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Chapitre 2

Étude de : Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, de Marcien Towa

Lecture : 36 minQuiz de 12 questions

# Chapitre : Étude de *Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* de Marcien Towa ## Introduction Le programme officiel de philosophie de la classe de Terminale A au Cameroun, conformément aux directives du MINESEC, accorde une place centrale à l'étude des œuvres philosophiques africaines. Cette orientation répond à une double exigence : d'une part, initier l'élève à la pratique de la lecture philosophique sur des textes intégraux ; d'autre part, l'amener à s'interroger sur les conditions de possibilité d'une philosophie africaine authentique. C'est dans cette perspective que s'inscrit l'étude de l'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* de Marcien Towa, publié en 1979 aux Éditions CLE de Yaoundé. Cet ouvrage, qui constitue l'une des contributions majeures de la philosophie camerounaise et africaine, se présente comme une interrogation radicale sur le sens et la légitimité de la philosophie en Afrique. Towa y engage un débat critique avec les courants dominants de la pensée africaine de son temps, en particulier l'ethnophilosophie de Placide Tempels et la philosophie de la négritude de Léopold Sédar Senghor. L'originalité de sa démarche tient à ce qu'il refuse aussi bien l'identification naïve de la philosophie à la sagesse traditionnelle que l'adoption acritique du modèle philosophique occidental. L'étude de cette œuvre présente une valeur didactique exceptionnelle pour l'élève de Terminale A. Elle lui permet d'acquérir une connaissance précise des débats qui ont structuré la pensée africaine contemporaine, de développer son esprit critique face aux discours essentialistes sur l'identité, et de comprendre les enjeux philosophiques du développement. Elle l'initie également à une conception exigeante de la philosophie comprise comme activité critique et rationnelle, et non comme simple conservation d'un patrimoine culturel. Notre étude suivra l'ordre suivant : d'abord, les éléments biobibliographiques de Marcien Towa ; ensuite, l'étude des thématiques et problématiques de l'œuvre ; enfin, l'analyse critique et la valeur didactique de celle-ci. ## I. Éléments biobibliographiques de Marcien Towa ### A. Parcours biographique Marcien Towa est né en 1931 à Nkenglikok, un village de la région du Centre du Cameroun, dans le département de la Lekié. Il appartient à cette génération d'intellectuels africains formés dans les dernières années de la période coloniale et qui ont vécu pleinement les espoirs et les désillusions des indépendances. Son parcours intellectuel est marqué par une double formation : d'une part, une formation classique en philosophie dans les universités françaises, où il obtient l'agrégation ; d'autre part, une connaissance approfondie des traditions culturelles africaines, acquise dès l'enfance au sein de sa communauté beti. Towa a enseigné la philosophie à l'Université de Yaoundé pendant plusieurs décennies, où il a formé des générations d'étudiants et de professeurs de philosophie. Il a également exercé des responsabilités académiques importantes, notamment comme chef de département de philosophie. Son enseignement et ses écrits ont exercé une influence considérable sur le développement de la philosophie au Cameroun et dans toute l'Afrique francophone. Sa position institutionnelle lui a permis de participer activement aux grands débats intellectuels qui ont marqué l'Afrique postcoloniale. Il a notamment pris part aux discussions sur la place de la philosophie dans les systèmes éducatifs africains, sur les rapports entre tradition et modernité, et sur les conditions d'un véritable développement du continent. Son engagement intellectuel s'est toujours accompagné d'un souci pédagogique constant : rendre la philosophie accessible aux étudiants africains tout en maintenant l'exigence de rigueur et de radicalité propre à cette discipline. ### B. Œuvres principales et contexte de publication L'œuvre de Marcien Towa se déploie sur plusieurs décennies et comprend des ouvrages majeurs qui ont marqué l'histoire de la philosophie africaine. Son premier ouvrage important, *Léopold Sédar Senghor : négritude ou servitude ?*, publié en 1971 aux Éditions CLE, constitue une critique radicale de la négritude senghorienne. Towa y démontre que la conception de la négritude défendue par Senghor, loin d'être un instrument de libération, risque de maintenir l'Afrique dans une position de dépendance intellectuelle et culturelle vis-à-vis de l'Occident. L'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle*, publié en 1979, approfondit et systématise cette critique. L'ouvrage s'inscrit dans un contexte intellectuel particulièrement riche : celui des débats sur l'existence ou la non-existence d'une philosophie africaine qui ont agité le monde universitaire africain et occidental depuis la publication en 1945 de *La Philosophie bantoue* du missionnaire belge Placide Tempels. Ces débats ont opposé plusieurs écoles : les ethnophilosophes, qui affirment l'existence d'une philosophie collective et implicite dans les traditions africaines ; les critiques de l'ethnophilosophie, comme Paulin Hountondji et Marcien Towa, qui refusent cette conception et appellent à une pratique philosophique rigoureuse ; et les partisans d'une philosophie africaine originale, comme Kwasi Wiredu en Afrique anglophone. Towa publie ensuite *Poésie de la négritude : approche structuraliste* en 1983, où il applique les méthodes de l'analyse structurale à la poésie négro-africaine. Son ouvrage *L'Idée d'une philosophie africaine* (1979) reprend et développe les thèses essentielles de sa pensée. Enfin, *La Leçon de la philosophie* et divers articles et essais complètent une œuvre dont la cohérence et la rigueur sont remarquables. > **À RETENIR** : Marcien Towa (1931-2014) est un philosophe camerounais, professeur à l'Université de Yaoundé. Son œuvre principale, *Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* (1979), s'inscrit dans le débat sur l'existence d'une philosophie africaine et propose une conception critique et rationnelle de la philosophie, opposée à l'ethnophilosophie et à la négritude. ### C. La situation de l'œuvre dans le champ philosophique africain Pour comprendre la portée de l'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle*, il faut le situer dans le champ des débats philosophiques africains des années 1970. Cette période est marquée par une interrogation fondamentale : la philosophie est-elle possible en Afrique ? Et si oui, à quelles conditions ? Trois positions principales s'affrontent alors. La première, celle des ethnophilosophes, affirme que la philosophie africaine existe déjà sous forme de sagesse collective, de vision du monde implicite dans les traditions, les mythes, les proverbes et les pratiques sociales. Cette position, inaugurée par Placide Tempels dans *La Philosophie bantoue*, a été reprise et développée par des penseurs africains comme Alexis Kagame au Rwanda, qui a tenté de reconstituer la "philosophie bantoue" à partir de l'analyse linguistique, ou encore Basile-Juléat Fouda au Cameroun. La deuxième position, celle de la négritude, représentée principalement par Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, affirme l'existence d'une essence nègre, d'une âme noire spécifique, qui se manifesterait dans l'art, la religion, la sensibilité et la culture. Pour Senghor, le Nègre serait caractérisé par l'émotion, l'intuition et la participation, par opposition à la raison discursive et à l'analyse qui caractériseraient l'Occident. La troisième position, celle des critiques de l'ethnophilosophie, refuse ces deux premières approches. Elle est représentée notamment par Paulin Hountondji, philosophe béninois, qui dénonce dans *Sur la "philosophie africaine"* (1977) ce qu'il appelle le "mythe de la philosophie collective" et appelle à une pratique philosophique individuelle, rigoureuse et critique. Marcien Towa s'inscrit dans ce courant critique, mais avec une originalité propre : il insiste davantage sur la dimension politique et historique de la philosophie, et sur la nécessité de penser les conditions du développement africain. > **À RETENIR** : Le débat sur la philosophie africaine oppose trois courants : l'ethnophilosophie (Tempels, Kagame) qui affirme l'existence d'une philosophie collective implicite dans les traditions ; la négritude (Senghor, Césaire) qui postule une essence nègre spécifique ; et le courant critique (Hountondji, Towa) qui refuse ces conceptions et appelle à une pratique philosophique rigoureuse et individuelle. ## II. Étude des thématiques et problématiques de l'œuvre ### A. La place de la raison dans la philosophie de Towa #### 1. La raison comme faculté universelle et instrument de libération La question de la raison occupe une place centrale dans la pensée de Marcien Towa. Contre les thèses de la négritude qui attribuent au Nègre une faculté intuitive et émotionnelle spécifique, Towa affirme l'universalité de la raison. Pour lui, la raison est une faculté commune à tous les êtres humains, quelles que soient leur culture, leur race ou leur appartenance géographique. Cette affirmation n'est pas simplement théorique : elle a des implications pratiques et politiques considérables. En effet, si la raison est universelle, alors l'Afrique ne peut pas se dispenser de l'exercice de la pensée critique et conceptuelle. Elle ne peut pas se contenter d'une sagesse intuitive ou d'une vision du monde collective. Elle doit au contraire s'engager résolument dans la voie de la rationalité, c'est-à-dire dans l'examen critique des idées, des croyances et des institutions. C'est à cette condition seulement qu'elle pourra sortir du sous-développement et prendre en main son destin. Towa s'inscrit ici dans la tradition rationaliste de la philosophie moderne, celle de Descartes, de Kant et de Hegel. De Descartes, il retient l'exigence du doute méthodique et la volonté de ne rien admettre qui ne soit clairement et distinctement connu. De Kant, il retient l'affirmation de la majorité de l'esprit humain, c'est-à-dire la capacité de l'homme à penser par lui-même sans la tutelle d'autrui. De Hegel, il retient l'idée que la raison est à l'œuvre dans l'histoire et que les peuples qui ne s'engagent pas dans la voie de la rationalité restent en marge du progrès historique. > **À RETENIR** : Pour Marcien Towa, la raison est une faculté universelle, commune à tous les êtres humains. Contre la négritude de Senghor qui attribue au Nègre une faculté intuitive spécifique, Towa affirme que l'Afrique doit s'engager résolument dans l'exercice de la pensée critique et conceptuelle pour accéder au progrès et à la libération. #### 2. La raison contre l'émotion et l'intuition La critique de la négritude constitue un moment essentiel de la démonstration de Towa. Senghor, dans ses écrits, oppose l'émotion nègre à la raison hellène. Pour lui, le Nègre serait caractérisé par l'émotion, l'intuition, la participation mystique au monde, tandis que le Blanc serait caractérisé par la raison discursive, l'analyse et la maîtrise technique. Cette opposition, qui reprend en la renversant la vieille hiérarchie coloniale, est pour Towa profondément erronée et dangereuse. Erronée, car elle repose sur une fausse conception de la nature humaine. Il n'existe pas de facultés spécifiques propres à chaque race. L'émotion et la raison sont des facultés humaines universelles, présentes chez tous les individus, même si leur développement et leur expression varient selon les cultures et les individus. En attribuant l'émotion au Nègre et la raison au Blanc, Senghor reprend à son compte, en l'inversant, le préjugé raciste colonial qui refusait aux Africains la capacité de penser rationnellement. Dangereuse, car cette conception enferme l'Afrique dans une identité figée et essentialiste. Si le Nègre est par essence émotionnel et intuitif, alors il ne peut pas accéder à la rationalité scientifique et technique qui caractérise la modernité. Il est condamné à rester en marge du progrès, à demeurer dans un état de dépendance vis-à-vis de l'Occident. La négritude, loin d'être un instrument de libération, devient ainsi une idéologie de la servitude. Towa oppose à cette conception une conception dynamique et historique de l'identité. L'identité n'est pas une essence immuable, mais une construction historique et culturelle. Les peuples se transforment, évoluent, s'enrichissent au contact des autres. L'Afrique n'est pas condamnée à répéter éternellement son passé ; elle peut et doit se projeter dans l'avenir, en s'appropriant les acquis de la rationalité moderne. #### 3. La raison et la critique de l'ethnophilosophie La critique de l'ethnophilosophie est inséparable de l'affirmation de la raison comme faculté universelle. L'ethnophilosophie, dans sa version tempelsienne, prétend que la philosophie bantoue existe sous forme de système de pensée collectif, implicite dans les croyances et les pratiques traditionnelles. Cette conception repose selon Towa sur une confusion fondamentale entre philosophie et culture, entre pensée conceptuelle et vision du monde. La philosophie, au sens strict, est une activité critique et réflexive. Elle suppose un sujet individuel qui pense par lui-même, qui interroge ses propres croyances, qui soumet ses idées à l'examen de la raison. Elle se caractérise par l'usage de concepts, c'est-à-dire de notions abstraites et générales, et par la volonté de justifier rationnellement ses affirmations. Or, l'ethnophilosophie ne satisfait à aucune de ces exigences. Elle ne fait que décrire des croyances collectives, sans les soumettre à la critique ; elle ne produit pas de concepts, mais se contente de transposer en langage philosophique des représentations mythiques ; elle n'engage aucun sujet pensant, mais parle au nom d'une collectivité anonyme. Towa rejoint ici la critique de Paulin Hountondji, qui dénonce dans l'ethnophilosophie un "mythe" : le mythe d'une philosophie collective qui n'a jamais existé et qui ne peut pas exister. Mais il va plus loin que Hountondji en montrant les implications politiques de l'ethnophilosophie. En présentant les croyances traditionnelles comme une philosophie accomplie, l'ethnophilosophie détourne les Africains de l'effort de pensée critique et les maintient dans l'immobilisme. Elle légitime l'ordre établi, qu'il soit traditionnel ou postcolonial, en lui donnant une caution philosophique. > **À RETENIR** : Pour Towa, la philosophie est une activité critique et réflexive qui suppose un sujet individuel pensant par lui-même. L'ethnophilosophie, qui prétend découvrir une philosophie collective implicite dans les traditions, confond philosophie et culture et détourne les Africains de l'effort de pensée critique. ### B. Critique de l'ethnophilosophie #### 1. Genèse et présentation de l'ethnophilosophie Pour comprendre la critique towienne de l'ethnophilosophie, il faut d'abord en connaître la genèse. L'ethnophilosophie naît avec la publication en 1945 de *La Philosophie bantoue* de Placide Tempels, missionnaire franciscain belge travaillant au Congo belge (actuelle République Démocratique du Congo). Tempels, qui a vécu de nombreuses années parmi les Luba, prétend avoir découvert que les Bantous possèdent une philosophie cohérente et systématique, fondée sur la notion de "force vitale". Selon lui, les Bantous concevraient l'être comme force, et non comme substance, et organiseraient leur vision du monde autour de la hiérarchie des forces vitales. L'ouvrage de Tempels a connu un succès considérable et a suscité de nombreux débats. Certains penseurs africains y ont vu une reconnaissance de la dignité de la pensée africaine, une preuve que l'Afrique possède elle aussi une philosophie. D'autres y ont vu une entreprise de domination déguisée, une façon de figer l'Afrique dans son passé et de la maintenir sous tutelle. C'est dans ce second camp que se range Towa. L'ethnophilosophie s'est développée après Tempels avec des auteurs comme Alexis Kagame, philosophe rwandais, qui a tenté de reconstituer la "philosophie bantoue" à partir de l'analyse de la langue kinyarwanda. Dans *La Philosophie bantoue comparée* (1976), Kagame entreprend une analyse sémantique des catégories fondamentales de la pensée bantoue à partir de la grammaire et du lexique. Il prétend ainsi démontrer que les Bantous possèdent une ontologie, une métaphysique et une éthique implicites, comparables à celles des grandes traditions philosophiques. Au Cameroun, l'ethnophilosophie a également trouvé des représentants, notamment Basile-Juléat Fouda, qui a publié des travaux sur la philosophie beti, et Engelbert Mveng, qui a développé une réflexion sur la spiritualité et l'art africains. Ces auteurs partagent tous une même conviction : la philosophie africaine existe déjà, sous forme de sagesse collective, et il suffit de la "déterrer" ou de la "révéler" pour lui donner une existence explicite. #### 2. Les arguments de Towa contre l'ethnophilosophie La critique de Towa contre l'ethnophilosophie se déploie sur plusieurs plans : épistémologique, méthodologique et politique. Sur le plan épistémologique, Towa dénonce la confusion entre philosophie et vision du monde. Une vision du monde est un ensemble de représentations collectives, de croyances et de valeurs partagées par une communauté. Elle est implicite, non thématisée, et se transmet par la tradition, les mythes, les rites et les pratiques sociales. La philosophie, au contraire, est une activité explicite de pensée, qui thématise ses objets, qui les soumet à l'examen critique et qui cherche à les justifier rationnellement. Or, l'ethnophilosophie confond ces deux niveaux : elle prend les croyances collectives pour une philosophie, et le philosophe pour un simple porte-parole de la communauté. Sur le plan méthodologique, Towa dénonce le procédé qui consiste à "découvrir" une philosophie là où il n'y a que des croyances. L'ethnophilosophe ne fait pas de la philosophie : il fait de l'ethnologie, c'est-à-dire une description des croyances et des pratiques d'une culture. Il observe, il recueille, il classe, il interprète, mais il ne pense pas. Il ne soumet pas les croyances qu'il décrit à la critique, il ne les interroge pas, il ne les juge pas. Il se contente de les exposer, souvent en leur donnant une formulation philosophique qui les trahit. Sur le plan politique, Towa dénonce les conséquences conservatrices de l'ethnophilosophie. En présentant les croyances traditionnelles comme une philosophie accomplie, l'ethnophilosophie les soustrait à la critique et les fige dans leur forme actuelle. Elle interdit de les interroger, de les transformer, de les dépasser. Elle légitime ainsi l'ordre établi, qu'il soit traditionnel ou postcolonial, et détourne les Africains de la tâche de construire leur avenir par la pensée et l'action. > **À RETENIR** : La critique towienne de l'ethnophilosophie repose sur trois arguments : épistémologique (confusion entre philosophie et vision du monde), méthodologique (l'ethnophilosophe décrit sans penser) et politique (l'ethnophilosophie légitime l'ordre établi et détourne de la critique). #### 3. La question de la "philosophie bantoue" de Tempels L'analyse de la "philosophie bantoue" de Tempels occupe une place particulière dans la critique towienne. Towa reconnaît à Tempels le mérite d'avoir posé la question de la pensée africaine et d'avoir tenté de la prendre au sérieux. Mais il dénonce la méthode et les conclusions de l'auteur belge. La méthode de Tempels est celle de l'ethnologue : il observe les pratiques et les croyances des Bantous, il interroge les informateurs, il recueille des récits et des proverbes, puis il reconstruit un système philosophique cohérent. Or, cette reconstruction est le produit de l'interprétation de Tempels lui-même, et non une donnée recueillie sur le terrain. Les Bantous ne se pensent pas comme les tenants d'une "philosophie de la force vitale" ; c'est Tempels qui les pense ainsi. La "philosophie bantoue" est donc une construction de l'ethnologue, projetée sur les Bantous, et non une réalité découverte. Les conclusions de Tempels sont également contestables. En affirmant que la philosophie bantoue est fondée sur la notion de "force vitale", Tempels réduit la diversité des pensées bantoues à un schéma unique. Il ignore les différences entre les peuples bantous, les évolutions historiques, les contradictions internes. Il présente une vision statique et homogène de la pensée africaine, qui correspond plus à ses propres préoccupations théologiques qu'à la réalité des croyances bantoues. Towa dénonce enfin les implications politiques de la "philosophie bantoue". En présentant les Bantous comme des êtres religieux et mystiques, dont la pensée est fondamentalement différente de la pensée occidentale, Tempels justifie la colonisation et la mission civilisatrice. Les Bantous ont besoin d'être guidés, éduqués, protégés, car ils ne peuvent pas accéder par eux-mêmes à la rationalité moderne. La "philosophie bantoue" devient ainsi une idéologie de la domination coloniale. ### C. Rapport à la tradition et à la modernité #### 1. La tradition comme obstacle ou comme ressource ? La question du rapport à la tradition est au cœur de la problématique towienne. Towa refuse aussi bien l'attitude traditionaliste, qui sacralise la tradition et s'y soumet sans examen, que l'attitude moderniste, qui la rejette en bloc au nom du progrès. Il propose une attitude critique qui distingue dans la tradition ce qui peut être conservé et ce qui doit être dépassé. La tradition, pour Towa, n'est pas une essence immuable, mais un héritage historique en perpétuelle transformation. Elle est le produit de l'histoire d'un peuple, de ses expériences, de ses luttes, de ses créations. Elle n'est ni bonne ni mauvaise en soi : elle est ce que les générations successives en font. La question n'est donc pas de savoir si la tradition est vraie ou fausse, mais de savoir ce qu'elle peut apporter à la résolution des problèmes actuels de l'Afrique. Towa distingue ainsi deux attitudes possibles face à la tradition. La première, qu'il critique, consiste à faire de la tradition un absolu, une source de vérité et de valeurs intouchable. Cette attitude, qui caractérise l'ethnophilosophie et le traditionalisme, conduit à l'immobilisme et à la stérilité. Elle empêche l'Afrique de penser son avenir et de s'adapter aux défis de la modernité. La seconde, qu'il préconise, consiste à considérer la tradition comme un matériau à travailler, à critiquer, à transformer. Cette attitude, qui est celle du philosophe, permet de puiser dans la tradition les éléments qui peuvent être utiles à la construction de l'avenir, tout en rejetant ceux qui font obstacle au progrès. > **À RETENIR** : Pour Towa, la tradition n'est ni un absolu à sacraliser ni un bloc à rejeter. Elle est un héritage historique à soumettre à la critique, à travailler et à transformer. L'attitude traditionaliste conduit à l'immobilisme, tandis que l'attitude critique permet de puiser dans la tradition ce qui peut servir la construction de l'avenir. #### 2. La modernité comme exigence de rationalité La modernité, pour Towa, n'est pas une réalité géographique ou culturelle, mais une exigence de rationalité. Être moderne, ce n'est pas imiter l'Occident, c'est exercer sa raison de manière critique et créatrice. C'est soumettre les croyances, les institutions et les pratiques à l'examen de la raison, et les transformer en fonction des besoins et des aspirations du présent. Cette conception de la modernité a des implications importantes pour l'Afrique. Elle signifie d'abord que l'Afrique ne peut pas se contenter d'emprunter à l'Occident ses techniques et ses institutions sans les comprendre et les critiquer. Elle doit s'approprier la rationalité moderne, c'est-à-dire la capacité de penser par soi-même, de juger, de décider. Elle doit former des esprits critiques, capables de remettre en question les évidences et de proposer des solutions nouvelles. Elle signifie ensuite que l'Afrique doit se libérer de la tutelle intellectuelle de l'Occident. Trop souvent, les intellectuels africains se contentent de reproduire les théories et les méthodes élaborées en Occident, sans les adapter aux réalités africaines. Ils sont aliénés, c'est-à-dire qu'ils pensent avec les concepts des autres et au nom des intérêts des autres. La modernité authentique exige une décolonisation de la pensée, une prise de conscience de sa propre situation et une élaboration de concepts et de méthodes adaptés à ses propres problèmes. Elle signifie enfin que l'Afrique doit s'engager résolument dans la voie du développement scientifique et technique. Le sous-développement de l'Afrique n'est pas une fatalité, mais le résultat de l'histoire, de la colonisation et de l'exploitation. Pour en sortir, l'Afrique doit développer ses capacités scientifiques et techniques, former des chercheurs et des ingénieurs, créer des institutions de recherche et d'enseignement supérieur. C'est à ce prix qu'elle pourra accéder à la modernité et prendre en main son destin. #### 3. La critique de la "raison occidentale" et l'universalité de la raison Une des originalités de la pensée de Towa est de refuser à la fois l'universalisme abstrait de l'Occident et le relativisme culturel qui enferme chaque culture dans sa particularité. Il affirme l'universalité de la raison, mais il reconnaît que la raison s'exerce toujours dans des contextes historiques et culturels particuliers. Cette position le distingue à la fois des philosophes occidentaux qui prétendent détenir la vérité universelle et des penseurs africains qui revendiquent une spécificité culturelle absolue. Pour Towa, la raison n'est la propriété d'aucune culture. Elle est une faculté humaine universelle, qui s'exerce dans toutes les cultures, mais qui se développe et s'exprime différemment selon les contextes historiques. Cette conception a des implications importantes pour le dialogue interculturel. Elle permet de reconnaître la valeur des différentes traditions philosophiques, sans pour autant tomber dans un relativisme qui interdirait tout jugement critique. Elle permet de critiquer les croyances et les pratiques de sa propre culture, comme celles des autres cultures, au nom de la raison. Elle permet enfin de construire une philosophie véritablement universelle, qui intègre les apports de toutes les cultures tout en les soumettant à l'examen critique. > **À RETENIR** : Towa refuse à la fois l'universalisme abstrait de l'Occident et le relativisme culturel. Il affirme l'universalité de la raison, tout en reconnaissant qu'elle s'exerce dans des contextes historiques et culturels particuliers. Cette position permet un dialogue critique entre les cultures et la construction d'une philosophie véritablement universelle. ### D. Le projet philosophique africain #### 1. La philosophie comme activité critique et libératrice Le projet philosophique africain, tel que le conçoit Towa, est inséparable de la lutte pour la libération de l'Afrique. La philosophie n'est pas une activité désintéressée, coupée des réalités sociales et politiques. Elle est une arme au service de la libération, un instrument de critique et de transformation du réel. Cette conception de la philosophie s'enracine dans la tradition marxiste, que Towa connaît bien et dont il s'inspire. Pour Marx, la philosophie ne doit pas se contenter d'interpréter le monde, elle doit le transformer. Elle doit dévoiler les mécanismes de l'exploitation et de la domination, et contribuer à l'émancipation des opprimés. Towa reprend cette exigence à son compte, en l'appliquant à la situation de l'Afrique postcoloniale. La philosophie africaine doit donc être une philosophie engagée, qui prend position dans les débats de son temps, qui dénonce les injustices et les oppressions, qui propose des solutions aux problèmes de la société. Elle ne peut pas se contenter de commenter les textes des philosophes occidentaux ou de décrire les croyances traditionnelles. Elle doit penser la situation de l'Afrique, ses problèmes, ses aspirations, et contribuer à la construction d'un avenir meilleur. Cette conception de la philosophie a des implications pédagogiques importantes. Elle signifie que l'enseignement de la philosophie en Afrique ne doit pas se limiter à la transmission d'un savoir académique, mais doit former des esprits critiques, capables de penser par eux-mêmes et de s'engager dans la transformation de la société. Elle signifie que la philosophie doit être enseignée en relation avec les problèmes concrets de la société africaine : le sous-développement, la pauvreté, les inégalités, les conflits, la corruption, etc. #### 2. La philosophie et le développement de l'Afrique La question du développement est au cœur du projet philosophique de Towa. Pour lui, la philosophie africaine doit contribuer au développement de l'Afrique, c'est-à-dire à l'amélioration des conditions de vie des populations, à la croissance économique, à la justice sociale, à la démocratie. Cette exigence implique une critique radicale des idéologies qui justifient le sous-développement de l'Afrique. Towa dénonce ainsi les discours qui attribuent le sous-développement à des causes naturelles ou culturelles : le climat, la race, la mentalité, la tradition. Ces discours, qui reprennent les vieux stéréotypes coloniaux, servent à justifier l'ordre établi et à détourner l'attention des véritables causes du sous-développement : l'exploitation coloniale et néocoloniale, l'injustice des échanges internationaux, la corruption des élites, l'absence de volonté politique. La philosophie doit également contribuer à la définition d'un projet de société pour l'Afrique. Quel type de développement l'Afrique veut-elle ? Quelles valeurs veut-elle promouvoir ? Quelles institutions veut-elle construire ? Ces questions sont philosophiques avant d'être économiques ou politiques. Elles exigent une réflexion sur les fins de la société, sur le sens de l'existence humaine, sur les conditions d'une vie bonne et juste. Towa ne propose pas de modèle de développement tout fait. Il affirme que l'Afrique doit inventer sa propre voie, en fonction de ses besoins, de ses ressources et de ses aspirations. Mais il pose des conditions : le développement doit être pensé et voulu par les Africains eux-mêmes, il doit bénéficier à tous et non à une minorité, il doit respecter la dignité humaine et les droits fondamentaux. #### 3. La décolonisation de la pensée et l'africanité Le projet philosophique de Towa implique une décolonisation de la pensée. Les Africains doivent se libérer des catégories de pensée héritées de la colonisation, qui les empêchent de penser leur propre situation et de construire leur propre avenir. Cette décolonisation de la pensée passe d'abord par une critique des idéologies coloniales et néocoloniales. Towa dénonce ainsi le discours de la "mission civilisatrice" qui a justifié la colonisation, le discours de la "coopération" qui masque la domination néocoloniale, le discours du "développement" qui impose des modèles étrangers. Ces discours, produits par l'Occident et relayés par les élites africaines, maintiennent l'Afrique dans une position de dépendance intellectuelle et politique. Elle passe ensuite par une réappropriation de l'histoire et de la culture africaines. Les Africains doivent connaître leur histoire, non pour s'y enfermer, mais pour comprendre leur situation présente et construire leur avenir. Ils doivent connaître leur culture, non pour la sacraliser, mais pour la critiquer et la transformer. Cette réappropriation est une condition de la liberté : on ne peut pas penser librement si on ne connaît pas ses propres racines. Elle passe enfin par la construction d'une pensée originale, qui ne soit ni une copie de la pensée occidentale ni une répétition de la pensée traditionnelle. Cette pensée originale doit être le produit de l'effort critique des intellectuels africains, qui pensent leur situation à partir de leur propre expérience et avec les moyens conceptuels qu'ils se sont appropriés. Elle doit être une pensée vivante, en dialogue avec les autres pensées, ouverte sur le monde, mais enracinée dans les réalités africaines. > **À RETENIR** : Le projet philosophique africain de Towa est une philosophie engagée au service de la libération et du développement de l'Afrique. Elle implique une décolonisation de la pensée, une réappropriation critique de l'histoire et de la culture africaines, et la construction d'une pensée originale, ni copie de la pensée occidentale ni répétition de la pensée traditionnelle. ## III. Analyse critique et valeur didactique de l'œuvre ### A. Les forces de l'œuvre #### 1. Une pensée rigoureuse et cohérente La première force de l'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* réside dans la rigueur et la cohérence de la pensée de Towa. L'auteur ne se contente pas d'affirmer des thèses ; il les argumente, les justifie, les confronte aux objections. Il construit une démonstration solide, qui progresse de manière méthodique et qui aboutit à des conclusions claires et nettes. Cette rigueur se manifeste notamment dans la critique de l'ethnophilosophie. Towa ne se contente pas de rejeter les thèses de Tempels et de ses successeurs ; il en analyse les présupposés, en démonte les arguments, en montre les implications. Il ne laisse rien au hasard : chaque affirmation est étayée, chaque objection est examinée, chaque conclusion est justifiée. Cette rigueur est également visible dans la construction de l'ouvrage. Towa procède par étapes : il commence par poser le problème, puis il examine les différentes solutions proposées, enfin il propose sa propre conception. Cette démarche, qui est celle de la dissertation philosophique classique, permet au lecteur de suivre le fil de la pensée et de comprendre les enjeux du débat. #### 2. Une pensée originale et féconde La deuxième force de l'œuvre réside dans son originalité. Towa ne se contente pas de reprendre les critiques déjà formulées contre l'ethnophilosophie ; il les approfondit, les renouvelle, les dépasse. Il apporte une contribution personnelle au débat sur la philosophie africaine, en proposant une conception originale de la philosophie et de son rôle en Afrique. Cette originalité se manifeste notamment dans la conception towienne de la philosophie comme activité critique et libératrice. Towa ne conçoit pas la philosophie comme une simple discipline académique, mais comme une pratique de liberté, un instrument de transformation du réel. Cette conception, qui s'enracine dans la tradition marxiste, donne à la philosophie une portée politique et sociale que les conceptions académiques ignorent. Elle se manifeste également dans la conception towienne de la tradition et de la modernité. Towa refuse aussi bien le traditionalisme que le modernisme, et propose une attitude critique qui permet de distinguer dans la tradition ce qui peut être conservé et ce qui doit être dépassé. Cette position nuancée, qui évite les pièges de l'essentialisme et du relativisme, est d'une grande fécondité pour penser la situation de l'Afrique contemporaine. #### 3. Une pensée ancrée dans le réel africain La troisième force de l'œuvre réside dans son ancrage dans le réel africain. Towa ne philosophe pas dans l'abstrait, à partir de concepts généraux et de problèmes éternels. Il pense à partir de la situation concrète de l'Afrique, de ses problèmes, de ses aspirations. Il prend en compte les réalités sociales, politiques, économiques et culturelles du continent. Cet ancrage dans le réel se manifeste notamment dans l'analyse des causes du sous-développement. Towa ne se contente pas de dénoncer l'exploitation coloniale et néocoloniale ; il analyse les mécanismes concrets de cette exploitation, les acteurs qui en bénéficient, les idéologies qui la justifient. Il montre comment les élites africaines, loin de lutter contre le sous-développement, en sont souvent les complices. Il se manifeste également dans la prise en compte des réalités culturelles africaines. Towa ne méprise pas la culture africaine ; il la connaît et la respecte. Mais il refuse de la sacraliser, de la figer dans une essence immuable. Il l'interroge, la critique, la travaille, pour en dégager les éléments qui peuvent servir la construction de l'avenir. ### B. Les limites et les critiques possibles #### 1. Une conception trop étroite de la philosophie ? La première limite de l'œuvre de Towa réside peut-être dans sa conception de la philosophie. En définissant la philosophie comme activité critique et rationnelle, Towa exclut du champ philosophique toutes les formes de pensée qui ne se conforment pas à ce modèle. Or, on peut se demander si cette conception n'est pas trop étroite, si elle ne réduit pas la philosophie à une seule de ses dimensions. Certains critiques ont ainsi reproché à Towa de privilégier la raison discursive au détriment d'autres formes de pensée : l'intuition, la contemplation, la sagesse pratique. Ils ont fait valoir que la philosophie n'est pas seulement une activité critique, mais aussi une recherche de sens, une quête de sagesse, une méditation sur la condition humaine. En réduisant la philosophie à la critique, Towa aurait appauvri la philosophie africaine et l'aurait privée de ressources précieuses. D'autres critiques ont reproché à Towa de privilégier la philosophie occidentale comme modèle, au détriment des traditions philosophiques africaines. En définissant la philosophie à partir de critères empruntés à la tradition occidentale (Descartes, Kant, Hegel, Marx), Towa aurait imposé un modèle étranger et aurait empêché l'émergence d'une philosophie africaine authentique. Cette critique, formulée notamment par les partisans de l'ethnophilosophie, est rejetée par Towa qui y voit une confusion entre la forme et le fond : la philosophie n'est pas liée à une culture particulière, mais à l'exercice universel de la raison. #### 2. Une critique trop sévère de la tradition ? La deuxième limite de l'œuvre de Towa réside peut-être dans sa critique de la tradition. En insistant sur la nécessité de soumettre la tradition à la critique, Towa risque de jeter le bébé avec l'eau du bain. Il ne distingue pas suffisamment entre les aspects de la tradition qui sont effectivement des obstacles au progrès et ceux qui pourraient être des ressources pour la construction de l'avenir. Cette critique est formulée notamment par les penseurs qui, comme le philosophe camerounais Jean-Marc Ela, insistent sur la nécessité de prendre au sérieux les traditions africaines et de les intégrer dans une réflexion sur le développement. Pour ces penseurs, la tradition n'est pas seulement un obstacle à dépasser, mais aussi une ressource à mobiliser. Elle contient des valeurs, des savoirs, des pratiques qui peuvent être utiles pour penser le développement de manière alternative. Towa répondrait sans doute que sa critique de la tradition ne vise pas la tradition en général, mais l'attitude traditionaliste qui la sacralise et s'y soumet sans examen. Il reconnaît que la tradition contient des éléments précieux, mais il affirme que ces éléments ne peuvent être dégagés que par une critique rigoureuse. La question reste ouverte de savoir si cette critique est suffisamment nuancée, si elle ne risque pas de conduire à un rejet global de la tradition. #### 3. Une pensée trop marquée par le marxisme ? La troisième limite de l'œuvre de Towa réside peut-être dans son inspiration marxiste. En concevant la philosophie comme une arme au service de la libération et du développement, Towa s'inscrit dans une tradition qui a été critiquée pour son économisme, son matérialisme et son utopisme. Les critiques du marxisme ont fait valoir que cette conception de la philosophie réduit la pensée à un instrument de lutte politique, et qu'elle néglige les dimensions proprement philosophiques de la réflexion : la question de la vérité, la question du sens, la question de l'existence. Ils ont également fait valoir que le marxisme a conduit, dans les pays qui s'en sont réclamés, à des régimes autoritaires et à des catastrophes économiques et humaines. Towa répondrait sans doute que sa conception de la philosophie n'est pas réductible au marxisme, même si elle s'en inspire. Il affirme que la philosophie doit être critique et libératrice, mais il ne réduit pas la libération à la transformation économique. Il reconnaît l'importance des dimensions culturelles, spirituelles et existentielles de la libération. Il reste que sa pensée est marquée par le marxisme, et que cette marque peut être considérée comme une limite par certains lecteurs. ### C. La valeur didactique de l'œuvre #### 1. Un outil de formation à la pensée critique La valeur didactique de l'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* réside d'abord dans sa contribution à la formation de la pensée critique. L'œuvre de Towa apprend à l'élève à ne pas accepter les idées toutes faites, à interroger les évidences, à soumettre les croyances à l'examen de la raison. Cette formation à la pensée critique est particulièrement importante dans le contexte africain, où les traditions et les autorités exercent une pression considérable sur les individus. L'élève apprend à ne pas se soumettre aveuglément à la tradition, à l'autorité, à la coutume. Il apprend à penser par lui-même, à juger par lui-même, à décider par lui-même. Il apprend à résister aux manipulations idéologiques, qu'elles viennent des médias, des politiques ou des religieux. Cette formation à la pensée critique passe notamment par l'étude des arguments de Towa contre l'ethnophilosophie et la négritude. L'élève apprend à analyser un argument, à en repérer les présupposés, à en évaluer la validité. Il apprend à construire des arguments, à les justifier, à les confronter aux objections. Il apprend enfin à prendre position, à défendre ses convictions, tout en restant ouvert au dialogue et à la discussion. #### 2. Un outil de connaissance de la pensée africaine La valeur didactique de l'œuvre réside ensuite dans sa contribution à la connaissance de la pensée africaine. L'élève de Terminale A découvre à travers l'œuvre de Towa les grands débats qui ont structuré la philosophie africaine contemporaine : le débat sur l'existence d'une philosophie africaine, le débat sur la négritude, le débat sur le rapport entre tradition et modernité. Cette connaissance est essentielle pour la formation de l'élève camerounais. Elle lui permet de comprendre les enjeux intellectuels et politiques de la pensée africaine, de situer les différentes positions dans le débat, de se forger une opinion personnelle. Elle lui permet également de découvrir la richesse et la diversité de la pensée africaine, trop souvent réduite à des stéréotypes. L'étude de l'œuvre de Towa permet également à l'élève de découvrir des philosophes africains qu'il ne connaît pas : Placide Tempels, Alexis Kagame, Paulin Hountondji, Léopold Sédar Senghor, etc. Elle l'initie à la lecture des textes philosophiques africains, à l'analyse des arguments, à la discussion des thèses. Elle contribue ainsi à la formation d'une culture philosophique africaine, indispensable pour penser la situation de l'Afrique contemporaine. #### 3. Un outil de réflexion sur les problèmes de l'Afrique contemporaine La valeur didactique de l'œuvre réside enfin dans sa contribution à la réflexion sur les problèmes de l'Afrique contemporaine. L'œuvre de Towa aborde des questions essentielles pour l'avenir du continent : le sous-développement, la dépendance, l'identité, la démocratie, le développement. Ces questions sont au cœur des préoccupations des élèves camerounais. Ils vivent quotidiennement les conséquences du sous-développement : la pauvreté, le chômage, l'insécurité, la corruption. Ils sont confrontés aux questions d'identité : qui sommes-nous ? Que voulons-nous ? Où allons-nous ? Ils sont confrontés aux questions politiques : quel type de société voulons-nous ? Quelles valeurs voulons-nous promouvoir ? L'œuvre de Towa fournit des outils conceptuels pour penser ces questions. Elle apprend à l'élève à analyser les causes du sous-développement, à dénoncer les idéologies qui le justifient, à proposer des solutions. Elle apprend à l'élève à penser l'identité africaine de manière critique, sans tomber ni dans l'essentialisme ni dans le relativisme. Elle apprend à l'élève à penser le développement de manière globale, en prenant en compte les dimensions économiques, politiques, culturelles et humaines. > **À RETENIR** : L'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* de Marcien Towa présente une triple valeur didactique : il forme à la pensée critique, il fait connaître la pensée africaine, et il fournit des outils pour penser les problèmes de l'Afrique contemporaine. ## Conclusion Au terme de cette étude, il apparaît que l'*Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle* de Marcien Towa constitue une œuvre majeure de la philosophie africaine contemporaine. Par sa critique radicale de l'ethnophilosophie et de la négritude, par son affirmation de l'universalité de la raison, par sa conception de la philosophie comme activité critique et libératrice, Towa a profondément renouvelé les termes du débat sur la philosophie africaine. L'œuvre de Towa nous apprend d'abord que la philosophie n'est pas une propriété de l'Occident, mais une activité humaine universelle. Elle nous apprend ensuite que la philosophie africaine ne peut pas se contenter de répéter les croyances traditionnelles ou de copier les modèles occidentaux. Elle doit être une pensée vivante, critique, créatrice, engagée dans les problèmes de son temps. Elle nous apprend enfin que la libération de l'Afrique passe par la décolonisation de la pensée, par la réappropriation critique de l'histoire et de la culture, par la construction d'une pensée originale et féconde. La pensée de Towa ouvre ainsi des perspectives fécondes pour la réflexion philosophique en Afrique. Elle invite les jeunes philosophes africains à s'engager dans la voie de la critique et de la création, à penser leur situation à partir de leur propre expérience, à contribuer à la construction d'un avenir meilleur pour le continent. Elle invite également les philosophes du monde entier à dialoguer avec la pensée africaine, à reconnaître sa valeur et sa fécondité, à s'enrichir de ses apports. Cette étude de l'œuvre de Towa nous conduit naturellement à nous interroger sur les prolongements possibles de sa pensée. Comment penser aujourd'hui la question de l'identité africaine après la critique towienne de l'essentialisme ? Comment penser le développement de l'Afrique après la critique towienne des idéologies du sous-développement ? Comment penser la place de la philosophie dans la société africaine contemporaine ? Ces questions, qui restent ouvertes, montrent que la pensée de Towa n'est pas une pensée close, mais une pensée vivante, qui continue d'interroger et de féconder la réflexion philosophique africaine. C'est dire que l'étude de cette œuvre n'est pas seulement un exercice scolaire, mais une initiation à la pratique philosophique elle-même, une invitation à penser par soi-même et à s'engager dans la transformation du réel.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Quel est le pays d'origine de Marcien Towa ?
  2. 2. Quelle est la principale cible de la critique de Marcien Towa dans son œuvre ?
  3. 3. Selon Towa, quelle est la condition première d'une véritable philosophie africaine ?
  4. 4. Quel philosophe occidental Towa utilise-t-il comme référence pour définir la philosophie ?
  5. 5. Dans l'Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle, Towa reproche à l'ethnophilosophie de :
  6. 6. Pour Towa, le rapport à la tradition doit être :
  7. 7. Quel est le projet philosophique que Towa assigne à l'Afrique ?
  8. 8. Selon Towa, l'ethnophilosophie est un obstacle au développement de l'Afrique parce qu'elle :
  9. 9. Quelle est la valeur didactique de l'œuvre de Towa pour les élèves de Terminale ?
  10. 10. Dans une dissertation, pour illustrer la critique de l'ethnophilosophie par Towa, quel exemple serait le plus pertinent ?
  11. 11. Towa considère que la modernité en Afrique exige :
  12. 12. Quelle serait une limite possible de la position de Towa selon un critique ?