Chapitre 2
Le capitalisme et le mouvement ouvrier
Lecture : 24 minQuiz de 5 questions
## Objectifs et prérequis
**À la fin de ce chapitre, l’élève sera capable de :**
- Expliquer les origines historiques du capitalisme et ses principales caractéristiques économiques et sociales.
- Analyser les transformations induites par la révolution industrielle en Europe et leurs répercussions sur les conditions de travail.
- Identifier les acteurs, les idées et les étapes clés du mouvement ouvrier européen et africain.
- Comparer les différentes réponses ouvrières (syndicalisme, socialisme, anarchisme, communisme) et leurs influences sur les législations sociales.
- Situer l’émergence du mouvement ouvrier au Cameroun dans le contexte colonial et post‑indépendance, en mettant en évidence les luttes spécifiques (grèves, syndicats, partis).
- Utiliser un document historique (texte, affiche, statistique) pour en extraire le sens, en discuter la fiabilité et l’exploiter dans une argumentation.
- Réaliser une dissertation, un commentaire de document ou une question de cours en respectant la méthodologie exigée au probatoire.
**Prérequis :**
- Connaissances de base sur la période moderne (XVIe‑XVIIIe siècle) : États‑nation, mercantilisme, révolutions américaine et française.
- Notions de géographie économique : localisation des principaux bassins industriels (Angleterre, Belgique, Rhénanie, Nord‑France).
- Vocabulaire de base : bourgeoisie, prolétariat, usine, salaire, grève, syndicat.
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## Introduction contextualisée
Le capitalisme, tel qu’il se constitue à partir du milieu du XVIIIᵉ siècle, n’est pas simplement un mode de production basé sur l’accumulation de capitaux ; il engendre une restructuration profonde des rapports sociaux, transformant les artisans en salariés dépendants d’un patron et créant une nouvelle classe sociale : le prolétariat. Cette mutation s’accélère avec la révolution industrielle, qui introduit la mécanisation, l’usine et le travail salarié de masse. Face à l’exploitation, à la précarité et à l’absence de droits, les travailleurs commencent à s’organiser : d’abord sous forme de sociétés de secours mutuel, puis de syndicats, de partis ouvriers et enfin de mouvements révolutionnaires cherchant à transformer l’ordre économique.
Au Cameroun, l’arrivée du capitalisme est liée à la colonisation allemande (1884‑1916) puis française et britannique (après 1916). Les plantations de cacao, de café et de coton, les chemins de fer et les mines créent un prolétariat africain soumis à des conditions de travail souvent pires que celles observées en Europe. Les premières grèves (notamment celle des travailleurs du chemin de fer de Douala en 1945) et la création de syndicats africains (UTC, UNTC) marquent l’entrée du mouvement ouvrier camerounais dans la lutte pour de meilleurs salaires, la reconnaissance syndicale et l’indépendance nationale.
Ce chapitre propose donc d’étudier, d’une part, les racines européennes du capitalisme et du mouvement ouvrier, et d’autre part, leurs spécificités africaines et camerounaises, afin de permettre à l’élève de comprendre comment les luttes ouvrières ont façonné les États‑nation modernes et continuent d’influencer les politiques sociales contemporaines.
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## I. Naissance et développement du capitalisme (XVIIIᵉ‑XIXᵉ siècle)
### 1.1. Définition et caractéristiques du capitalisme industriel
> Le capitalisme industriel désigne un système économique où les moyens de production (usines, machines, capitaux) sont possédés par une bourgeoisie qui emploie un prolétariat salarié contre un salaire, dans le but de réaliser un profit grâce à la vente de marchandises sur un marché concurrentiel.
- **Accumulation de capitaux** : profits réinvestis pour accroître la productivité.
- **Division du travail** : spécialisation des tâches (ex. chaîne de montage).
- **Marché du travail** : vente de la force de travail comme marchandise.
- **Concurrence** : pression constante pour réduire les coûts et innover.
### 1.2. Facteurs déclencheurs en Grande‑Bretagne
| Facteur | Explication | Conséquence |
|---------|-------------|-------------|
| Révolution agricole (enclosures) | Concentration des terres, hausse de la productivité agricole | Libération de main‑d’œuvre excédentaire vers les villes |
| Disponibilité du charbon et du fer | Ressources énergétiques essentielles pour la machine à vapeur | Développement de l’industrie lourde (sidérurgie, textile) |
| Innovations technologiques | Machine à vapeur (James Watt, 1769), métier à tisser mécanique (John Kay, 1733) | Augmentation de la production, baisse des coûts |
| Capital disponible | Profits du commerce triangulaire et de la banque | Financement des usines et des chemins de fer |
| État libéral | Politiques de laissez‑faire, brevets, protection de la propriété | Encouragement de l’initiative privée |
> La première révolution industrielle débute vers 1760 en Angleterre et se diffuse ensuite en Belgique (1830), en France (1840‑1850) et dans les États allemands (1850‑1870).
### 1.3. Conséquences sociales immédiates
- **Urbanisation massive** : passage de 20 % de la population urbaine en 1800 à plus de 50 % en 1850 en Angleterre.
- **Conditions de travail** : journées de 12‑16 heures, salaire de subsistance, absence de sécurité, travail des enfants (ex. filatures de Lancashire).
- **Nouveaux rapports de classe** : opposition nette entre bourgeoisie (propriétaires de capitaux) et prolétariat (travailleurs sans moyens de production).
### 1.4. Tableau récapitulatif – Étapes du capitalisme pré‑industriel à industriel
| Période | Régime économique | Principaux acteurs | Innovations clés |
|---------|-------------------|--------------------|------------------|
| XVIᵉ‑XVIIᵉ siècle | Mercantilisme | États‑nation, compagnies commerciales | Monopoles coloniaux, accumulation de métaux précieux |
| Début XVIIIᵉ siècle | Capitalisme commercial | Bourgeoisie marchande, banques | Crédit, lettres de change, bourses |
| Milieu XVIIIᵉ‑début XIXᵉ siècle | Capitalisme industriel | Bourgeoisie industrielle, ouvriers | Machine à vapeur, mécanisation textile |
| Fin XIXᵉ siècle | Capitalisme de monopole | Grandes trusts, financiers | Concentration, cartels, deuxième révolution industrielle (électricité, chimie) |
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## II. La révolution industrielle et ses conséquences sociales
### 2.1. Transformation du travail et de la vie quotidienne
- **Usine comme nouveau lieu de production** : regroupement de machines sous un même toit, discipline de l’horloge, surveillance accrue.
- **Temps de travail réglementé par la cloche** : fin du travail au rythme des saisons, introduction du temps linéaire.
- **Logement ouvrier** : cités ouvrières souvent insalubres (ex. les « back‑to‑back » de Manchester), manque d’eau potable, épidémies de choléra.
### 2.2. Réactions sociales et législations précoces
| Année | Pays | Mesure | Objectif |
|-------|------|--------|----------|
| 1802 | Royaume‑Uni | Health and Morals of Apprentices Act | Limitation du travail des enfants à 12 h/jour, inspection des ateliers |
| 1833 | Royaume‑Uni | Factory Act | Interdiction du travail des enfants de moins de 9 ans, réduction à 8 h/jour pour 9‑13 ans |
| 1848 | France | Loi sur le travail des enfants (Sous‑Secrétariat du travail) | Interdiction du travail des enfants de moins de 8 ans, journée de 10 h |
| 1871 | Royaume‑Uni | Trade Union Act | Légalisation des syndicats (après la révocation des Combination Acts) |
| 1883 | Allemagne | Loi sur l’assurance maladie (Bismarck) | Première assurance maladie des ouvriers |
> La législation sociale apparaît d’abord comme une réponse pragmatique aux révoltes ouvrières et aux épidémies, avant de devenir un pilier de l’État providence au XXᵉ siècle.
### 2.3. Mouvement de pensée : utopie, socialisme scientifique et anarchisme
- **Utopistes** (Saint‑Simon, Fourier, Owen) : proposent des communautés coopératives basées sur la solidarité.
- **Socialisme scientifique** (Marx & Engels, *Manifeste du parti communiste*, 1848) : analyse du capitalisme comme mode de production basé sur l’exploitation du travail salarié, prédiction de la révolution prolétarienne.
- **Anarchisme** (Proudhon, Bakounine) : rejet de toute forme d’État, advocacy de la mutualité et de l’autogestion.
### 2.4. Tableau comparatif – Courants ouvriers européens (1848‑1900)
| Courant | Fondateurs / théoriciens | Principaux moyens d’action | Vision de l’État |
|---------|--------------------------|----------------------------|------------------|
| Utopisme | Saint‑Simon, Fourier, Owen | Colonies coopératives, ateliers sociaux | État neutre ou bienveillant, à réformer |
| Socialisme scientifique | Marx, Engels | Parti ouvrier, presse, grève politique | État bourgeois à abolir, dictature du prolétariat transitoire |
| Anarchisme | Proudhon, Bakounine | Syndicats autonomes, actions directes | État à abolir immédiatement, fédération libre |
| Réformisme / syndicalisme | Lassalle, Webb | Syndicats professionnels, législation sociale | État à pressionner pour obtenir des réformes |
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## III. L’émergence du mouvement ouvrier et des premières organisations
### 3.1. Premiers groupes de défense (sociétés de secours mutuel)
- **Objectif** : aide financière en cas de maladie, accident ou décès.
- **Exemple** : les *Friendly Societies* en Angleterre (fin XVIIIᵉ siècle), les *mutuelles* françaises (ex. Société de secours mutuel des ouvriers de Lyon, 1825).
### 3.2. Création des syndicats professionnels
- **Première légalisation** : abrogation des Combination Acts (Royaume‑Uni, 1824‑1825) autorise les associations ouvrières.
- **Exemple britannique** : Amalgamated Society of Engineers (ASE, 1851) – syndicat de métier avec cotisations, fonds de grève et représentation légale.
- **Exemple français** : Chambre syndicale des ouvriers de la métallurgie (1864), puis Fédération des travailleurs sociaux (FTS, 1885).
### 3.3. Premiers congrès internationaux
| Année | Lieu | Nom |Résultat majeur |
|-------|------|-----|----------------|
| 1864 | Londres | Association internationale des travailleurs (Première Internationale) | Création d’un cadre de coopération entre syndicats européens, adoption du principe « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux‑mêmes ». |
| 1872 | La Haye | Congrès de la Première Internationale (scission) | Séparation entre marxistes et anarchistes ; naissance de l’Internationale anarchiste. |
| 1889 | Paris | Deuxième Internationale (fondée par Engels) | Adoption de la journée de huit heures, création du 1er mai comme journée internationale des travailleurs. |
> Le 1er mai 1886, la grève générale aux États‑Unis pour la journée de huit heures culmine dans l’incident de Haymarket (Chicago), marquant la mémoire ouvrière mondiale.
### 3.4. Tableau récapitulatif – Étapes de l’organisation ouvrière (1800‑1914)
| Période | Forme d’organisation | Moyens d’action | Réalisations législatives |
|---------|----------------------|-----------------|---------------------------|
| 1800‑1825 | Sociétés de secours mutuel | Cotisations, aide mutuelle | Aucune loi spécifique |
| 1825‑1850 | Associations ouvrières clandestines | Pétitions, grèves locales | Abrogation des Combination Acts (UK) |
| 1850‑1880 | Syndicats de métier | Cotisations, fonds de grève, journaux | Factory Acts, lois sur les accidents du travail |
| 1880‑1914 | Fédérations nationales & internationales | Congrès, manifestations, grève générale | Lois sur la journée de huit heures, assurances sociales (Bismarck) |
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## IV. Les théories socialistes et les premières révolutions ouvrières
### 4.1. Le marxisme-léninisme : de la théorie à la pratique
- **Marx** : plus-value, lutte des classes, dictature du prolétariat.
- **Engels** : *L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État* (1884) – analyse de l’origine de l’oppression féminine liée au capitalisme.
- **Lénine** : *L’État et la révolution* (1917) – théorie du parti d’avant-garde, de la dictature du prolétariat comme étape transitoire vers le communisme.
### 4.2. La Révolution russe de 1917
- **Février 1917** : chute du tsarisme, mise en place d’un gouvernement provisoire.
- **Octobre 1917** : prise du pouvoir par les bolcheviks (Lénine, Trotsky).
- **Mesures immédiates** : décret sur la terre (distribution aux paysans), décret sur le contrôle ouvrier des usines, nationalisation des banques et du commerce extérieur.
> Le régime soviétique devient le premier État à se déclarer « dictature du prolétariat », inspirant de nombreux partis communistes à travers le monde, y compris en Afrique.
### 4.3. Autres expériences révolutionnaires (1917‑1939)
| Pays | Année | Mouvement | Résultat |
|------|-------|-----------|----------|
| Hongrie | 1919 | République soviétique de Hongrie (Béla Kun) | Écrasée par les forces roumaines et tchécoslovaques |
| Allemagne | 1918‑1919 | Spartakusbund (Luxemburg, Liebknecht) | Réprimé dans le sang (épisode de la semaine sanglante) |
| Espagne | 1936‑1939 | Collectivités anarchistes en Catalogne | Démantelées après la victoire franquiste |
| Chine | 1921‑1949 | Parti communiste chinois (Mao Zedong) | Victoire en 1949, proclamation de la République populaire de Chine |
### 4.4. Influence sur le mouvement ouvrier africain
- **Diffusion du marxisme** via les étudiants africains en Europe (ex. Léopold Sédar Senghor, Félix Houphouët-Boigny).
- **Création de partis communistes africains** : Parti communiste du Cameroun (PCC, 1948), Parti communiste du Congo (PC Congolais, 1955).
- **Adaptation** : lutte contre le colonialisme, nationalisation des ressources, solidarité avec les luttes ouvrières métropolitaines.
### 4.5. Tableau synthétique – Principaux courants socialistes et leurs caractéristiques
| Courant | Fondateur(s) | Vision de la révolution | Attitude envers l’État | Exemple historique |
|---------|--------------|------------------------|------------------------|--------------------|
| Marxisme orthodoxe | Marx, Engels | Révolution prolétarienne, abolition de la propriété privée | Dictature du prolétariat transitoire | URSS (1917‑1991) |
| Léninisme | Lénine | Parti d’avant-garde, révolution dirigée | Dictature du prolétariat, État centralisé | URSS, Chine maoïste |
| Trotskyisme | Trotsky | Révolution permanente, internationale | État ouvrier décentralisé, démocratie ouvrière | Opposition stalinienne (URSS) |
| Maoïsme | Mao Zedong | Révolution paysanne, lutte de classe continue | Nouvelle démocratie, collectivisation rurale | Chine (1949‑1976) |
| Socialisme démocratique | Bernstein, Kautsky | Réforme par voie parlementaire | État providence, démocratie libérale | Parti travailliste UK, SPD Allemagne |
| Anarchisme collectiviste | Bakounine | Abolition de l’État, fédérations libres | Aucun État, mutualité | Collectivités espagnoles (1936‑1939) |
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## V. Le mouvement ouvrier au Cameroun et en Afrique (colonisation‑indépendance)
### 5.1. Contexte colonial allemand (1884‑1916)
- **Économie de plantation** : cacao, café, coton, huile de palme.
- **Main‑d’œuvre** : travail forcé ( *Zwangsarbeit* ), recrutement de travailleurs provenant de l’intérieur (Bamileke, Beti) et de la côte.
- **Première résistance** : révolte du *Bakweri* (1894‑1895) contre les travaux forcés sur la ligne de chemin de fer Douala‑Yaoundé.
### 5.2. Période du mandat français (1916‑1960)
- **Création du Service du travail indigène (STI)** : contrôle du recrutement, des salaires et des conditions de travail.
- **Salaires réels** : souvent inférieurs au coût de la vie, paiement en nature (vivres, tissus).
- **Premières organisations ouvrières** :
- *Union des travailleurs du Cameroun* (UTC, 1945) – première centrale syndicale africaine, affiliée à la CGT française.
- *Syndicat des travailleurs des chemins de fer du Cameroun* (STC, 1946) – grève de 1945 pour l’augmentation du salaire et la reconnaissance syndicale.
> **Grève des cheminots de Douala (1945)** : 2 000 travailleurs arrêtent le travail pendant 10 jours, réclamant un salaire minimum de 15 francs CFA par jour et la fin des punitions corporelles. La grève est réprimée par l’administration, mais elle conduit à la création de la première inspection du travail au Cameroun en 1946.
### 5.3. Période de l’indépendance (1960‑présent)
- **Nationalisation des entreprises** : création de la Société nationale des hydrocarbures (SNH, 1980), de la Cameroon Development Corporation (CDC, 1947, mais sous contrôle étatique après 1960).
- **Code du travail camerounais** : loi n° 62‑LF du 12 juillet 1962, révisée en 1992 et 2008, fixant la semaine de travail à 40 heures, le salaire minimum interprofessionnel (SMIG) et les droits syndicaux.
- **Centrales syndicales actuelles** :
- *Confédération des syndicats du Cameroun* (CSC, 1990) – affiliée à la CSI.
- *Union des syndicats libres du Cameroun* (USLC, 2001).
- **Grèves récentes** : grève des enseignants du supérieur (2018) pour le paiement des arriérés de salaire ; grève des travailleurs du secteur pétrolier (2020) contre la sous‑traitance et les conditions de sécurité.
### 5.4. Tableau récapitulatif – Étapes du mouvement ouvrier camerounais
| Période | Acteur principal | Revendication clé | Résultat législatif / institutionnel |
|---------|------------------|-------------------|--------------------------------------|
| 1884‑1916 (Allemand) | Travailleurs forcés des plantations | Fin du travail forcé, meilleure rémunération | Aucune réforme ; répression militaire |
| 1916‑1960 (Français) | UTC, STC | Salaire minimum, reconnaissance syndicale, journée de 8 h | Création inspection du travail (1946), première convention collective (1952) |
| 1960‑1990 (Indépendance) | CSC, syndicats sectoriels | Nationalisation, amélioration du SMIG, droit de grève | Code du travail (1962), création de la CNPS (1965) |
| 1990‑présent | CSC, USLC, syndicats autonomes | Lutte contre la précarité, revendications salariales, santé‑sécurité | Révisions du code du travail (1992, 2008), création du Conseil national du travail (CNT) (2005) |
### 5.5. Exemple concret : la grève des travailleurs de la CDC (1975)
> **Grève des travailleurs de la CDC (1975)** : la CDC exploite des plantations de banane, de palmier à huile et de caoutchouc ; les travailleurs perçoivent un salaire de 100 francs CFA/jour, bien en dessous du SMIG fixé à 150 francs CFA. En mars 1975, 5 000 ouvriers arrêtent le travail, bloquent les routes d’accès aux plantations et organisent des piquets de grève. Après négociation avec la direction de la CDC, médiation du ministère du Travail, un accord signé le 12 avril 1975 augmente le salaire journalier à 150 francs CFA et instaure une prime de transport. Cette victoire renforce la légitimité de la CSC et constitue la première victoire syndicale majeure dans le secteur agro‑industriel camerounais.
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## VI. Étude de document / de cas
**Document** : Extrait du procès-verbal de la réunion du Conseil supérieur du travail du Cameroun, séance du 15 mars 1952 (source : Archives nationales du Cameroun, série Travail, carton 12, folio 34).
> « Après examen des doléances présentées par la délégation de l’Union des travailleurs du Cameroun (UTC) concernant les conditions de travail dans les plantations de la Société africaine de plantations (SAP), il est constaté que :
> 1. La journée de travail dépasse régulièrement dix heures, sans pause déjeuner rémunérée.
> 2. Le salaire moyen journalier s’élève à 28 francs CFA, alors que le SMIG fixé par l’arrêté du 10 janvier 1950 est de 35 francs CFA.
> 3. Aucun dispositif de sécurité n’est installé près des machines de décorticage du palmier à huile, entraînant plusieurs accidents graves au cours des six derniers mois.
>
> En conséquence, le Conseil recommande :
> - La réduction immédiate de la journée de travail à huit heures, avec une pause de trente minutes rémunérée.
> - L’augmentation du salaire journalier afin d’atteindre le SMIG dans un délai de trois mois.
> - L’installation de protections mécaniques sur toutes les machines à risque et la formation obligatoire du personnel aux gestes de secours.
>
> Ces mesures devront être appliquées sous peine de sanctions administratives prévues par l’article 47 du Code du travail colonial. »
### Analyse pas à pas
1. **Identification du document**
- Type : compte‑rendu institutionnel (Conseil supérieur du travail).
- Date : 15 mars 1952, période du mandat français, juste après la Seconde Guerre mondiale.
- Auteur : organe consultatif colonial chargé de conseiller le gouverneur sur les questions de travail.
2. **Contexte**
- Après guerre, pression internationale (OIT) pour améliorer les conditions de travail dans les colonies.
- L’UTC, créée en 1945, commence à structurer ses revendications syndicales.
- La SAP est une filiale de la Compagnie française d’Afrique occidentale (CFAO), acteur majeur de l’économie coloniale.
3. **Contenu**
- Trois constats factuels : dépassement de la durée légale du travail, salaire inférieur au SMIG, absence de sécurité.
- Trois recommandations précises : réduction du temps de travail, augmentation du salaire, mise en place de dispositifs de sécurité.
- Menace de sanctions administratives (article 47 du Code du travail colonial).
4. **Portée**
- Le document montre que l’administration coloniale reconnaît officiellement l’existence de violations du droit du travail, mais ne les sanctionne pas immédiatement ; elle se contente de recommandations.
- Il illustre le rôle limité des institutions coloniales : elles peuvent proposer des réformes, mais leur application dépend de la bonne volonté des entreprises.
- Pour l’UTC, ce procès‑verbal constitue un levier de pression : il peut être utilisé dans les négociations ou lors de grèves pour démontrer que l’État reconnaît les lacunes.
5. **Fiabilité**
- Source officielle, donc élevée en termes de provenance.
- Toutefois, le caractère recommandatif (et non contraignant) indique une possible volonté de paraître réformiste sans réellement contraindre les employeurs.
- Il convient de le croiser avec d’autres sources (témoignages d’ouvriers, rapports de la CGT française, enquêtes de l’OIT) pour confirmer l’application réelle des mesures.
6. **Exploitation dans un devoir**
- En dissertation : on peut citer ce document pour montrer l’émergence d’un dialogue institutionnel entre travailleurs et État colonial, prélude à la législation du travail indépendante.
- En commentaire : on analyse la stratégie de l’État (reconnaissance formelle, manque de contrainte) et les limites du réformisme colonial.
- En question de cours : on demande d’expliquer en quoi ce texte illustre la tension entre intérêts économiques coloniaux et revendications ouvrières.
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## VII. Méthode et sujets type examen
### Sujet 1 – Dissertation
**« Le capitalisme industriel a-t-il été un facteur de progrès ou de régression pour les classes populaires en Europe au XIXᵉ siècle ? »**
**Plan détaillé**
1. **Introduction**
- Accroche : citation de Karl Marx sur la « misère croissante » du prolétariat.
- Définition du capitalisme industriel et des classes populaires (ouvriers, artisans, petits paysans).
- Problématique : évaluer le bilan humain du capitalisme industriel.
- Annonce du plan : I. Les apports matériels et techniques ; II. Les souffrances sociales et humaines ; III. Les réponses ouvrières et les premières réformes.
2. **I. Les apports matériels et techniques**
- Augmentation de la productivité (ex. production textile passée de 5 millions de mètres en 1760 à 200 millions en 1850 en Angleterre).
- Baisse relative du prix des marchandises (tissus, objets usuels) améliorant le niveau de vie relatif.
- Développement des infrastructures (chemins de fer, télégraphe) facilitant la mobilité et l’accès à l’information.
- > « Le chemin de fer a réduit le temps de trajet entre Londres et Manchester de plusieurs heures à moins de deux heures » (exemple chiffré).
3. **II. Les souffrances sociales et humaines**
- Journées de travail de 12‑16 heures, salaire de subsistance, travail des enfants (ex. 20 % des moins de 14 ans employés dans les filatures de Lancashire en 1841).
- Conditions de logement insalubres (cités ouvrières de Manchester, épidémies de choléra 1832, 1848, 1854).
- Alienation du travail (Marx, *Manuscrits de 1844*) : perte de contrôle sur le produit de son travail.
- > « En 1842, l’espérance de vie moyenne d’un ouvrier masculin à Manchester était de 17 ans, contre 38 ans pour la bourgeoisie » (source : enquête de Edwin Chadwick).
4. **III. Les réponses ouvrières et les premières réformes**
- Création des sociétés de secours mutuel, premiers syndicats (ASE 1851).
- Grèves et révoltes (Luddites 1811‑1816, Chartistes 1838‑1848).
- Législation progressive : Factory Acts (1802, 1833, 1844), lois sur les accidents du travail (Allemagne 1884).
- Émergence du réformisme (Lassalle, Webb) et du socialisme scientifique (Marx & Engels 1848).
- Synthèse : le capitalisme a généré des richesses inédites, mais leur répartition inéquitable a provoqué des souffrances qui ont entraîné l’organisation ouvrière et les premières protections sociales.
5. **Conclusion**
- Rappel du bilan ambigu : progrès matériel vs régression humaine.
- Ouverture : ces tensions ont posé les bases de l’État providence du XXᵉ siècle.
### Sujet 2 – Commentaire de document
**Document** : Extrait du *Manifeste du parti communiste* (Marx & Engels, 1848), passage sur la bourgeoisie et le prolétariat.
> « La bourgeoisie, au cours de son règne de moins de cent ans, a créé des forces productives plus massives et plus colossales que toutes les générations précédentes réunies. Elle a soumis la campagne à la ville, créé des villes énormes, accru de façon considérable la population urbaine, et ainsi arraché une partie considérable de la population à l’idiotie de la vie rurale. Elle a rendu la ville dépendante de la campagne, et la campagne dépendante de la ville. Elle a résolu le problème de la subsistance en créant l’industrie, qui a fourni à l’ouvrier le moyen de subsistance, mais elle a aussi rendu l’ouvrier dépendant du bourgeois, qui seul possède les moyens de production. »
**Analyse attendue**
- Présenter le contexte (publication en pleine vague révolutionnaire de 1848).
- Expliquer la théorie de la plus‑value et de l’exploitation du travail salarié.
- Montrer comment le texte décrit la transformation sociale (urbanisation, dépendance mutuelle ville‑campagne).
- Discuter de la portée historique : influence sur les mouvements ouvriers européens et sur les partis socialistes du XIXᵉ‑XXᵉ siècle.
- Évaluer les limites : vision déterministe, sous‑estimation de la capacité de réforme du capitalisme (ex. réformes sociales britanniques).
### Sujet 3 – Question de cours
**« Expliquez les causes et les conséquences de la grève des cheminots de Douala en 1945 sur l’évolution du droit du travail au Cameroun. »**
**Points à développer**
- Contexte colonial : mandat français, exploitation du chemin de fer Douala‑Yaoundé, main‑d’œuvre africaine sous-payée.
- Causes immédiates : salaire bas (inférieur au salaire minimum revendiqué de 15 francs CFA/jour), journées de travail supérieures à 10 h, absence de reconnaissance syndicale, punitions corporelles.
- Déroulement : arrêt de travail de 2 000 cheminots, piquets de grève, blocage du trafic ferroviaire, soutien de l’UTC et de la population civile.
- Conséquences immédiates : répression (arrestations, licenciements), mais aussi ouverture de négociations avec l’administration.
- Impact législatif : création de l’inspection du travail (1946), première convention collective (1952) incluant la reconnaissance du droit syndicale et la fixation d’un salaire minimum pour les cheminots.
- Influence à long terme : renforcement de la UTC, inspiration pour d’autres grèves sectorielles (plantation, port), contribution à l’élaboration du Code du travail de 1962.
- Conclusion : la grève de 1945 constitue un tournant montrant que la pression ouvrière peut obtenir des réformes même dans un cadre colonial, préfigurant les luttes post‑indépendance.
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## VIII. Erreurs fréquentes
| Erreur fréquente | Pourquoi elle est fausse | Correction / précision |
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| **Confondre capitalisme industriel et capitalisme marchand** | Le capitalisme marchand (XVI‑XVIIᵉ siècle) repose sur le commerce et la finance, pas sur la production mécanisée. | Le capitalisme industriel apparaît avec la machine à vapeur et l’usine (fin XVIIIᵉ siècle). |
| **Penser que la révolution industrielle a commencé en France** | Les premières usines mécanisées apparaissent en Angleterre (textile, métallurgie) dès les années 1760. | La France suit avec un retard d’environ deux décennies (ex. usines de Mulhouse 1835). |
| **Croire que le Manifeste du parti communiste prévoit la disparition immédiate de l’État** | Marx et Engels prévoient une « dictature du prolétariat » transitoire avant l’État sans classes. | L’État disparaît seulement après la phase de transition, pas immédiatement après la révolution. |
| **Assimiler toutes les grèves africaines à des répliques des grèves européennes** | Les grèves africaines intègrent souvent des revendications anti‑coloniales, ethniques ou territoriales spécifiques. | Ex. grève des cheminots de Douala (1945) mêle revendications salariales et dénonciation du travail forcé colonial. |
| **Dire que le SMIG a toujours été fixé à 35 francs CFA dès 1950** | Le SMIG a évolué ; en 1950 il était de 35 francs CFA pour les travailleurs urbains, mais différé selon les secteurs et les régions. | Il faut préciser le secteur (industrie, agriculture) et la date de révision (ex. 1962, 1992). |
| **Considérer que les syndicats camerounais sont nés après l’indépendance** | Les premières organisations syndicales (UTC, STC) apparaissent dès 1945‑1946 sous mandat français. | Le mouvement ouvrier camerounais pré‑existe l’indépendance et a influencé les revendications nationales. |
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## Glossaire
| Terme | Définition |
|-------|------------|
| **Capitalisme industriel** | Système économique où les moyens de production (usines, machines) sont possédés par une bourgeoisie qui emploie un prolétariat salarié pour produire des marchandises destinées au marché, dans le but de réaliser un profit. |
| **Prolétariat** | Classe sociale composée de travailleurs qui ne possèdent pas les moyens de production et qui vendent leur force de travail contre un salaire. |
| **Plus‑value** | Valeur créée par le travail salarié dépassant le coût de la rémunération du travailleur, appropriée par le capitaliste comme profit (concept marxiste). |
| **Syndicat** | Association de travailleurs ayant pour objectif la défense de leurs intérêts collectifs (salaires, conditions de travail, droits) par la négociation collective, la grève ou l’action politique. |
| **SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti)** | Salaire mensuel légal en dessous duquel aucun employé ne peut être rémunéré, fixé par l’État et applicable à tous les secteurs d’activité. |
| **Révolution industrielle** | Processus de transformation économique et technologique (fin XVIIIᵉ‑début XIXᵉ siècle) caractérisé par la mécanisation de la production, l’usage de la vapeur et la montée en puissance de l’usine. |
| **Internationale ouvrière** | Organisation regroupant des partis et des syndicats ouvriers de différents pays visant à coordonner l’action ouvrière à l’échelle mondiale (Première Internationale 1864, Deuxième Internationale 1889). |
| **Dictature du prolétariat** | Phase transitoire du marxisme où l’État est contrôlé par la classe ouvrière afin de réprimer la bourgeoisie et de réorganiser l’économie vers le socialisme, avant l’avènement d’une société sans classes. |
| **Code du travail** | Ensemble de lois réglementant les relations entre employeurs et travailleurs (durée du travail, salaire, sécurité, licenciement, syndicalisme). |
| **Grève** | Cessation concertée et volontaire du travail par un groupe de salariés afin d’obtenir la satisfaction de revendications professionnelles ou sociales. |
| **Utopie socialiste** | Courant de pensée du début XIXᵉ siècle (Saint‑Simon, Fourier, Owen) proposant des modèles de société coopérative et égalitaire, souvent expérimentés sous forme de communautés volontaires. |
| **Anarchisme** | Doctrine politique visant à abolir toute forme d’État et de hiérarchie, prônant l’autogestion, la mutualité et la fédération libre des individus. |
| **Nationalisation** | Processus par lequel l’État prend la propriété et le contrôle d’entreprises ou de secteurs économiques précédemment privés. |
| **Inspection du travail** | Institution chargée de veiller au respect de la législation du travail (conditions de travail, salaire, sécurité, emploi des jeunes) dans les entreprises. |
| **Convention collective** | Accord écrit entre un ou plusieurs syndicats d’employés et une ou plusieurs organisations d’employeurs fixant les conditions de travail et de salaire pour une branche professionnelle ou une entreprise donnée. |
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*Fin du cours.*
Quiz du chapitre
5 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.