans *L'Existentialisme est un humanisme*, Sartre écrit : « Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, il est responsable de tout ce qu'il fait. » Cette conception de l'engagement a des implications pour la compréhension de la responsabilité historique. L'homme est responsable de son histoire : il ne peut pas se défausser sur des forces extérieures, sur le destin, sur la fatalité. Les peuples africains, par exemple, ne peuvent pas se contenter d'accuser la colonisation de tous leurs maux : ils doivent assumer la responsabilité de leur présent et de leur avenir. Cette idée a été développée par des penseurs comme Marcien Towa, qui appelle les Africains à une « prise de conscience » et à une « prise en charge » de leur destin. Dans son ouvrage *L'Idée d'une philosophie africaine* (1979), Towa critique à la fois l'ethnophilosophie (qui prétend qu'il existe une philosophie africaine spontanée, sans effort critique) et l'afrocentrisme (qui idéalise le passé africain) : il appelle à une philosophie africaine critique, qui assume l'histoire africaine dans sa complexité et qui s'engage dans la construction de l'avenir. Cette conception de l'engagement a également des implications pour la compréhension de la citoyenneté. L'homme n'est pas seulement un individu isolé : il est membre d'une communauté, d'une nation, d'une humanité. Il a des devoirs envers cette communauté, il doit participer à sa vie, contribuer à son développement. La citoyenneté n'est pas un simple statut juridique : c'est un engagement, une participation active à la vie de la cité. Dans le contexte camerounais, cette conception de la citoyenneté est particulièrement pertinente : elle appelle les citoyens à s'engager dans la construction de la nation, à participer à la vie démocratique, à contribuer au développement du pays. > **À retenir** : L'homme est responsable de son histoire : il ne peut pas se défausser sur des forces extérieures. Pour Marx, « les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières ; ce qui importe, c'est de le transformer ». Pour Sartre, l'homme est « condamné à être libre » : il est responsable de tout ce qu'il fait. Pour Marcien Towa, les Africains doivent assumer la responsabilité de leur destin et s'engager dans la construction de l'avenir. ### 5. L'histoire et l'avenir : la question de l'utopie La réflexion sur l'homme et l'histoire ne peut pas ignorer la question de l'avenir. L'homme est un être qui se projette vers l'avenir, qui formule des projets, qui espère, qui craint. Mais quel avenir ? L'avenir est-il déjà écrit, déterminé par les lois de l'histoire, ou est-il ouvert, indéterminé, à construire ? Cette question est au cœur de la réflexion sur l'utopie. L'utopie (du grec *ou-topos*, « lieu qui n'existe pas ») désigne une représentation d'une société idéale, parfaite, qui n'existe pas encore mais qui pourrait exister. Le terme a été inventé par Thomas More (1478-1535) dans son ouvrage *Utopia* (1516), qui décrit une société imaginaire organisée selon la raison et la justice. Depuis More, l'utopie a été à la fois un genre littéraire et une catégorie politique : elle désigne la projection d'un avenir meilleur, la critique du présent au nom d'un idéal, l'espérance d'une transformation radicale de la société. La question de l'utopie est liée à la question du sens de l'histoire. Si l'histoire a un sens, si elle va vers un progrès, alors l'utopie est la projection de ce progrès dans l'avenir : elle est l'anticipation de ce que sera la société future. C'est ainsi que Marx concevait le communisme : non pas comme une utopie, c'est-à-dire comme une représentation idéale sans fondement réel, mais comme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. Marx critiquait les « socialistes utopiques » (comme Saint-Simon, Fourier, Owen) qui imaginaient des sociétés idéales sans analyser les conditions réelles de leur réalisation : pour Marx, le communisme n'est pas un idéal à réaliser, c'est un mouvement réel, produit par les contradictions du capitalisme. Mais la question de l'utopie se pose aussi en dehors du marxisme. Pour Ernst Bloch (1885-1977), auteur du *Principe espérance* (1954-1959), l'utopie est une dimension fondamentale de l'existence humaine : l'homme est un être d'espérance, un être qui se projette vers un avenir meilleur, un être qui refuse le présent tel qu'il est. Bloch distingue l'utopie abstraite (la simple rêverie, l'évasion hors du réel) et l'utopie concrète (la projection d'un avenir possible, fondée sur l'analyse des tendances réelles du présent). L'utopie concrète est une force de transformation : elle mobilise les hommes, elle les pousse à agir, elle leur donne l'espérance d'un monde meilleur. Cette réflexion sur l'utopie est particulièrement pertinente pour l'Afrique contemporaine. Après les indépendances, les peuples africains ont été animés par de grandes espérances : l'espérance d'un développement rapide, l'espérance d'une démocratie véritable, l'espérance d'une dignité retrouvée. Ces espérances ont été souvent déçues : les dictatures, les guerres civiles, la corruption, la pauvreté ont marqué l'histoire postcoloniale. Faut-il alors renoncer à l'utopie ? Faut-il se résigner au présent tel qu'il est ? Ou faut-il au contraire maintenir l'espérance, mais une espérance critique, fondée sur l'analyse des conditions réelles de sa réalisation ? Cette question est au cœur de la réflexion de nombreux penseurs africains. Pour Achille Mbembe (né en 1957), la question de l'avenir africain est une question ouverte : l'Afrique est un « devenir », un continent en train de se faire, dont l'avenir n'est pas écrit d'avance. Dans *Sortir de la grande nuit* (2010), Mbembe écrit : « L'Afrique est un nom donné à une expérience historique singulière, celle de la sortie de la grande nuit. » Cette sortie n'est pas achevée : elle est en cours, elle est à faire. L'avenir africain n'est ni un destin subi ni une utopie irréalisable : c'est une construction, une tâche, une responsabilité. > **À retenir** : L'utopie (More, Bloch) désigne la projection d'une société idéale, la critique du présent au nom d'un idéal, l'espérance d'une transformation radicale. Marx distingue le socialisme utopique (qui imagine des sociétés idéales sans analyser les conditions réelles) et le socialisme scientifique (qui analyse les tendances réelles du présent). Pour Bloch, l'utopie concrète est une force de transformation. Pour Mbembe, l'avenir africain est une construction, une tâche, une responsabilité. ## Conclusion Le chapitre « L'homme et l'histoire » nous a permis de saisir la complexité du rapport de l'homme à son histoire. Nous avons examiné les deux grandes visions qui s'affrontent dans la philosophie de l'histoire : la vision matérialiste, qui fait des conditions matérielles d'existence le moteur du devenir historique, et la vision idéaliste, qui accorde la primauté aux idées, à la conscience et à l'esprit. Nous avons vu que ces deux visions, loin d'être irréconciliables, peuvent être dépassées par une conception dialectique qui reconnaît l'interaction entre les conditions matérielles et les représentations humaines. Nous avons également réfléchi à la question de la connaissance historique : le fait historique est-il connaissable objectivement, ou toute reconstruction du passé est-elle nécessairement subjective ? Nous avons vu que l'objectivité historique est possible mais limitée : l'historien ne peut pas éliminer sa subjectivité, mais il peut la contrôler par la méthode critique. Cette réflexion est particulièrement importante pour l'historiographie africaine, qui doit se libérer des préjugés de l'historiographie coloniale et produire une connaissance critique du passé africain. Enfin, nous avons interrogé le sens de l'histoire : l'histoire a-t-elle un sens, une direction, une finalité ? Nous avons vu que cette question ne peut pas recevoir de réponse définitive : le sens de l'histoire n'est pas donné d'avance, il est produit par les hommes eux-mêmes, par leurs choix, leurs actions, leurs engagements. L'homme est à la fois sujet et produit de l'histoire : il hérite de conditions qu'il n'a pas choisies, mais il agit sur ces conditions et les transforme. Cette double dimension de la condition historique de l'homme est ce qui fait à la fois sa grandeur et sa responsabilité. Ce chapitre conclusif ouvre sur les questions que nous devrons examiner dans la suite de notre réflexion philosophique. Si l'homme est un être historique, s'il est responsable de son histoire, alors la question de l'action politique devient centrale : comment organiser la cité pour que les hommes puissent vivre ensemble dans la justice et la liberté ? Comment construire une société qui permette à chacun de réaliser son humanité ? Ces questions nous conduiront à examiner les notions de politique, de justice, de droit, d'État, qui sont au cœur de la philosophie pratique. Mais elles nous conduisent aussi à une question plus fondamentale : celle du sens de l'existence humaine. Si l'homme est un être historique, s'il est jeté dans le monde sans raison d'être préétablie, alors il doit donner lui-même un sens à sa vie. Cette question du sens est au cœur de la réflexion philosophique, et elle ne peut pas être éludée. La philosophie, comme l'a écrit Emmanuel Kant (1724-1804), répond à quatre questions fondamentales : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m'est-il permis d'espérer ? Qu'est-ce que l'homme ? La question de l'histoire est au carrefour de ces quatre questions : elle nous interroge sur ce que nous pouvons savoir du passé, sur ce que nous devons faire dans le présent, sur ce que nous pouvons espérer pour l'avenir, et sur ce que nous sommes en tant qu'êtres historiques. C'est pourquoi ce chapitre conclusif n'est pas une fin, mais un commencement : il ouvre sur la question la plus fondamentale de la philosophie, celle du sens de l'existence humaine dans l'histoire.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Selon la vision matérialiste de l'histoire, quel est le moteur principal du devenir historique ?
  2. 2. Pour les idéalistes, le fait historique est essentiellement :
  3. 3. Quelle notion désigne le caractère fondamentalement temporel et changeant de l'existence humaine ?
  4. 4. Selon Kant, l'histoire de l'humanité a un sens car elle tend vers :
  5. 5. Pour les matérialistes, l'avenir de l'humanité est :
  6. 6. La critique de Towa porte principalement sur :
  7. 7. Dans une perspective idéaliste, l'objectivité historique est :
  8. 8. Une mise en situation : un historien affirme que la Révolution française est due aux idées des Lumières. Cette thèse relève de :
  9. 9. Selon le matérialisme historique, l'« esprit » (idées, culture) est :
  10. 10. La notion de « sens de l'histoire » pour les matérialistes signifie que l'histoire :
  11. 11. Pour les idéalistes, le fait historique est un événement qui :
  12. 12. Une réflexion : si l'histoire est déterminée par les conditions matérielles, alors la liberté humaine est :