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Chapitre 10

L'État et le pouvoir

Lecture : 39 minQuiz de 12 questions

# Chapitre : L'État et le pouvoir ## Introduction Ce chapitre s'inscrit dans la seconde partie du programme de philosophie de Première A, consacrée à la réflexion sur la vie en société et sur les conditions de possibilité d'une coexistence pacifique et juste entre les hommes. Après avoir interrogé, dans les chapitres précédents, la nature humaine, la culture et le travail, nous abordons ici une question fondamentale : celle de l'organisation politique de la communauté humaine. Pourquoi les hommes vivent-ils sous l'autorité d'un État ? Qu'est-ce qui fonde cette autorité ? Quelles sont ses limites ? Telles sont les interrogations qui guideront notre réflexion. La question de l'État et du pouvoir n'est pas une question purement théorique. Elle touche directement à notre existence quotidienne, à nos droits, à nos libertés et à nos devoirs. Dans le contexte camerounais, où la construction de l'État moderne s'est faite à travers la colonisation puis l'indépendance, où les débats sur la démocratie, la bonne gouvernance et l'État de droit animent la vie publique, cette réflexion philosophique prend une résonance particulière. Comprendre ce qu'est l'État, d'où il tire sa légitimité, quel est son rôle et sa finalité, c'est se donner les moyens de devenir un citoyen éclairé, capable de participer activement à la vie de la cité. Nous suivrons ici l'ordre du programme officiel. Dans un premier temps, nous nous interrogerons sur la définition et le fondement de l'État, en examinant les concepts de souveraineté, de volonté générale, de contrat social et de libertés civiles. Dans un second temps, nous analyserons le rôle de l'État, en distinguant l'État de droit, la légitimité et la légalité. Enfin, nous nous demanderons quelle est la finalité de l'État, en examinant notamment la critique anarchiste de l'institution étatique. ## I. Définition et fondement de l'État ### A. Qu'est-ce que l'État ? Essai de définition Avant de s'interroger sur le fondement de l'État, il convient de tenter de le définir. La question « qu'est-ce que l'État ? » n'est pas simple, car l'État est une réalité complexe qui peut être appréhendée de différentes manières. D'un point de vue descriptif, on peut dire que l'État est une forme d'organisation politique caractérisée par la réunion de trois éléments : un territoire délimité, une population qui y réside, et un pouvoir politique souverain qui s'exerce sur cette population et ce territoire. Cette définition, classique en droit public, est attribuée au juriste français Raymond Carré de Malberg (1861-1935), qui a systématisé cette conception dans son ouvrage majeur, *Contribution à la théorie générale de l'État* (1920-1922). Selon cette approche, l'État n'existe que lorsque ces trois éléments sont réunis : sans territoire, il n'y a pas d'État ; sans population, il n'y a qu'un espace vide ; sans pouvoir souverain, il n'y a qu'une communauté sans organisation politique. Mais cette définition juridique ne suffit pas à rendre compte de la spécificité de l'État. Car l'État n'est pas simplement une réalité factuelle ; c'est aussi une réalité normative, c'est-à-dire une institution qui prétend exercer une autorité légitime sur les individus. L'État ne se contente pas de décrire ce qui est ; il prescrit ce qui doit être. Il édicte des lois, rend des jugements, lève des impôts, et il exige l'obéissance de ses citoyens. C'est pourquoi le philosophe allemand Max Weber (1864-1920), dans son ouvrage *Le Savant et le Politique* (1919), a proposé une définition de l'État qui met l'accent sur le monopole de la violence légitime. Pour Weber, l'État est « une communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé, revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». Cette définition est importante car elle souligne que l'État se distingue des autres formes d'organisation sociale par le fait qu'il est le seul à pouvoir légitimement user de la force. Les individus et les groupes privés peuvent user de la violence, mais cette violence est illégitime ; seule la violence exercée par l'État, dans le cadre de la loi, est considérée comme légitime. > **À RETENIR** : Pour Max Weber, l'État se définit par le monopole de la violence physique légitime. Autrement dit, l'État est l'institution qui détient le droit exclusif d'user de la force (police, armée, justice) pour faire respecter ses décisions. Cette définition met en évidence le caractère coercitif de l'État, mais aussi sa spécificité : la violence étatique n'est pas une violence arbitraire, c'est une violence encadrée par le droit. Il faut toutefois noter que cette définition wébérienne, si elle est éclairante, ne dit pas pourquoi l'État est légitime. Elle constate que l'État revendique ce monopole et qu'il parvient à le faire accepter, mais elle n'explique pas le fondement de cette acceptation. C'est précisément la question du fondement de l'État que nous devons maintenant examiner. ### B. Le fondement de l'État : le contrat social Pourquoi les hommes acceptent-ils de vivre sous l'autorité d'un État ? Pourquoi renoncent-ils à leur liberté naturelle pour se soumettre à des lois ? Telles sont les questions que se posent les philosophes contractualistes, c'est-à-dire les penseurs qui expliquent l'origine de l'État par un contrat, un pacte ou une convention passée entre les hommes. #### 1. Thomas Hobbes : l'État comme remède à la guerre de tous contre tous Le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) est l'un des premiers à avoir formulé une théorie complète du contrat social. Dans son ouvrage majeur, le *Léviathan* (1651), il part d'une hypothèse : celle de l'état de nature, c'est-à-dire l'état dans lequel les hommes auraient vécu avant l'institution de l'État. Que serait cet état de nature ? Pour Hobbes, il serait caractérisé par une égalité naturelle entre les hommes : chacun est à peu près égal aux autres en force et en intelligence. Mais cette égalité est précisément ce qui rend l'état de nature invivable. Car, étant égaux, les hommes ont des désirs égaux : ils désirent les mêmes biens, les mêmes honneurs, les mêmes plaisirs. Or, ces biens étant limités, ils entrent nécessairement en conflit. Chacun veut s'approprier ce que l'autre possède, chacun craint d'être attaqué par l'autre, chacun cherche à dominer l'autre pour se protéger. De là, trois causes de conflit : la compétition, la défiance et la gloire. Hobbes en conclut que l'état de nature est un état de guerre de tous contre tous, *bellum omnium contra omnes*. Dans un tel état, la vie humaine est, selon la célèbre formule de Hobbes, « solitaire, misérable, dangereuse, bestiale et brève ». Il n'y a ni justice, ni injustice, ni bien, ni mal, car il n'y a pas de loi commune ; il n'y a que la force et la ruse. Pour sortir de cette situation intolérable, les hommes comprennent qu'ils ont intérêt à renoncer à leur liberté naturelle et à s'accorder entre eux. Ils concluent alors un contrat : chacun transfère son droit de se gouverner soi-même à un souverain, qui peut être un homme ou une assemblée. Ce souverain, qui n'est pas partie au contrat (il est le bénéficiaire du contrat, non un contractant), détient un pouvoir absolu : il fait les lois, les fait exécuter, juge les litiges. Il est le seul à pouvoir user de la force, et les sujets n'ont pas le droit de lui résister, car ils ont consenti à lui obéir. Seule la vie du souverain est protégée : s'il menace directement la vie d'un sujet, celui-ci peut lui résister, car le contrat n'a pas pour but de donner la mort aux sujets mais de les protéger. > **À RETENIR** : Pour Thomas Hobbes, l'état de nature est un état de guerre de tous contre tous. Pour y échapper, les hommes concluent un contrat par lequel ils transfèrent leur pouvoir à un souverain absolu. L'État est donc fondé sur la peur de la mort violente et sur le désir de paix. Le pouvoir de l'État est absolu, mais il n'est pas arbitraire : il a pour finalité la sécurité des sujets. La théorie de Hobbes est souvent qualifiée de « pessimiste » car elle part d'une conception négative de la nature humaine : l'homme est un loup pour l'homme, *homo homini lupus*. Mais elle a le mérite de montrer que l'État n'est pas une réalité naturelle mais une construction humaine, une institution artificielle destinée à remédier aux défauts de la nature humaine. #### 2. John Locke : l'État comme garant des droits naturels Le philosophe anglais John Locke (1632-1704) reprend l'hypothèse de l'état de nature, mais il en donne une description beaucoup plus optimiste que Hobbes. Dans son *Second Traité du gouvernement civil* (1690), il soutient que l'état de nature n'est pas un état de guerre, mais un état de paix et de bonne volonté, régi par la loi naturelle. Cette loi naturelle, qui est la raison, enseigne aux hommes qu'ils sont tous égaux et indépendants, et qu'ils ne doivent pas porter atteinte à la vie, à la santé, à la liberté ou aux biens d'autrui. Dans l'état de nature, les hommes jouissent donc de droits naturels : le droit à la vie, le droit à la liberté, le droit à la propriété. Mais ces droits sont précaires, car il n'existe pas de pouvoir commun qui les garantisse. Chacun est juge dans sa propre cause, et c'est là le problème : celui qui a été lésé peut se faire justice lui-même, mais il risque d'excéder la punition, ce qui engendre des conflits et des vengeances. De plus, il n'y a pas de loi écrite et connue de tous, ni de juge impartial pour trancher les différends. Pour remédier à ces inconvénients, les hommes concluent un contrat social : ils renoncent à leur droit de se faire justice eux-mêmes et ils instituent un pouvoir politique commun, chargé de faire respecter la loi naturelle. Mais, contrairement à ce que pense Hobbes, ce contrat ne transfère pas tous les droits au souverain. Les hommes conservent leurs droits naturels fondamentaux : le droit à la vie, à la liberté et à la propriété. L'État n'est pas une fin en soi ; il est un moyen de garantir ces droits. Si l'État viole ces droits, s'il devient tyrannique, les citoyens ont le droit de lui résister et même de le renverser. > **À RETENIR** : Pour John Locke, l'État est fondé sur le consentement des gouvernés et a pour finalité la protection des droits naturels (vie, liberté, propriété). Contrairement à Hobbes, Locke considère que le pouvoir de l'État est limité : il ne peut pas violer les droits des citoyens. Si l'État devient tyrannique, les citoyens ont le droit de résistance. Cette théorie est à l'origine du libéralisme politique. La théorie de Locke a eu une influence considérable sur les révolutions anglaises du XVIIe siècle, sur la Révolution française de 1789 et sur la Déclaration d'indépendance américaine de 1776. Elle fonde l'idée que le pouvoir politique doit être limité et que les citoyens ont des droits imprescriptibles. #### 3. Jean-Jacques Rousseau : le contrat social et la volonté générale Le philosophe genevois Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) propose une troisième version du contrat social, dans son ouvrage *Du contrat social* (1762). Comme Hobbes et Locke, il part de l'hypothèse de l'état de nature, mais il en donne une description encore différente. Pour Rousseau, l'état de nature est un état de solitude et d'indépendance : l'homme naturel est un « bon sauvage », vivant isolé, sans besoins artificiels, sans désirs de domination. Il est mû par deux sentiments naturels : l'amour de soi (la conservation de soi) et la pitié (la répugnance à voir souffrir ses semblables). Dans cet état, l'homme est libre et heureux. Mais ce paradis originel est perdu. Avec le développement de la société, avec l'invention de la propriété privée (que Rousseau dénonce dans son *Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes*, 1755), les hommes deviennent dépendants les uns des autres, jaloux, ambitieux, avides. La société civile naissante est un état de guerre latent, où les riches oppriment les pauvres et où les forts dominent les faibles. Pour sortir de cette situation, il faut instituer un ordre politique qui soit à la fois légitime et juste. Rousseau pose alors le problème fondamental du contrat social : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. » (Livre I, chapitre VI). La solution de Rousseau est le contrat social proprement dit : chacun se donne tout entier à la communauté, et cette communauté, ainsi constituée, forme un corps politique, une « personne publique » que Rousseau appelle la République ou l'État. Chaque individu, en s'unissant aux autres, aliène tous ses droits à la communauté. Mais, en faisant cela, il ne se soumet pas à un maître étranger : il se soumet à la volonté générale, dont il est lui-même partie prenante. En obéissant à la loi, le citoyen n'obéit qu'à lui-même, car la loi est l'expression de la volonté générale, et la volonté générale est la volonté de tous les citoyens en tant qu'ils forment un corps politique. > **À RETENIR** : Pour Jean-Jacques Rousseau, le contrat social est l'acte par lequel chaque individu s'aliène tout entier à la communauté, formant ainsi un corps politique. La souveraineté appartient au peuple, et elle s'exprime par la volonté générale, qui est la volonté du peuple en tant que corps politique. En obéissant à la loi, le citoyen n'obéit qu'à lui-même, car la loi est l'expression de sa propre volonté en tant que membre du souverain. Il faut distinguer soigneusement la volonté générale de la volonté de tous. La volonté de tous n'est que la somme des volontés particulières, c'est-à-dire la somme des intérêts individuels. La volonté générale, elle, est la volonté du peuple en tant qu'il forme un corps politique, c'est-à-dire la volonté qui vise l'intérêt commun. La volonté générale n'est pas nécessairement la volonté de la majorité : elle est la volonté de ce que le peuple devrait vouloir s'il était pleinement éclairé sur son intérêt commun. C'est pourquoi Rousseau insiste sur la nécessité de l'éducation civique et sur la vigilance des citoyens. ### C. La souveraineté Le concept de souveraineté est central dans la théorie de l'État. Il a été formulé pour la première fois de manière systématique par le juriste français Jean Bodin (1529-1596) dans *Les Six Livres de la République* (1576). Pour Bodin, la souveraineté est « la puissance absolue et perpétuelle d'une République », c'est-à-dire le pouvoir de faire les lois sans en recevoir d'aucun autre, le pouvoir de déclarer la guerre et de conclure la paix, le pouvoir de battre monnaie, de lever des impôts, de rendre la justice en dernier ressort. Le souverain n'est soumis à aucune autorité humaine ; il n'est soumis qu'à la loi divine et à la loi naturelle. Bodin distingue trois formes de souveraineté : la monarchie (le pouvoir d'un seul), l'aristocratie (le pouvoir d'un petit nombre) et la démocratie (le pouvoir du plus grand nombre). Mais, quelle que soit la forme, la souveraineté est une et indivisible : elle ne peut pas être partagée entre plusieurs titulaires, car cela conduirait à l'impuissance de l'État. La question de la souveraineté a été reprise par Rousseau, mais dans une perspective différente. Pour Rousseau, la souveraineté n'appartient pas à un monarque, mais au peuple. La souveraineté populaire est inaliénable : le peuple ne peut pas la transférer à un représentant, car la volonté générale ne se représente pas. Elle est aussi indivisible : on ne peut pas la partager entre le législatif, l'exécutif et le judiciaire, car la volonté générale est une. Rousseau critique donc la séparation des pouvoirs telle que la concevait Montesquieu, même s'il reconnaît que le gouvernement (l'exécutif) peut être confié à des magistrats. > **À RETENIR** : La souveraineté est le pouvoir suprême de l'État, le pouvoir de faire les lois et de les faire exécuter sans en recevoir d'aucune autre autorité. Pour Jean Bodin, elle appartient au monarque ; pour Jean-Jacques Rousseau, elle appartient au peuple. La souveraineté est inaliénable (elle ne peut pas être transférée) et indivisible (elle ne peut pas être partagée). Dans le contexte camerounais, la question de la souveraineté est particulièrement importante. La Constitution camerounaise du 18 janvier 1996, révisée en 2008, dispose en son article 2 que « la souveraineté nationale appartient au peuple camerounais qui l'exerce soit directement par voie de référendum, soit indirectement par l'intermédiaire de ses représentants élus à l'Assemblée nationale, au Sénat et aux conseils régionaux et municipaux ». Cette disposition montre que le Cameroun a fait le choix de la souveraineté populaire, même si son exercice effectif pose des questions qui relèvent du débat démocratique. ### D. Les libertés civiles La notion de libertés civiles est étroitement liée à la théorie du contrat social. Les libertés civiles sont les libertés que l'État reconnaît et garantit aux citoyens : liberté de conscience, liberté d'expression, liberté de réunion, liberté d'association, liberté de circulation, droit de propriété, etc. Ces libertés sont dites « civiles » parce qu'elles sont garanties par l'État de droit, c'est-à-dire par un État qui se soumet lui-même au droit. Pour les philosophes contractualistes, les libertés civiles sont le résultat du contrat social. Dans l'état de nature, les hommes jouissent d'une liberté naturelle, mais cette liberté est précaire et sans garantie. En instituant l'État, les hommes échangent leur liberté naturelle contre une liberté civile : ils renoncent à faire ce qu'ils veulent, mais ils gagnent la garantie que leurs droits seront respectés. C'est ce que Rousseau exprime en disant que le passage de l'état de nature à l'état civil « substitue dans sa conduite la justice à l'instinct » et donne à ses actions « la moralité qui leur manquait auparavant ». La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui est l'un des textes fondateurs de la modernité politique, proclame dans son article 4 : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Cette définition de la liberté est essentielle : elle montre que la liberté n'est pas l'absence de toute contrainte, mais la possibilité d'agir dans les limites fixées par la loi. La loi n'est pas l'ennemie de la liberté ; elle en est la condition. C'est ce que Montesquieu (1689-1755) exprime dans *De l'esprit des lois* (1748) : « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. » > **À RETENIR** : Les libertés civiles sont les libertés garanties par l'État de droit : liberté d'expression, liberté de conscience, liberté de réunion, droit de propriété, etc. Pour les contractualistes, elles sont le fruit du contrat social : en échange de leur liberté naturelle, les citoyens reçoivent la garantie de leurs droits. La liberté civile n'est pas l'absence de contraintes, mais la possibilité d'agir dans le cadre de la loi. Au Cameroun, les libertés civiles sont garanties par le préambule de la Constitution, qui proclame l'attachement du peuple camerounais aux libertés fondamentales inscrites dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 et dans la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples de 1981. La loi n° 90-52 du 19 décembre 1990 relative à la liberté de communication sociale, la loi n° 90-53 du 19 décembre 1990 relative à la liberté d'association, la loi n° 90-54 du 19 décembre 1990 relative à la liberté de réunion et de manifestation sont autant de textes qui concrétisent ces libertés. Mais la garantie juridique des libertés ne suffit pas : encore faut-il que ces libertés soient effectivement respectées dans la pratique, ce qui renvoie à la question du rôle de l'État. ## II. Rôle de l'État ### A. L'État de droit La notion d'État de droit est relativement récente dans l'histoire de la philosophie politique. Elle désigne un État dans lequel le pouvoir est soumis au droit, c'est-à-dire un État dans lequel les gouvernants ne peuvent pas agir arbitrairement, mais doivent respecter des règles juridiques préétablies. Le concept d'État de droit a été élaboré par les juristes allemands du XIXe siècle, notamment par Robert von Mohl (1799-1875) et par Hans Kelsen (1881-1973). Pour Kelsen, l'État se confond avec l'ordre juridique : l'État n'est rien d'autre que le droit, c'est-à-dire un système hiérarchisé de normes, où chaque norme tire sa validité d'une norme supérieure, jusqu'à la norme fondamentale (la Constitution) qui fonde tout l'édifice juridique. Mais l'État de droit n'est pas seulement un État qui a des lois. C'est un État dans lequel le pouvoir lui-même est soumis au droit. Cela implique plusieurs exigences : 1. La séparation des pouvoirs : le pouvoir législatif (faire les lois), le pouvoir exécutif (appliquer les lois) et le pouvoir judiciaire (juger les litiges) doivent être exercés par des organes distincts, afin d'éviter la concentration du pouvoir et l'arbitraire. Cette théorie a été formulée par Montesquieu dans *De l'esprit des lois* (1748) : « Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » 2. La hiérarchie des normes : les lois doivent être conformes à la Constitution, et les actes administratifs doivent être conformes aux lois. Un contrôle de constitutionnalité des lois doit donc être organisé. 3. La garantie des droits fondamentaux : l'État de droit reconnaît et protège les droits fondamentaux des citoyens, qui ne peuvent pas être violés par la loi elle-même. 4. L'indépendance de la justice : les juges doivent être indépendants du pouvoir politique, afin de pouvoir juger en toute impartialité, y compris les litiges opposant les citoyens à l'État. > **À RETENIR** : L'État de droit est un État dans lequel le pouvoir est soumis au droit. Il se caractérise par la séparation des pouvoirs (Montesquieu), la hiérarchie des normes (Kelsen), la garantie des droits fondamentaux et l'indépendance de la justice. Dans un État de droit, les gouvernants ne peuvent pas agir arbitrairement : ils doivent respecter les règles juridiques, et les citoyens peuvent contester leurs décisions devant des tribunaux indépendants. La notion d'État de droit est aujourd'hui universellement reconnue, même si sa mise en œuvre est souvent imparfaite. Au Cameroun, la Constitution de 1996 dispose en son article 1er que « la République du Cameroun est un État unitaire décentralisé » et que « la souveraineté nationale appartient au peuple camerounais ». Le préambule de la Constitution affirme également l'attachement du peuple camerounais à « l'État de droit ». La création du Conseil constitutionnel, prévue par la Constitution de 1996 et effective depuis 2018, est une avancée dans la mise en place de l'État de droit, car cet organe est chargé de contrôler la constitutionnalité des lois. ### B. La légitimité et la légalité La distinction entre légitimité et légalité est fondamentale en philosophie politique. La légalité désigne la conformité à la loi positive, c'est-à-dire à la loi telle qu'elle est effectivement en vigueur dans un État. La légitimité désigne le droit de gouverner, c'est-à-dire le fondement de l'autorité politique. Un pouvoir peut être légal sans être légitime (par exemple, un pouvoir issu d'un coup d'État qui se fait voter des lois par un parlement docile) ; il peut aussi être légitime sans être légal (par exemple, un mouvement de résistance contre une dictature). Max Weber a distingué trois types de légitimité, c'est-à-dire trois manières de fonder le droit de gouverner : 1. La légitimité traditionnelle : le pouvoir est accepté parce qu'il est conforme à la tradition, aux coutumes, aux usages établis. C'est le cas des monarchies héréditaires, où le roi règne parce que son père régnait avant lui. L'obéissance est fondée sur le respect de l'ordre ancien. 2. La légitimité charismatique : le pouvoir est accepté parce que celui qui l'exerce est perçu comme un être exceptionnel, doté de qualités extraordinaires (héroïsme, sainteté, génie). C'est le cas des prophètes, des grands conquérants, des révolutionnaires. L'obéissance est fondée sur la confiance personnelle dans le chef. 3. La légitimité légale-rationnelle : le pouvoir est accepté parce qu'il est exercé conformément à des règles juridiques abstraites et impersonnelles. C'est le cas des démocraties modernes, où les gouvernants sont élus selon des procédures définies par la loi. L'obéissance est fondée sur le respect de la règle, non sur la personne du gouvernant. > **À RETENIR** : Pour Max Weber, il existe trois types de légitimité : la légitimité traditionnelle (fondée sur la coutume), la légitimité charismatique (fondée sur les qualités exceptionnelles du chef) et la légitimité légale-rationnelle (fondée sur le respect des règles juridiques). La légitimité légale-rationnelle est celle des États modernes, où le pouvoir est exercé conformément à des procédures définies par la loi. La question de la légitimité est distincte de celle de la légalité. Un pouvoir peut être légal sans être légitime : c'est le cas, par exemple, d'un gouvernement qui a été mis en place par un coup d'État mais qui se fait ensuite voter des lois par un parlement aux ordres. Inversement, un pouvoir peut être légitime sans être légal : c'est le cas d'un mouvement de libération nationale qui lutte contre une puissance coloniale, ou d'un mouvement de résistance contre une dictature. Pour le philosophe allemand Jürgen Habermas (né en 1929), la légitimité d'un pouvoir dépend de sa capacité à susciter l'adhésion rationnelle des citoyens. Un pouvoir est légitime lorsque les citoyens ont de bonnes raisons de lui obéir, c'est-à-dire lorsque les lois qu'il édicte sont le résultat d'une discussion publique libre et rationnelle. Habermas développe ainsi une théorie de la « démocratie délibérative », dans laquelle la légitimité du pouvoir repose sur la participation des citoyens au débat public. Dans le contexte africain, la question de la légitimité est souvent posée à propos des régimes issus de coups d'État ou de révisions constitutionnelles contestées. L'Union africaine a adopté en 2000 la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, qui condamne les changements anticonstitutionnels de gouvernement et affirme que la légitimité du pouvoir ne peut résulter que d'élections libres, régulières et transparentes. ### C. Les fonctions de l'État Quel est le rôle de l'État ? Cette question a reçu des réponses différentes selon les traditions philosophiques et politiques. #### 1. L'État minimal (libéralisme) Pour les penseurs libéraux, le rôle de l'État doit être limité à ses fonctions essentielles : assurer la sécurité des citoyens, faire respecter les lois, défendre le territoire national. L'État ne doit pas intervenir dans l'économie, ni dans la vie privée des citoyens, ni dans le domaine culturel ou religieux. C'est ce que l'on appelle l'« État gendarme » ou l'« État minimal ». Cette conception trouve son origine dans la pensée de John Locke, pour qui l'État a pour seule finalité la protection des droits naturels. Elle a été développée au XVIIIe siècle par les économistes libéraux, notamment Adam Smith (1723-1790), qui soutenait que l'État doit se limiter à trois fonctions : la défense nationale, la justice et certains travaux publics indispensables. Au XXe siècle, le philosophe américain Robert Nozick (1938-2002) a défendu une conception extrême de l'État minimal dans son ouvrage *Anarchie, État et utopie* (1974) : l'État doit se limiter à la protection des personnes et des biens, et toute intervention au-delà de cette fonction est une violation des droits individuels. #### 2. L'État providence (socialisme et social-démocratie) À l'opposé, les penseurs socialistes et sociaux-démocrates considèrent que l'État doit intervenir dans la vie économique et sociale pour corriger les inégalités et assurer le bien-être de tous. C'est ce que l'on appelle l'« État providence » ou l'« État social ». Cette conception s'appuie sur la critique du libéralisme économique développée par Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895). Pour Marx, l'État n'est pas un arbitre neutre entre les classes sociales ; il est l'instrument de la classe dominante, c'est-à-dire de la bourgeoisie. L'État libéral ne protège pas les droits de tous ; il protège les intérêts des propriétaires des moyens de production. C'est pourquoi Marx appelle à la révolution prolétarienne et à la dictature du prolétariat, qui doit préparer la disparition de l'État et l'avènement d'une société sans classes. Mais l'État providence ne suppose pas nécessairement la révolution. Il peut prendre la forme d'une intervention de l'État dans l'économie pour assurer la protection sociale des citoyens : sécurité sociale, retraites, assurance chômage, éducation publique, santé publique, etc. C'est le modèle qui a été mis en place dans les pays européens après la Seconde Guerre mondiale, sous l'influence notamment des idées de John Maynard Keynes (1883-1946), économiste britannique qui préconisait l'intervention de l'État pour réguler l'économie et maintenir le plein emploi. > **À RETENIR** : Il existe deux grandes conceptions du rôle de l'État. Pour les libéraux (Locke, Smith, Nozick), l'État doit être minimal : il doit se limiter à la protection des personnes et des biens. Pour les socialistes (Marx, Engels) et les sociaux-démocrates, l'État doit intervenir dans l'économie et la société pour corriger les inégalités et assurer le bien-être de tous : c'est l'État providence. #### 3. L'État et le développement en Afrique Dans le contexte africain, la question du rôle de l'État se pose de manière particulière. Après les indépendances des années 1960, les États africains ont été confrontés à la nécessité de construire des nations à partir d'entités territoriales héritées de la colonisation, de développer des économies encore largement dominées par les anciennes puissances coloniales, et de répondre aux besoins immenses des populations en matière d'éducation, de santé, d'infrastructures. Le philosophe et homme politique camerounais Joseph-Charles Fokoué (né en 1943) a analysé cette situation dans ses travaux sur l'État en Afrique. Il souligne que l'État africain est un État « importé », c'est-à-dire un État dont les structures et les institutions ont été calquées sur le modèle de l'État colonial, sans tenir compte des réalités sociologiques et culturelles africaines. Il en résulte une crise de légitimité de l'État africain, qui est souvent perçu par les populations comme une institution étrangère, voire hostile. D'autres penseurs africains, comme le philosophe béninois Paulin Hountondji (1942-2024), ont insisté sur la nécessité de repenser l'État africain à partir des réalités africaines, en tenant compte des traditions politiques précoloniales (chefferies, royaumes, conseils de sages) et en promouvant une véritable démocratisation de la vie politique. Au Cameroun, l'État joue un rôle central dans le développement économique et social. Il est le principal employeur, le principal investisseur dans les infrastructures, le principal fournisseur de services publics (éducation, santé, eau, électricité). Mais il est aussi confronté à des défis majeurs : corruption, mauvaise gouvernance, inefficacité des services publics, inégalités régionales. La question du rôle de l'État est donc une question vive, qui fait l'objet de débats constants dans la société camerounaise. ### D. L'État et la société civile La question du rôle de l'État ne peut pas être séparée de celle de ses rapports avec la société civile. La société civile désigne l'ensemble des associations, organisations, mouvements et groupes qui ne relèvent ni de l'État ni du marché : associations de quartier, organisations non gouvernementales, syndicats, églises, mouvements de jeunesse, etc. Pour le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831), la société civile est le lieu des intérêts particuliers, où les individus poursuivent leurs fins propres, en concurrence les uns avec les autres. L'État, lui, est le lieu de l'intérêt général, où les individus se reconnaissent comme membres d'une communauté politique. L'État est donc supérieur à la société civile : il la dépasse et la réconcilie avec elle-même, en subordonnant les intérêts particuliers à l'intérêt général. Pour Antonio Gramsci (1891-1937), philosophe et homme politique italien, la société civile est le lieu où se joue la lutte pour l'hégémonie, c'est-à-dire la lutte pour la direction intellectuelle et morale de la société. L'État n'est pas seulement un appareil de coercition (police, armée, tribunaux) ; il est aussi un appareil d'hégémonie, qui s'exerce à travers les institutions de la société civile (école, église, médias, associations). La domination de classe ne s'exerce pas seulement par la force, mais aussi par le consentement : les classes dominées adhèrent aux valeurs et aux normes des classes dominantes. Dans les démocraties modernes, la société civile joue un rôle essentiel de contre-pouvoir : elle surveille l'action de l'État, dénonce les abus, propose des alternatives, mobilise les citoyens. Une société civile dynamique est une condition de la vitalité démocratique. Au Cameroun, la société civile est particulièrement active dans les domaines des droits de l'homme, de la lutte contre la corruption, de la protection de l'environnement et de la promotion de la démocratie. Des organisations comme la Commission des droits de l'homme du Cameroun, le Mouvement pour la défense des droits de l'homme et des libertés, ou encore les associations de la diaspora contribuent à la vie démocratique du pays. ## III. Finalité de l'État ### A. La finalité de l'État : le bien commun Quelle est la finalité de l'État ? Autrement dit, dans quel but l'État existe-t-il ? Pourquoi les hommes ont-ils institué un pouvoir politique ? À cette question, la tradition philosophique dominante répond : la finalité de l'État est le bien commun, c'est-à-dire le bien de tous les membres de la communauté politique, et non le bien particulier des gouvernants ou d'un groupe particulier. Cette conception remonte à Aristote (384-322 av. J.-C.). Dans *La Politique*, Aristote affirme que l'homme est par nature un animal politique (*zoon politikon*) : il ne peut s'accomplir pleinement que dans la cité. La cité n'est pas une simple association de convenance ; elle est une communauté naturelle, qui existe pour permettre aux hommes de vivre bien, c'est-à-dire de mener une vie bonne, vertueuse et heureuse. La finalité de la cité n'est pas seulement de permettre la survie des individus, mais de leur permettre de s'épanouir moralement et intellectuellement. C'est pourquoi Aristote distingue les bonnes constitutions (monarchie, aristocratie, république), qui visent le bien commun, des constitutions dévoyées (tyrannie, oligarchie, démocratie), qui ne visent que l'intérêt des gouvernants. Cette conception a été reprise par les philosophes chrétiens, notamment par saint Thomas d'Aquin (1225-1274), pour qui l'État doit promouvoir le bien commun temporel, c'est-à-dire la paix, la justice et la prospérité, tout en respectant la finalité ultime de l'homme, qui est le salut éternel. Dans la tradition contractualiste, la finalité de l'État est également le bien commun, mais ce bien commun est défini de manière différente selon les auteurs. Pour Hobbes, le bien commun est la paix et la sécurité ; pour Locke, c'est la protection des droits naturels ; pour Rousseau, c'est la liberté et l'égalité des citoyens. > **À RETENIR** : La finalité de l'État est le bien commun, c'est-à-dire le bien de tous les membres de la communauté politique, et non l'intérêt particulier des gouvernants. Cette conception remonte à Aristote, pour qui la cité existe pour permettre aux hommes de vivre bien. Elle est reprise par les contractualistes, qui définissent le bien commun comme la paix (Hobbes), la protection des droits (Locke) ou la liberté et l'égalité (Rousseau). ### B. La critique anarchiste de l'État La question de la finalité de l'État a été radicalement remise en cause par les penseurs anarchistes, qui soutiennent que l'État n'a pas de finalité légitime, ou que sa finalité réelle est l'oppression des individus. L'anarchisme (du grec *an-arkhê*, « sans commandement ») est un courant politique et philosophique qui prône l'abolition de l'État et de toute forme de domination. #### 1. Pierre-Joseph Proudhon : « La propriété, c'est le vol » Le premier théoricien de l'anarchisme est le Français Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), qui s'est rendu célèbre par sa formule provocatrice : « La propriété, c'est le vol » (*Qu'est-ce que la propriété ?*, 1840). Pour Proudhon, la propriété privée des moyens de production est la source de l'exploitation et de l'oppression. L'État, qui garantit la propriété, est donc un instrument au service des possédants. Proudhon ne prône pas pour autant la violence révolutionnaire. Il propose une organisation sociale fondée sur la mutualité et le fédéralisme : les individus et les groupes s'associent librement, sur la base de contrats librement consentis, sans passer par l'intermédiaire de l'État. La société doit être organisée de bas en haut, par la fédération des communes, des ateliers, des associations, et non de haut en bas, par l'autorité de l'État. #### 2. Mikhaïl Bakounine : l'État, instrument de domination Le Russe Mikhaïl Bakounine (1814-1876) développe une critique plus radicale de l'État. Pour lui, l'État est par essence un instrument de domination : il repose sur la force, la contrainte et l'exploitation. L'État n'est pas un moyen de réaliser le bien commun ; il est le moyen par lequel une classe dominante opprime les classes dominées. Bakounine critique également la religion, qu'il considère comme une aliénation : la croyance en Dieu détourne les hommes de leur émancipation terrestre et les soumet à l'autorité des prêtres, qui sont les alliés naturels des tyrans. Il appelle donc à une double libération : libération politique (abolition de l'État) et libération religieuse (abolition de la croyance en Dieu). Pour Bakounine, la révolution doit être l'œuvre des masses populaires, et non d'une élite éclairée. Il s'oppose à Marx sur ce point : Marx pense que la révolution doit être dirigée par le parti communiste, qui représente la classe ouvrière ; Bakounine pense que le parti deviendrait nécessairement une nouvelle classe dominante, et que la révolution doit être spontanée, décentralisée, fédérative. #### 3. Pierre Clastres : la société contre l'État Le philosophe et anthropologue français Pierre Clastres (1934-1977) a apporté une contribution originale à la critique de l'État dans son ouvrage *La Société contre l'État* (1974). En étudiant les sociétés amérindiennes, notamment les Guayaki du Paraguay, Clastres montre que ces sociétés n'ignorent pas le pouvoir : elles ont des chefs, mais ces chefs n'ont pas d'autorité coercitive. Le chef est un médiateur, un orateur, un pacificateur ; il ne commande pas, il persuade. Son pouvoir est fondé sur la générosité et le prestige, non sur la contrainte. Clastres en tire une conclusion radicale : l'État n'est pas l'aboutissement naturel de l'évolution des sociétés humaines. Les sociétés primitives ne sont pas des sociétés sans État par défaut, par incapacité à atteindre le stade étatique ; elles sont des sociétés qui ont délibérément choisi de refuser l'État, de se protéger contre l'apparition d'un pouvoir coercitif. L'État n'est donc pas une fatalité ; il est une possibilité que certaines sociétés ont refusée, et que d'autres ont acceptée. > **À RETENIR** : Pour les anarchistes (Proudhon, Bakounine), l'État n'a pas de finalité légitime : il est un instrument de domination et d'exploitation. Il faut donc l'abolir et organiser la société sur la base de la libre association et de la fédération. Pour Pierre Clastres, les sociétés primitives montrent qu'une société sans État est possible : le chef y est un médiateur, non un commandeur. #### 4. La question de l'anarchie dans le contexte africain La critique anarchiste de l'État peut sembler abstraite dans le contexte africain, où l'État est souvent perçu comme un instrument de développement et de modernisation. Pourtant, certains penseurs africains ont posé la question de la pertinence de l'État importé en Afrique. Le philosophe camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008) a critiqué l'État postcolonial africain, qu'il considère comme un État « extraverti », c'est-à-dire un État tourné vers l'extérieur, au service des intérêts étrangers plutôt que des populations locales. Il a appelé à une « relecture » de l'État africain, à partir des réalités locales et des aspirations des peuples. Mais la critique de l'État ne doit pas conduire à l'anarchie, c'est-à-dire à l'absence d'ordre et de loi. L'anarchie, au sens courant du terme, est une situation de chaos, de violence et de désordre, où chacun fait ce qu'il veut sans tenir compte des autres. Cette situation est intolérable, car elle conduit à la loi du plus fort et à l'oppression des plus faibles. C'est pourquoi la plupart des philosophes, même ceux qui critiquent l'État existant, reconnaissent la nécessité d'une autorité politique, pourvu qu'elle soit légitime et qu'elle serve le bien commun. ### C. L'État et la justice La finalité de l'État ne se réduit pas à la sécurité et à l'ordre. L'État doit aussi promouvoir la justice. Mais qu'est-ce que la justice ? Cette question a reçu des réponses différentes selon les philosophes. Pour Platon (428-348 av. J.-C.), la justice est l'harmonie entre les différentes parties de l'âme et entre les différentes classes de la cité. Dans *La République*, il imagine une cité idéale où chaque individu exerce la fonction pour laquelle il est naturellement doué : les producteurs produisent, les gardiens protègent, les philosophes gouvernent. La justice est l'ordre qui résulte de cette répartition des tâches. Pour Aristote, la justice est de deux sortes : la justice distributive, qui consiste à répartir les biens et les honneurs selon le mérite de chacun, et la justice corrective, qui consiste à rétablir l'égalité entre les parties lorsqu'elle a été rompue par une injustice. La justice distributive est une justice proportionnelle : elle donne à chacun selon son mérite. La justice corrective est une justice arithmétique : elle rétablit l'égalité en punissant le coupable et en indemnisant la victime. Pour John Rawls (1921-2002), philosophe américain, la justice est l'équité. Dans *Théorie de la justice* (1971), il propose une expérience de pensée : le « voile d'ignorance ». Imaginons que nous devions choisir les principes de justice qui organiseront la société, sans savoir quelle sera notre place dans cette société (riche ou pauvre, homme ou femme, noir ou blanc, etc.). Que choisirions-nous ? Rawls soutient que nous choisirions deux principes : le principe d'égale liberté (chaque personne a droit à la plus grande liberté compatible avec la liberté des autres) et le principe de différence (les inégalités sociales et économiques sont acceptables seulement si elles profitent aux plus défavorisés). > **À RETENIR** : La justice est une finalité essentielle de l'État. Pour Platon, elle est l'harmonie de la cité ; pour Aristote, elle est la répartition des biens selon le mérite (justice distributive) et le rétablissement de l'égalité (justice corrective) ; pour John Rawls, elle est l'équité, c'est-à-dire l'organisation de la société au profit des plus défavorisés. Dans le contexte camerounais, la question de la justice est particulièrement sensible. Les inégalités entre les régions, entre les zones urbaines et rurales, entre les hommes et les femmes, sont encore importantes. La corruption, le népotisme et l'impunité minent la confiance des citoyens dans la justice. La promotion de la justice est donc un défi majeur pour l'État camerounais. ### D. L'État et la liberté La question de la finalité de l'État est aussi celle de ses rapports avec la liberté. L'État est-il un obstacle à la liberté ou son garant ? Cette question traverse toute l'histoire de la philosophie politique. Pour les anarchistes, l'État est par essence un obstacle à la liberté : il repose sur la contrainte, et la contrainte est incompatible avec la liberté. Pour les libéraux, l'État est nécessaire pour garantir la liberté : sans État, les hommes vivraient dans la peur et l'insécurité, et leur liberté serait constamment menacée par la violence des autres. Pour les républicains, l'État est le moyen de réaliser la liberté : la liberté n'est pas l'absence de contraintes, mais la participation à la vie politique, l'obéissance à des lois que l'on s'est données soi-même. Cette dernière conception, que l'on appelle le « républicanisme », remonte à Rousseau et a été reprise par des penseurs comme Hannah Arendt (1906-1975). Pour Arendt, la liberté est essentiellement politique : elle est la capacité de participer aux affaires publiques, de délibérer avec ses concitoyens, de prendre des décisions collectives. L'État n'est pas l'ennemi de la liberté ; il en est la condition, pourvu qu'il soit organisé de manière démocratique. > **À RETENIR** : La question des rapports entre l'État et la liberté est centrale. Pour les anarchistes, l'État est un obstacle à la liberté ; pour les libéraux, il est son garant ; pour les républicains (Rousseau, Arendt), il est le moyen de la réaliser, car la liberté est la participation à la vie politique. ## Conclusion Au terme de ce chapitre, nous avons parcouru un chemin qui nous a conduits de la définition de l'État à sa critique, en passant par l'analyse de son fondement, de son rôle et de sa finalité. Nous avons vu que l'État est une institution complexe, qui se définit par le monopole de la violence légitime (Weber) et par la réunion d'un territoire, d'une population et d'un pouvoir souverain. Nous avons examiné les théories contractualistes, qui fondent l'État sur un contrat passé entre les hommes : contrat de soumission à un souverain absolu (Hobbes), contrat de protection des droits naturels (Locke), contrat d'association fondé sur la volonté générale (Rousseau). Nous avons analysé le concept de souveraineté, qui est le pouvoir suprême de l'État, et celui de libertés civiles, qui sont les libertés garanties par l'État de droit. Nous avons ensuite étudié le rôle de l'État : l'État de droit, qui soumet le pouvoir au droit ; la légitimité, qui fonde le droit de gouverner ; les fonctions de l'État, qui peuvent être minimales (libéralisme) ou étendues (État providence) ; les rapports entre l'État et la société civile. Enfin, nous avons interrogé la finalité de l'État : le bien commun, selon la tradition aristotélicienne et contractualiste ; la critique anarchiste, qui dénonce l'État comme instrument de domination ; la justice et la liberté, qui sont les deux grandes finalités de l'État. La question qui se pose maintenant est celle de la démocratie. Si l'État est nécessaire, comment organiser le pouvoir pour qu'il serve effectivement le bien commun ? Comment garantir la participation des citoyens à la vie politique ? Comment protéger les droits des minorités ? Comment lutter contre la corruption et l'abus de pouvoir ? Telles sont les questions que nous aborderons dans le chapitre suivant, consacré à la démocratie et à la citoyenneté. En attendant, retenons cette idée essentielle : l'État n'est pas une fin en soi. Il est un moyen, un instrument au service des citoyens. Sa légitimité dépend de sa capacité à garantir la paix, la justice et la liberté. Lorsque l'État trahit cette mission, les citoyens ont le droit, et même le devoir, de le rappeler à l'ordre, par les voies légales si possible, par la résistance si nécessaire. Car, comme le disait Rousseau, « la liberté est le fondement de la légitimité » : un État qui opprime ses citoyens n'est pas un État légitime, c'est une tyrannie.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Quelle est la définition classique de l'État ?
  2. 2. Selon Rousseau, quel est le fondement légitime de l'État ?
  3. 3. Qu'est-ce que la souveraineté ?
  4. 4. Dans le contrat social de Rousseau, l'individu aliène ses droits à la communauté. Que gagne-t-il en retour ?
  5. 5. Qu'est-ce qu'un État de droit ?
  6. 6. Selon Max Weber, qu'est-ce qui caractérise la légitimité de l'État moderne ?
  7. 7. Quelle est la différence entre légalité et légitimité ?
  8. 8. Quelle est la finalité principale de l'État selon la philosophie politique classique ?
  9. 9. Qu'est-ce que l'anarchie ?
  10. 10. Pourquoi l'État est-il nécessaire selon Hobbes ?
  11. 11. Dans une démocratie, la volonté générale s'exprime principalement par :
  12. 12. Un État qui ne respecte pas les libertés civiles de ses citoyens peut-il être considéré comme un État de droit ?