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Chapitre 3

L’histoire du cinéma en Afrique et du cinéma africain

Lecture : 24 minQuiz de 12 questions

# L’histoire du cinéma en Afrique et du cinéma africain ## Objectifs et prérequis **Objectifs** : - Comprendre les étapes clés de l’histoire du cinéma en Afrique, de ses origines à l’ère du multimédia. - Identifier les figures majeures, les types de contenus et les évolutions technologiques et culturelles du cinéma africain. - Analyser l’impact de la télévision, de la Nouvelle Vague et du Nouvel Âge d’Or sur les pratiques cinématographiques africaines. - Évaluer les défis et les innovations des puristes et de l’ère du multimédia dans le contexte africain. - Développer une capacité d’analyse critique des œuvres cinématographiques africaines à travers des exemples concrets, notamment camerounais. **Prérequis** : - Connaissances de base en histoire du cinéma mondial (invention du cinématographe, muet, parlant). - Familiarité avec les concepts de genre cinématographique, de montage et de narration. - Connaissance générale de l’histoire contemporaine de l’Afrique (décolonisation, indépendances, mouvements culturels postcolonaux). --- ## Introduction L’histoire du cinéma en Afrique ne se réduit pas à une simple importation du modèle occidental : elle est marquée par une appropriation créative, des résistances culturelles et des innovations spécifiques liées aux contextes sociaux, politiques et économiques du continent. Dès les premières projections coloniales au début du XXe siècle, le cinéma africain a évolué à travers des phases distinctes : d’abord sous contrôle étranger, puis comme outil de libération et d’affirmation identitaire, enfin comme champ d’expérimentation multimédia dans l’ère numérique. Ce chapitre suit l’évolution officielle du programme : de la naissance et de l’évolution du cinéma en Afrique, aux débuts de la télévision et aux nouvelles réalités cinématographiques, puis à la Nouvelle Vague et au Nouvel Âge d’Or, pour finir avec les puristes et l’ère du multimédia. Chaque section s’appuie sur des faits vérifiables, des exemples camerounais et africains concrets, et un vocabulaire précis à maîtriser. --- ## I. La naissance et l'évolution du cinéma en Afrique : figures, types et contenus ### Contexte Le cinéma arrive en Afrique avec la colonisation européenne à la fin du XIXe siècle. Les premières projections sont réalisées par des opérateurs coloniaux (français, belges, britanniques) à des fins de propagande, d’éducation ou de divertissement pour les colons. Les Africains sont d’abord exclus de la production, réduits à des sujets filmés sans voix. Toutefois, dès les années 1920-1930, des initiatives locales émergent, notamment en Afrique du Nord et en Afrique de l’Ouest, où des Africains commencent à manipuler la caméra pour raconter leurs propres histoires. ### Définitions et faits clés > **Cinéma colonial** : Ensemble des films produits en Afrique par des puissances européennes entre 1895 et les indépendances, principalement destinés à justifier la présence coloniale, à montrer des « scènes de vie » exotiques ou à instruire les populations autochtones selon un point de vue eurocentrique. > **Cinéma africain indigène** : Production cinématographique initiée, réalisée et contrôlée par des Africains, visant à représenter leurs réalités, leurs luttes et leurs cultures depuis une perspective interne. - **1895** : Première projection publique du cinématographe des frères Lumière à Paris ; quelques mois plus tard, des projections ont lieu au Caire (Égypte) et à Alger (Algérie), marquant l’arrivée du cinéma en Afrique du Nord. - **1920s** : Débuts des actualités filmées en Afrique occidentale française (AOF) et en Afrique équatoriale française (AEF), souvent réalisées par des services coloniaux d’information. - **1935** : Sortie de *Les Croix de bois* (Raymond Bernard), film français projeté en Afrique, mais aucune production africaine significative n’est encore attestée. - **1949** : *Afrique sur Seine* de Paulin Soumanou Vieyra, Mamadou Sarr et Mamadou Djimé Kébé est considéré comme le premier film réalisé par des Africains subsahariens. Tourné à Paris, il traite de la vie d’étudiants africains en exil et marque une rupture avec le regard colonial. - **1955** : Ousmane Sembène tourne *Borom Sarret* au Sénégal, souvent cité comme le premier film africain véritablement indigène (réalisé par un Africain, en Afrique, avec un scénario africain). ### Figures majeures - **Paulin Soumanou Vieyra** (Sénégal/Bénin, 1925-1987) : Cinéaste, historien et écrivain, considéré comme le père du cinéma africain. Co-réalisateur de *Afrique sur Seine* (1949), fondateur de la Fédération panafricaine des cinéastes (FEPACI) en 1969. - **Ousmane Sembène** (Sénégal, 1923-2007) : Écrivain et cinéaste, père du cinéma africain moderne. Réalise *Borom Sarret* (1955), *Niaye* (1964), *La Noire de…* (1966, premier film africain sélectionné à Cannes), *Xala* (1975), *Ceddo* (1977), *Guelwaar* (1992), *Moolaadé* (2004). - **Safi Faye** (Sénégal, 1943-2023) : Première femme réalisatrice subsaharienne à obtenir une reconnaissance internationale avec *Kaddu Beykat* (1975, documentaire sur la vie rurale sénégalaise). - **Jean-Marie Teno** (Cameroun, né en 1954) : Cinéaste camerounais majeur, connu pour ses documentaires critiques sur le pouvoir et l’identité. Œuvres : *Afrique, je te plumerai* (1992), *Le Président* (2003), *Clando* (1996). - **Daniel Kamwa** (Cameroun, né en 1947) : Acteur, réalisateur et scénariste camerounais. Réalise *Pousse-Pousse* (1975, première fiction longue métrage camerounaise), *Les Saignantes* (2005, thriller social). ### Types et contenus - **Actualités coloniales** : Courts métrages montrant des travaux publics, des visites de gouverneurs, des danses « traditionnelles » filmées pour un public métropolitain (ex. : actualités Pathé en AOF). - **Films éducatifs et d’hygiène** : Produits par les services coloniaux pour sensibiliser aux maladies (ex. : films sur la lèpre, la tuberculose) ou aux pratiques d’hygiène. - **Cinéma de libération** : Dès les années 1960, les films africains portent sur la lutte pour l’indépendance, les néo-colonialismes, les conflits ethniques ou les traditions en tension avec la modernité (ex. : *Emitaï* de Sembène, 1971, sur la résistance des Diola pendant la Seconde Guerre mondiale). - **Cinéma documentaire engagé** : Privilégié par de nombreux réalisateurs africains pour son coût moindre et son ancrage dans le réel (ex. : *Touki Bouki* de Djibril Diop Mambéty, 1973, bien que fiction, utilise des techniques documentaires ; *Sankofa* de Haile Gerima, 1993). - **Cinéma de fiction sociale** : Met en scène les conflits urbains, la corruption, la migration, les rapports de genre (ex. : *Moolaadé* de Sembène sur l’excision, *Les Saignantes* de Daniel Kamwa sur la jeunesse urbaine camerounaise). ### Exemples concrets (camerounais et africains) - **Cameroun** : - *Pousse-Pousse* (1975) de Daniel Kamwa : Première fiction longue métrage camerounaise. Raconte l’histoire d’un jeune pousse-pousse à Yaoundé confronté à la corruption et à l’amour. Tourné en 16 mm, il marque le début du cinéma de fiction camerounais. - *Le Président* (2003) de Jean-Marie Teno : Documentaire analysant le pouvoir présidentiel en Afrique à travers le cas du Cameroun, mêlant interviews, archives et réflexions personnelles. - *Clando* (1996) de Jean-Marie Teno : Fiction sur un chauffeur de taxi clandestin à Yaoundé, critique sociale de l’économie informelle et de l’État faible. - **Afrique** : - *La Noire de…* (1966) d’Ousmane Sembène : Première sélection africaine au Festival de Cannes. Raconte l’histoire d’une jeune Sénégalaise travaillant comme bonne en France et confrontée au racisme et à l’isolement. - *Touki Bouki* (1973) de Djibril Diop Mambéty : Considéré comme un chef-d’œuvre du cinéma africain. Suit deux jeunes Dakarois rêvant d’aller à Paris, mêlant réalisme poétique et critique sociale. - *Yeelen* (1987) de Souleymane Cissé (Mali) : Premier film africain à remporter le Prix du Jury à Cannes. Allégorie initiatique basée sur des légendes bambara. ### Vocabulaire à retenir - Cinéma colonial - Cinéma africain indigène - Cinéma de libération - Cinéma documentaire engagé - Fiction sociale - FEPACI (Fédération panafricaine des cinéastes) ### Exemple de sujet type examen avec plan **Sujet** : Montrez comment le cinéma africain, de ses origines à l’indépendance, est passé d’un outil de domination coloniale à un moyen d’affirmation identitaire et de libération culturelle. **Plan** : I. Le cinéma colonial : un instrument de propagande et de contrôle (1895-1950) A. Premières projections et actualités filmées par les colonisateurs B. Représentation stéréotypée des Africains et absence de voix africaine II. L’émergence du cinéma africain indigène : premières ruptures (1949-1960) A. *Afrique sur Seine* (1949) : le premier film réalisé par des Africains B. *Borom Sarret* (1955) : le premier film africain véritablement indigène III. Le cinéma comme outil de libération et de reconstruction identitaire (années 1960) A. Les films de Sembène : critique du néo-colonialisme et valorisation des cultures africaines B. Le rôle de la FEPACI (fondée en 1969) dans la structuration d’un cinéma africain autonome --- ## II. Les débuts de la télévision et les nouvelles réalités du cinéma ### Contexte La télévision arrive en Afrique dans les années 1960, peu après les indépendances. Elle est d’abord perçue comme un outil de nation-building par les nouveaux États africains, visant à informer, éduquer et unir les populations autour de symboles nationaux. Toutefois, son déploiement est inégal : limité aux capitales et aux zones urbaines, dépendant de financements étrangers ou de subventions étatiques. La télévision transforme profondément le paysage médiatique africain, en concurrence avec le cinéma mais aussi en le complétant : elle devient un diffuseur de films africains, un lieu de formation pour des techniciens, et un nouveau support pour la narration audiovisuelle. ### Définitions et faits clés > **Télévision d’État africaine** : Chaîne de télévision publique créée par un État africain après l’indépendance, chargée de missions d’information, d’éducation et de promotion de la culture nationale, souvent sous contrôle direct du pouvoir exécutif. > **Cinéma télévisé** : Production audiovisuelle destinée initialement à la diffusion télévisuelle, souvent de format plus court que le cinéma traditionnel, mais pouvant influencer ou être influencée par les pratiques cinématographiques. - **1962** : Création de la Radiodiffusion télévision sénégalaise (RTS), première télévision d’État en Afrique de l’Ouest francophone. - **1963** : Lancement de la Télé-Cameroun (aujourd’hui CRTV) à Yaoundé, première chaîne de télévision camerounaise. Initialement en noir et blanc, elle émet quelques heures par jour, principalement en français et en langues nationales. - **1964** : Naissance de l’Office de radiodiffusion télévision française (ORTF) Afrique, structure de coopération technique entre la France et ses anciennes colonies pour le déploiement de la télévision. - **1966** : Première diffusion d’un film africain à la télévision sénégalaise : *Borom Sarret* d’Ousmane Sembène. - **1970s** : Développement des télévisions régionales et locales dans plusieurs pays africains (ex. : Télé-Zaïre, Télé-Congo). - **1982** : Lancement de TV5 Monde, chaîne francophone internationale qui diffuse régulièrement des films et des documentaires africains, augmentant leur visibilité hors du continent. ### Conséquences sur le cinéma - **Concurrence pour l’attention du public** : La télévision, gratuite et accessible à domicile, attire une partie du public qui allait auparavant au cinéma, surtout en milieu urbain. - **Nouveaux débouchés pour les cinéastes africains** : La télévision devient un diffuseur privilégié pour les courts métrages, les documentaires et les séries, permettant à des réalisateurs de travailler malgré le manque de salles de cinéma. - **Formation technique** : Les télévisions d’État forment des cadres (caméramen, monteurs, ingénieurs du son) qui travaillent ensuite dans le cinéma ou créent leurs propres productions indépendantes. - **Contenu hybride** : Émergence de formats intermédiaires comme le « téléfilm » ou le « documentaire télévisé », souvent tournés en 16 mm ou en vidéo précoce, avec des récits ancrés dans le réel africain. - **Censure et contrôle étatique** : Dans de nombreux pays, la télévision d’État est utilisée comme outil de propagande, limitant la liberté d’expression. Certains cinéastes africains réagissent en produisant des œuvres plus subtiles ou en se tournant vers l’autoproduction ou la diffusion clandestine. ### Exemples concrets (camerounais et africains) - **Cameroun** : - Télé-Cameroun (CRTV) diffuse régulièrement des productions locales : journaux télévisés, émissions culturelles comme *Cameroon Tribune TV*, et des fictions telles que *Le Virus* (série sur le VIH/sida, années 2000). - Des réalisateurs camerounais comme Jean-Marie Teno ont travaillé pour la télévision avant de passer au documentaire indépendant (ex. : reportages pour CRTV dans les années 1980). - La CRTV a diffusé des films camerounais comme *Pousse-Pousse* et *Les Saignantes*, contribuant à leur visibilité nationale. - **Afrique** : - Sénégal : La RTS a diffusé des épisodes de *Xala* (adaptation télévisuelle partielle) et des documentaires de Safi Faye. - Côte d’Ivoire : La RTI a produit des feuilletons populaires comme *Ma famille* (années 1990), mêlant comédie et réflexion sociale. - Mali : L’ORTM a soutenu des projets de cinéma documentaire rural, souvent en coproduction avec des ONG. - Afrique du Sud : La SABC a diffusé des séries comme *Generations* (soap opera urbain), influençant les récits télévisés africains. ### Vocabulaire à retenir - Télévision d’État - Cinéma télévisé - Nation-building - Concurrence médiatique - Formation technique - Censure étatique ### Exemple de sujet type examen avec plan **Sujet** : Analysez l’impact des débuts de la télévision en Afrique sur la production et la diffusion du cinéma africain. **Plan** : I. La télévision comme outil de nation-building après les indépendances A. Création des télévisions d’État dans les années 1960 B. Missions d’information, d’éducation et de promotion culturelle II. Effets concomitants et contradictoires sur le cinéma africain A. Concurrence pour le public urbain et transformation des habitudes de consommation B. Nouveaux débouchés : diffusion de films, formation technique, émergence de formats hybrides III. Télévision comme espace de contrôle et de résistance A. Utilisation propagandiste par certains États B. Réactions des cinéastes africains : subtilité, autoproduction, diffusion alternative --- ## III. La Nouvelle Vague et le Nouvel Âge d’Or du cinéma ### Contexte Les termes « Nouvelle Vague » et « Nouvel Âge d’Or » sont empruntés à l’histoire du cinéma mondial, mais leur application au cinéma africain nécessite une adaptation critique. En Afrique, la « Nouvelle Vague » ne désigne pas un mouvement unifié comme en France (années 1950-1960), mais plutôt une génération de réalisateurs émergents à partir des années 1960-1970 qui rompent avec les formes narratives coloniales et expérimentent de nouvelles esthétiques, souvent influencées par le néo-réalisme italien, le cinéma documentaire ou les traditions orales africaines. Le « Nouvel Âge d’Or » fait référence à la période allant roughly des années 1970 au milieu des années 1990, marquée par une reconnaissance internationale accrue du cinéma africain, une augmentation de la production (notamment grâce au soutien de fonds comme le Fonds Sud ou les coproductions européennes), et la présence régulière de films africains dans les festivals majeurs (Cannes, Venise, Berlinale, FESPACO). ### Définitions et faits clés > **Nouvelle Vague africaine** : Génération de réalisateurs africains émergents à partir des années 1960 qui rejettent les modèles narratifs coloniaux, privilégient l’authenticité culturelle, expérimentent avec la forme (montage discontinu, narration non linéaire, usage du son direct) et s’inspirent des réalités sociales et des traditions orales africaines. > **Nouvel Âge d’Or du cinéma africain** : Période approximative allant des années 1970 au milieu des années 1990, caractérisée par une visibilité internationale accrue, une diversité thématique et formelle, et une reconnaissance dans les festivals internationaux, malgré des contraintes de production persistantes. > **FESPACO** : Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, créé en 1969, devenu le principal événement dédié au cinéma africain, alternant chaque deux ans avec des éditions dédiées à la télévision. - **1969** : Création du FESPACO à Ouagadougou (Haute-Volta, aujourd’hui Burkina Faso). Première édition en 1970. Devient un moteur essentiel de la visibilité et de la production cinématographique africaine. - **1971** : *Emitaï* d’Ousmane Sembène remporte le Prix du Jury au Festival de Venise, première récompense majeure pour un film africain en Europe. - **1973** : *Touki Bouki* de Djibril Diop Mambéty est présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, salué pour son innovation formelle et son énergie poétique. - **1975** : *Xala* d’Ousmane Sembène remporte l’Étalon de Yennega (premier prix) au FESPACO, consolidant le statut du festival. - **1987** : *Yeelen* de Souleymane Cissé remporte le Prix du Jury au Festival de Cannes, première récompense cannoise pour un film africain subsaharien. - **1991** : *Tilaï* d’Idrissa Ouedraogo remporte le Grand Prix du Jury à Cannes, marquant un sommet de la reconnaissance critique. - **Années 1990** : Début du déclin relatif du Nouvel Âge d’Or en raison de la réduction des financements européens post-guerre froide, de la crise structurelle des salles de cinéma en Afrique, et de l’essor de la vidéo et de la télévision. ### Figures majeures de la Nouvelle Vague africaine - **Djibril Diop Mambéty** (Sénégal, 1945-1998) : Réalisateur innovant, connu pour *Touki Bouki* (1973) et *Hyènes* (1992). Utilise un montage sauté, une bande sonore éclectique (jazz, musique traditionnelle), et un ton à la fois poétique et satirique. - **Souleymane Cissé** (Mali, né en 1940) : Maître du symbolisme et de l’allégorie. *Yeelen* (1987) et *Waati* (1995) explorent des thèmes spirituels et initiatiques avec une esthétique visuelle soignée. - **Idrissa Ouedraogo** (Burkina Faso, 1954-2018) : Réalisateur humaniste, ses films (*Yaaba*, 1989 ; *Tilaï*, 1991) portent sur la vie rurale, la solidarité et les conflits intergénérationnels avec une grande douceur narrative. - **Haile Gerima** (Éthiopie, né en 1946) : Bien que travaillant souvent aux États-Unis, son cinéma (*Sankofa*, 1993 ; *Teza*, 2008) est profondément ancré dans l’histoire et la diaspora africaines, influençant la Nouvelle Vague par son engagement politique et sa récupération de la mémoire historique. - **Jean-Marie Teno** (Cameroun, né en 1954) : Bien que souvent associé au documentaire engagé, ses premières fictions comme *Clando* (1996) montrent une influence de la Nouvelle Vague par leur style cru, leur usage du son direct et leur focus sur les marges urbaines. ### Nouvel Âge d’Or : caractéristiques et exemples - **Reconnaissance internationale** : Présence régulière au Cannes, Venise, Berlin, avec des prix majeurs (Prix du Jury, Grand Prix, Caméra d’Or). - **Diversification des genres** : Pas seulement le cinéma d’auteur engagé : émergence de comédies sociales (*Le Franc* de Djibril Diop Mambéty, 1994), de thrillers (*Moolaadé* de Sembène, 2004, bien que tardif, s’inscrit dans la lignée), de films historiques (*Lumumba* de Raoul Peck, 2000). - **Coproductions et financements** : Soutien de fonds comme le Fonds Sud (CNC, ministère français des Affaires étrangères), de télévisions européennes (ARTE, ZDF), et de programmes comme Eurimages. - **FESPACO comme tremplin** : Gagner l’Étalon de Yennega au FESPACO augmente considérablement les chances de sélection en festival européen. ### Exemples concrets (camerounais et africains) - **Cameroun** : - *Clando* (1996) de Jean-Marie Teno : Bien que tourné à la fin du Nouvel Âge d’Or, il incarne l’esprit de la Nouvelle Vague par son réalisme cru, son usage du son direct en environnements bruyants (marché, taxi), et son focus sur un personnage marginal (chauffeur de taxi clandestin). Tourné en 16 mm, il a été sélectionné au FESPACO 1997. - *Danger immédiat* (1995) de Daniel Kamwa : Thriller politique camerounais inspiré de faits réels (tentative de coup d’État), montrant une ambition de genre moins courante dans le cinéma africain de l’époque. - **Afrique** : - *Yaaba* (1989) d’Idrissa Ouedraogo : Histoire d’amitié entre une jeune fille et une vieille femme accusée de sorcellerie dans un village burkinabé. Prix du Jury au FESPACO 1989, sélection à Cannes. - *Sankofa* (1993) de Haile Gerima : Film sur l’esclavage et la mémoire historique, tourné au Ghana. Utilise des flashbacks et une narration non linéaire pour explorer le trauma historique. Très influent dans les milieux afrocentrés et académiques. - *Hyènes* (1992) de Djibril Diop Mambéty : Adaptation moderne de *La Dame du lac* de Friedrich Dürrenmatt, transposée dans un village sénégalais. Critique féroce de la corruption et de la cupidité, avec un style baroque et musical. ### Vocabulaire à retenir - Nouvelle Vague africaine - Nouvel Âge d’Or du cinéma africain - FESPACO - Étalon de Yennega - Son direct - Narration non linéaire ### Exemple de sujet type examen avec plan **Sujet** : En quoi le Nouvel Âge d’Or du cinéma africain (années 1970-milieu des années 1990) représente-t-il une période de reconnaissance internationale et d’innovation formelle, malgré des contraintes de production persistantes ? **Plan** : I. Une visibilité internationale sans précédent A. Récompenses dans les festivals majeurs (Cannes, Venise, Berlin) B. Le FESPACO comme plateforme centrale de reconnaissance et de lancement II. Innovation formelle et diversité des approches A. Expérimentations narratives : son direct, montage discontinu, non linéarité B. Influences variées : néo-réalisme, traditions orales, cinéma documentaire, allégorie III. Contraintes persistantes et fragilité de l’élan A. Dépendance aux financements étrangers et aux coproductions B. Faiblesse de l’exploitation en salle en Afrique et dépendance aux circuits festivaliers et télévisuels --- ## IV. Les puristes et l’ère du multimédia ### Contexte À partir des années 1990 et surtout au tournant du XXIe siècle, deux tendances se manifestent fortement dans le cinéma africain : d’une part, une tendance « puriste » qui cherche à préserver ou à renouer avec des formes de cinéma considérées comme authentiques, souvent ancrées dans le réel, le documentaire, ou les traditions orales ; d’autre part, l’irruption de l’ère du multimédia, marquée par la démocratisation des technologies numériques (caméras numériques, logiciels de montage accessibles, Internet, plateformes de diffusion en ligne), qui transforme profondément les modes de production, de distribution et de consommation du cinéma africain. Ces deux courants ne sont pas opposés : de nombreux réalisateurs africains utilisent les outils numériques pour poursuivre des démarches puristes, tandis que d’autres explorent des formes hybrides, interactives ou transmedia. ### Définitions et faits clés > **Cinéma puriste** : Approche du cinéma africain qui privilégie l’authenticité, le réalisme, l’ancrage dans le réel social ou culturel, souvent à travers le documentaire, le cinéma direct, ou une fiction fortement inspirée de l’observation ethnographique et des traditions orales, en réaction contre les formes perçues comme trop commerciales, trop influencées par Hollywood ou trop dépendantes des financements étrangers. > **Cinéma numérique / multimédia** : Production audiovisuelle utilisant des technologies numériques pour le tournage, le montage, la diffusion ou l’interaction, permettant des coûts réduits, une plus grande autonomie, et de nouvelles formes de narration (web-séries, films interactifs, réalité augmentée, diffusion via YouTube, Vimeo, ou plateformes africaines comme AfroLandTV). > **Web-série africaine** : Série de fiction ou documentaire diffusée principalement en ligne, souvent en épisodes courts, produite avec des moyens légers, ciblant un public jeune et urbain, et abordant des thèmes contemporains (identité, migration, technologie, vie urbaine). - **Années 1990-2000** : Montée en puissance du documentaire africain comme forme privilégiée par les « puristes », perçu comme moins compromis que la fiction dépendante de financements étrangers. - **1995** : Sortie de la première caméra numérique grand public abordable (Sony DCR-VX1000), commençant à pénétrer les marchés africains vers la fin des années 1990. - **2000s** : Généralisation des caméras numériques DV et HDV en Afrique, permettant à des réalisateurs indépendants de tourner des fictions et des documentaires avec des budgets nettement réduits. - **2005** : Lancement de YouTube, ouvrant une voie de diffusion autonome pour les créateurs africains. - **2007** : Sortie de *Moolaadé* d’Ousmane Sembène, souvent vu comme un dernier grand œuvre du cinéma puriste engagé, mêlant fiction sociale profonde et ancrage dans une réalité rurale spécifique (la lutte contre l’excision). - **2010s** : Prolifération des web-séries africaines : *Bathroom Singers* (Nigéria, 2013), *An African City* (Ghana, 2014-2016), *C’est la vie !* (Burkina Faso, série télévisée mais fortement diffusée en ligne, 2015-), *Wetin Dey* (Nigéria, 2016). - **2016** : Lancement de Netflix en Afrique du Sud, puis progressivement dans d’autres pays africains, ouvrant un nouveau marché pour le cinéma africain, bien que l’accès reste inégal. - **2020** : Pandémie de Covid-19 accélère la diffusion en ligne : festivals comme le FESPACO proposent des sélections en ligne, de nombreux réalisateurs africains tournent des films sur le confinement avec des smartphones. ### Puristes : caractéristiques et exemples - **Privilégie le documentaire** : Beaucoup de réalisateurs africains se tournent vers le documentaire pour échapper aux pressions commerciales et aux contraintes des scénarios de fiction. - **Ancrage dans le réel** : Tournage en décors naturels, usage d’acteurs non professionnels, son direct, longues prises. - **Mémoire et tradition** : Focus sur la préservation des langues, des rituels, des savoirs oraux menacés par l’urbanisation et la mondialisation. - **Réaction contre la dépendance** : Critique des financements européens qui imposeraient des thèmes ou des formes attendus (ex. : pauvreté, guerre, exotisme). #### Exemples puristes (camerounais et africains) - **Cameroun** : - *Afrique, je te plumerai* (1992) de Jean-Marie Teno : Documentaire en trois parties sur l’histoire du Cameroun depuis la colonisation, mêlant interviews, archives, et réflexions personnelles. Considéré comme un modèle de documentaire puriste par son approche critique, son refus du sensationnalisme, et son ancrage dans la recherche historique. - *Le Président* (2003) de Jean-Marie Teno : Suite spirituelle du précédent, analysant le pouvoir présidentiel en Afrique à travers le cas camerounais. Utilise des entretiens longs, des plans séquences, et une voix off réfléchie. - **Afrique** : - *Faat Kiné* (2000) d’Ousmane Sembène : Bien que de fiction, il est souvent considéré comme proche du purisme par son observation minutieuse de la vie d’une femme d’affaires sénégalaise, son usage de décors réels, et son absence de manichéisme. - *Daratt* (2006) de Mahamat-Saleh Haroun (Tchad) : Film sur les héritiers de la guerre civile tchadienne. Tourné avec des moyens limités, il privilégie l’atmosphère, les silences, et les regards, proche d’une esthétique documentaire même en fiction. - *The Burial of Kojo* (2018) de Blitz Bazawule (Ghana) : Bien que plus stylisé, ses racines dans le conte oral ghanéen et son tournage en décors réels le rattachent à une quête de purisme culturel. ### Ère du multimédia : caractéristiques et exemples - **Coûts réduits** : Une caméra numérique, un ordinateur portable et un logiciel de montage gratuit (DaVinci Resolve, Shotcut) permettent de produire un film de qualité professionnelle pour quelques centaines d’euros. - **Diffusion autonome** : Plus besoin de passer par les distributeurs traditionnels ou les festivals pour atteindre un public : YouTube, Vimeo, Facebook, ou des plateformes africaines permettent une diffusion directe. - **Nouvelles formes** : Web-séries, films interactifs, documentaires participatifs, réalité virtuelle appliquée à des récits africains (ex. : projets de réalité virtuelle sur l’histoire de l’esclavage ou sur des sites du patrimoine mondial). - **Public jeune et urbain** : Les contenus multimédias ciblent souvent les 15-35 ans, urbains, connectés, intéressés par des thèmes comme l’entrepreneuriat, la mode, la musique urbaine, ou les défis de la vie quotidienne. - **Cinéma de la diaspora** : Réalisés par des Africains vivant à l’étranger, souvent financés par des subventions occidentales ou du crowdfunding, mais diffusés en ligne pour atteindre un public africain et mondial. #### Exemples multimédias (camerounais et africains) - **Cameroun** : - *Waka Waka* (web-série, 2018) : Série humoristique sur la vie étudiante à Yaoundé, diffusée sur YouTube et les réseaux sociaux. Tournée avec un smartphone, elle aborde des thèmes comme les relations, les études, et la débrouille urbaine. - *Les Saignantes* (2005) de Daniel Kamwa : Bien que tourné avant l’ère du multimédia plein, il a connu une seconde vie en ligne, devenant culte sur les plateformes de streaming africaines et influençant une génération de jeunes réalisateurs intéressés par le thriller social urbain. - **Afrique** : - *An African City* (Ghana, 2014-2016) : Web-série suivant cinq femmes ghanéennes revenues au pays après des études à l’étranger. Diffusée sur YouTube, elle a connu un succès international et a été reprise par des télévisions africaines. - *Bathroom Singers* (Nigéria, 2013) : Web-série comique sur des jeunes qui chantent dans leur salle de bain et rêvent de devenir stars. Tournée avec un budget extrêmement faible, elle est devenue virale sur les réseaux sociaux nigérians. - *Shuga* (série télévisée multi-pays, lancée en 2009 par MTV Staying Alive Foundation) : Série éducative sur le VIH/sida et la santé reproductive, diffusée à la télévision mais aussi en ligne, avec des versions locales (Shuga Naija, Shuga Kenya, etc.). Exemple de multimédia au service de l’éducation. - *Afrique contemporaine* (série documentaire, ARTE, 2020-) : Série documentaire en ligne et à la télévision explorant les réalités sociales, culturelles et politiques de l’Afrique contemporaine, souvent réalisée par des réalisateurs africains. ### Tensions et synergies - Les puristes peuvent craindre que le multimédia entraîne une superficialité ou une poursuite du clic au détriment de la profondeur. - Toutefois, de nombreux réalisateurs africains voient dans le numérique un moyen de retrouver une indépendance perdue : tourner sans demander de permission, raconter des histoires qui ne intéressent pas les financiers traditionnels. - Certains projets hybrides émergent : un documentaire tourné en numérique qui devient une web-série, ou une fiction qui intègre des éléments interactifs (choix du spectateur, compléments en ligne). - Le FESPACO et d’autres festivals ont commencé à inclure des catégories pour les œuvres numériques et les web-séries, reconnaissant leur légitimité artistique. ### Vocabulaire à retenir - Cinéma puriste - Cinéma numérique / multimédia - Web-série - Cinéma direct - Son direct - Diffusion autonome - Cinéma de la diaspora - Réalisme documentaire ### Exemple de sujet type examen avec plan **Sujet** : Discutez de la coexistence, voire de la synergie, entre la tendance puriste et l’ère du multimédia dans le cinéma africain contemporain, en vous appuyant sur des exemples camerounais et africains. **Plan** : I. Le cinéma puriste : quête d’authenticité et de résistance aux formes dominantes A. Privilégie le documentaire, l’ancrage dans le réel, la mémoire et la tradition B. Exemples : *Afrique, je te plumerai* (Jean-Marie Teno, Cameroun), *Faat Kiné* (Ousmane Sembène, Sénégal) II. L’ère du multimédia : démocratisation des outils et nouvelles formes de narration A. Coûts réduits, diffusion autonome, web-séries, cinéma de la diaspora B. Exemples : *Waka Waka* (web-série camerounaise), *An African City* (web-série ghanéenne), *Shuga* (série éducative multi-pays) III. Synergies et dépassement de l’opposition A. De nombreux réalisateurs utilisent le numérique pour poursuivre des démarches puristes (ex. : documentaire tourné en smartphone) B. Émergence de formes hybrides : web-séries documentaires, fictions interactives, réalité virtuelle au service de la mémoire C. Reconnaissance institutionnelle : inclusion des œuvres numériques dans des festivals comme le FESPACO ---

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Quel est le premier film africain de fiction réalisé par un Africain, sorti en 1955 ?
  2. 2. Quel réalisateur sénégalais est souvent considéré comme le « père du cinéma africain » ?
  3. 3. Quel mouvement cinématographique africain des années 1960-1970 visait à décoloniser l'image et à raconter des histoires africaines depuis une perspective africaine ?
  4. 4. Quel film de 1975 de Sembène Ousmane critique l'élite postcoloniale sénégalaise à travers le récit d'un homme maudit après avoir refusé de payer une taxe ?
  5. 5. Dans le film Borom Sarret (1963), quel est le principal obstacle auquel le charretier est confronté tout au long de sa journée ?
  6. 6. Quel réalisateur africain a réalisé le film La Noire de... (1966), premier film africain sélectionné au Festival de Cannes ?
  7. 7. Quel thème est central dans le film Moolaadé (2004) de Sembène Ousmane ?
  8. 8. Dans le film Camp de Thiaroye (1988), quel événement historique est reconstitué ?
  9. 9. Quel réalisateur africain a introduit des éléments de la tradition orale griotte et de la musique traditionnelle dans son film Yeelen (1987), en utilisant une structure narrative non linéaire inspirée des mythes bambara ?
  10. 10. Quel est le titre du premier film documentaire africain réalisé par une femme, sorti en 1972, qui traite de la vie des femmes sénégalaises en milieu rural ?
  11. 11. Dans le contexte du cinéma africain des années 1960-1980, quelle affirmation décrit le mieux le rôle des festivals panafricains comme le FESPACO ?
  12. 12. Quel film de 1982 de Gaston Kaboré illustre le mieux le principe du « cinéma du retour aux sources » en montrant un jeune homme qui quitte la ville pour renouer avec ses racines rurales et spirituelles au Burkina Faso ?