Chapitre 14
Les fonctions du langage (Roman Jakobson)
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# Les fonctions du langage selon Roman Jakobson
## Introduction
La communication humaine ne se réduit pas à la simple transmission d'informations. Lorsque nous parlons, nous accomplissons bien plus que décrire le monde : nous exprimons nos émotions, nous cherchons à agir sur autrui, nous vérifions que notre interlocuteur nous écoute, nous expliquons le sens de nos mots, nous jouons avec les sonorités. C'est précisément cette diversité d'usages que le linguiste russo-américain Roman Jakobson (1896-1982) a entrepris de systématiser dans ses *Essais de linguistique générale* (1963 pour la traduction française, réédité en 1973).
S'inscrivant dans la tradition du structuralisme, Jakobson propose un modèle de la communication qui distingue six facteurs constitutifs de tout acte de communication verbale : le destinateur (celui qui émet le message), le destinataire (celui qui le reçoit), le message (l'énoncé lui-même), le code (la langue utilisée), le contact (le canal physique et psychologique qui relie les interlocuteurs) et le référent (ce dont parle le message, le contexte). À chacun de ces six facteurs correspond une fonction linguistique dominante. Ce modèle, devenu un classique des études de langue et de discours, permet d'analyser finement tout énoncé, qu'il soit littéraire, journalistique, publicitaire ou conversationnel.
L'étude des fonctions du langage constitue un outil d'analyse essentiel pour le lycéen : elle éclaire la manière dont un locuteur oriente son discours selon son intention, et permet de comprendre pourquoi un même contenu informationnel peut être formulé de façons radicalement différentes selon la fonction dominante. Ce chapitre présente successivement les six fonctions jakobsoniennes, en les illustrant d'exemples variés, avant d'envisager leur combinatoire dans les discours réels.
## I. La fonction expressive (ou émotive) : le langage centré sur l'émetteur
### 1. Définition et principe
La fonction expressive, également appelée fonction émotive, est centrée sur le destinateur, c'est-à-dire l'émetteur du message. Elle vise à exprimer l'attitude, les sentiments, les émotions, les jugements ou l'état d'esprit de celui qui parle. Lorsqu'un locuteur emploie le langage dans sa fonction expressive, il ne cherche pas prioritairement à informer son interlocuteur sur le monde extérieur, mais à manifester sa propre subjectivité : sa joie, sa colère, sa peur, son enthousiasme, son indignation, sa surprise.
> **À retenir** : La fonction expressive/émotive est centrée sur l'émetteur. Elle traduit la subjectivité du locuteur, son attitude affective ou évaluative à l'égard de ce qu'il dit. Elle correspond à la question implicite : « Que ressens-je ? » ou « Que suis-je ? ».
Il importe de souligner que cette fonction n'est jamais totalement absente d'un énoncé : même le discours le plus objectif en apparence porte la marque, si ténue soit-elle, de celui qui l'énonce. Le choix d'un mot plutôt qu'un autre, une intonation particulière, un rythme de phrase trahissent toujours une présence subjective. Toutefois, dans certains énoncés, la fonction expressive devient nettement dominante : c'est le cas des exclamations, des confessions, des témoignages, des complaintes, des déclarations d'amour, des cris de joie ou de douleur.
### 2. Les marques linguistiques de la fonction expressive
Jakobson identifie plusieurs indices linguistiques caractéristiques de la fonction expressive. Le premier est l'emploi de la première personne du singulier ou du pluriel : les pronoms personnels « je », « me », « moi », « nous », les adjectifs possessifs « mon », « ma », « mes », « notre », « nos ». Ces formes grammaticales ancrent le discours dans la subjectivité du locuteur et signalent que celui-ci parle de lui-même, de ses états internes, de ses perceptions.
Les interjections constituent une seconde marque privilégiée de la fonction expressive. Ces mots invariables, souvent réduits à une seule syllabe, expriment de manière immédiate et spontanée une émotion : « Ah ! », « Oh ! », « Hélas ! », « Ouf ! », « Aïe ! », « Zut ! », « Chic ! ». Elles fonctionnent comme des réactions quasi réflexes du locuteur face à une situation. Dans le contexte camerounais, on peut citer des interjections comme « Wô ! » (surprise, admiration), « Ayaa ! » (douleur, plainte), « Mbô ! » (étonnement), qui témoignent de la vitalité de cette catégorie dans les langues et les usages locaux du français.
Le mode subjonctif, dans certaines de ses emplois, peut également servir la fonction expressive, notamment dans les formules de souhait ou de regret : « Que je suis heureux ! », « Pourvu qu'il vienne ! ». De même, l'intonation exclamative, notée à l'écrit par le point d'exclamation, est un indice prosodique majeur de cette fonction.
### 3. Exemples développés
L'exemple canonique donné par Jakobson lui-même est celui de l'interjection : « Ah ! » prononcée par un locuteur qui exprime sa surprise, sa douleur ou son admiration. Ce simple son, dépourvu de contenu référentiel précis, est pourtant chargé de subjectivité : il dit tout de l'état émotionnel de celui qui l'émet.
Prenons un exemple plus développé : « Je suis vraiment désolé d'avoir manqué ton anniversaire, mon cher ami. » Dans cet énoncé, la première personne (« je »), l'adjectif possessif (« mon »), le vocabulaire affectif (« désolé », « cher ») et l'adverbe d'intensité (« vraiment ») sont autant de marques de la fonction expressive. Le locuteur ne se contente pas d'informer son interlocuteur de son absence ; il exprime son regret, son affection, son état émotionnel.
Autre exemple : « Quelle joie immense de te revoir après toutes ces années ! » Ici, l'exclamation, l'adjectif évaluatif (« immense »), le nom abstrait (« joie ») et l'apostrophe affective (« te ») manifestent clairement la prédominance de la fonction expressive.
> **Exemple supplémentaire (contexte camerounais)** : « Ah non, c'est pas possible ! J'ai encore raté mon bus pour Douala ! » — L'interjection « Ah non », la première personne, l'exclamation et l'adverbe « encore » expriment la frustration du locuteur face à un contretemps. La fonction expressive domine nettement ce cri du cœur.
Autre exemple ancré dans le contexte camerounais : « Wô ! Ma mère, quelle fierté pour moi de te voir si bien portante à ton quatre-vingtième anniversaire ! » — L'interjection « Wô ! », l'apostrophe affective « ma mère », la première personne et l'exclamation manifestent l'émotion du locuteur.
### 4. Portée de la fonction expressive
La fonction expressive est fondamentale dans les genres discursifs où la subjectivité est valorisée : la poésie lyrique, l'autobiographie, le journal intime, la lettre personnelle, le témoignage, la plainte, le remerciement, les félicitations. Dans la vie quotidienne camerounaise, elle est particulièrement visible dans les salutations, les formules de politesse chaleureuses, les expressions de condoléances ou de réjouissance, où l'émotion du locuteur est explicitement verbalisée.
Il convient toutefois de nuancer : la fonction expressive n'est pas synonyme de sincérité. Un locuteur peut feindre des émotions qu'il ne ressent pas, ou exagérer celles qu'il éprouve, par stratégie rhétorique. L'analyse linguistique ne permet pas de trancher sur la véracité psychologique des sentiments exprimés ; elle constate seulement que l'énoncé est construit de manière à mettre en scène la subjectivité de l'émetteur.
## II. La fonction impressive (ou conative) : le langage centré sur le récepteur
### 1. Définition et principe
La fonction impressive, également appelée fonction conative (du latin *conari*, « entreprendre, s'efforcer »), est centrée sur le destinataire, c'est-à-dire le récepteur du message. Elle vise à agir sur l'interlocuteur, à le convaincre, à le persuader, à l'inciter à agir, à modifier ses opinions, ses sentiments ou ses comportements. Le locuteur cherche alors à produire un effet sur celui à qui il s'adresse.
> **À retenir** : La fonction impressive/conative est centrée sur le récepteur. Elle correspond à la question implicite : « Que veux-je faire faire ou faire croire à mon interlocuteur ? ». Elle domine dans les discours injonctifs, persuasifs et délibératifs.
Cette fonction est particulièrement visible dans les situations de communication où il existe un enjeu d'influence : la publicité, la propagande, le discours politique, le sermon religieux, le conseil, l'ordre, la prière, la requête, la menace, la séduction. Dans tous ces cas, le locuteur ne se contente pas d'informer ; il cherche à transformer son interlocuteur.
### 2. Les marques linguistiques de la fonction impressive
Les marques linguistiques de la fonction conative sont nombreuses et variées. La plus évidente est l'emploi de la deuxième personne : les pronoms personnels « tu », « vous », « toi », les adjectifs possessifs « ton », « ta », « tes », « votre », « vos ». Ces formes grammaticales désignent explicitement le destinataire et le placent au centre de l'énoncé.
L'impératif est le mode privilégié de la fonction conative : « Viens ici ! », « Écoute-moi ! », « Fais tes devoirs ! », « Achetez nos produits ! ». Le subjonctif dans ses emplois injonctifs (« Qu'il parte immédiatement ! ») et le futur à valeur d'ordre (« Tu feras tes devoirs avant de sortir ») remplissent également cette fonction.
Les formes interrogatives directes, lorsqu'elles visent à obtenir une réponse ou une action de l'interlocuteur, relèvent aussi de la fonction conative : « Peux-tu m'aider ? », « Est-ce que tu as compris ? ». De même, les apostrophes et les vocatifs (« Mon cher compatriote », « Chers élèves », « Monsieur le Ministre ») interpellent directement le destinataire et cherchent à capter son attention.
Les procédés rhétoriques de persuasion — l'argumentation, l'exhortation, la menace voilée, la promesse, le compliment flatteur — sont également au service de la fonction conative. Dans le discours publicitaire, l'impératif est omniprésent : « Buvez Coca-Cola », « Pensez à vos proches », « Rejoignez-nous ».
### 3. Exemples développés
L'exemple classique de la fonction conative est l'ordre : « Soldat, avance ! » Cet énoncé, réduit à l'essentiel, est entièrement tourné vers le destinataire : le vocatif (« Soldat ») l'interpelle, l'impératif (« avance ») lui intime un ordre. La fonction référentielle est quasi nulle : il ne s'agit pas de décrire le monde mais de faire agir autrui.
Prenons un exemple plus complexe : « Chers compatriotes, unissons nos forces pour bâtir un Cameroun prospère et uni. » Cet énoncé, typique du discours politique, combine plusieurs marques de la fonction conative : l'apostrophe (« Chers compatriotes ») interpelle le public, la première personne du pluriel inclusive (« unissons ») associe le locuteur à ses destinataires, l'impératif exhorte à l'action, et le vocabulaire valorisant (« prospère », « uni ») cherche à séduire.
Autre exemple : « N'oubliez pas de voter aux prochaines élections ! » — L'impératif négatif, la deuxième personne du pluriel et l'exclamation manifestent clairement l'intention du locuteur d'agir sur le comportement de ses auditeurs.
> **Exemple supplémentaire (contexte camerounais)** : « Maman, achète-moi ce pagne, je t'en prie ! » — L'impératif (« achète »), la deuxième personne (« toi »), la prière (« je t'en prie ») et l'apostrophe affective (« Maman ») montrent que l'enfant cherche à influencer sa mère. La fonction conative domine.
Autre exemple ancré dans le contexte camerounais : « Jeunes gens, prenez votre destin en main ! Ne restez pas à attendre que l'emploi vienne à vous ; allez le chercher ! » — Les impératifs (« prenez », « restez pas », « allez »), l'apostrophe (« Jeunes gens ») et la deuxième personne du pluriel manifestent une volonté d'action sur le destinataire.
### 4. La fonction conative dans les genres discursifs
La fonction conative est dominante dans de nombreux genres : le discours politique (appel à voter, à s'engager), le sermon religieux (exhortation à la prière, à la repentance), la publicité (incitation à l'achat), le tract syndical (appel à la grève), la lettre de motivation (persuasion d'un recruteur), le conseil médical (recommandations d'hygiène), l'ordre militaire, la consigne scolaire.
Dans le contexte camerounais, la fonction conative est particulièrement visible dans les causeries éducatives, les campagnes de sensibilisation (lutte contre le paludisme, vaccination, hygiène), les discours de chef, les prêches, les annonces à la radio : « Faites-vous vacciner ! », « Dormez sous la moustiquaire ! », « Lavez-vous les mains avant de manger ! ».
Il faut noter que la fonction conative peut emprunter des formes indirectes : une question (« Pourriez-vous fermer la porte ? ») peut valoir un ordre poli ; une affirmation (« Il fait froid ici ») peut être une requête déguisée. L'analyse doit alors tenir compte du contexte pour identifier la véritable intention du locuteur.
## III. La fonction référentielle : le langage centré sur le référent
### 1. Définition et principe
La fonction référentielle, également appelée fonction dénotative ou cognitive, est centrée sur le référent, c'est-à-dire ce dont parle le message, l'objet, la personne, l'événement, l'idée ou le phénomène auquel renvoie l'énoncé. Elle vise à transmettre une information sur le monde, à décrire, à expliquer, à constater, à rapporter des faits. C'est la fonction que l'on considère généralement comme la plus « neutre » ou la plus « objective », car elle privilégie le contenu informationnel du message.
> **À retenir** : La fonction référentielle est centrée sur le référent. Elle correspond à la question implicite : « Que dit-on du monde ? ». Elle domine dans les discours informatifs, descriptifs, explicatifs et scientifiques.
Jakobson précise que la fonction référentielle est liée au contexte, au sens large : le référent peut être un objet concret (un arbre, une voiture), une personne (le président, un ami), un événement (une cérémonie, un accident), une idée abstraite (la liberté, la justice), un état de choses (il pleut, le marché est animé).
### 2. Dénotation et connotation
La fonction référentielle met en jeu deux notions fondamentales : la dénotation et la connotation.
La dénotation est le sens objectif, stable, partagé par tous les locuteurs d'une même langue, tel qu'il est consigné dans les dictionnaires. C'est le sens littéral, conceptuel, du mot. Par exemple, le mot « lion » dénote un mammifère carnivore de la famille des félidés, vivant en Afrique, caractérisé par sa crinière chez le mâle. Cette définition vaut pour tous les locuteurs du français, indépendamment de leurs opinions ou de leurs émotions.
La connotation, en revanche, renvoie aux valeurs subjectives, affectives, culturelles ou idéologiques qui s'ajoutent au sens dénotatif. Toujours pour « lion », les connotations sont nombreuses : le courage, la force, la noblesse, la royauté, la fierté, mais aussi la dangerosité, la sauvagerie. Ces connotations varient selon les individus, les cultures, les contextes. Dans la culture camerounaise, le lion peut évoquer la bravoure du guerrier, la puissance du chef, mais aussi, dans les contes et les proverbes, la ruse ou la domination.
> **À retenir** : La dénotation est le sens objectif et stable d'un mot (sens du dictionnaire) ; la connotation est l'ensemble des valeurs subjectives et culturelles qui s'y ajoutent. La fonction référentielle privilégie la dénotation, mais la connotation n'est jamais totalement absente.
La distinction entre dénotation et connotation est essentielle pour l'analyse des discours : un texte scientifique cherchera à réduire au maximum les connotations pour ne retenir que la dénotation ; un texte littéraire ou publicitaire, au contraire, exploitera systématiquement les connotations pour produire des effets de sens.
### 3. Les marques linguistiques de la fonction référentielle
Les marques linguistiques de la fonction référentielle sont moins immédiatement identifiables que celles des fonctions expressive et conative, car elles concernent moins des catégories grammaticales spécifiques que l'ensemble des moyens par lesquels un énoncé construit une représentation du monde.
On peut néanmoins relever : l'emploi de la troisième personne (« il », « elle », « ils », « elles ») qui met à distance le locuteur et son interlocuteur pour parler d'autre chose ; l'usage de la voix passive qui objective le propos (« Le rapport a été publié ») ; les présentatifs (« voici », « c'est », « il y a ») qui posent l'existence d'un référent ; les compléments circonstanciels qui situent l'énoncé dans le temps et l'espace ; le mode indicatif qui présente les faits comme réels ; le vocabulaire spécialisé qui vise à la précision conceptuelle.
Dans les textes scientifiques, la fonction référentielle s'appuie sur des définitions, des classifications, des démonstrations, des citations de sources, des données chiffrées. Dans les textes journalistiques, elle recourt au style direct, aux témoignages, aux comptes rendus factuels.
### 4. Exemples développés
L'exemple le plus simple de la fonction référentielle est l'énoncé constatif : « Le Cameroun est un pays d'Afrique centrale. » Cet énoncé apporte une information sur le monde ; il ne manifeste aucune émotion particulière du locuteur, ne cherche pas à agir sur l'interlocuteur, mais se contente de décrire un état de choses.
Autre exemple : « Le mont Cameroun, culminant à 4 095 mètres, est le point le plus élevé de l'Afrique de l'Ouest. » Ici, la précision chiffrée, la localisation géographique, le vocabulaire technique (« culminant ») manifestent la prédominance de la fonction référentielle. Le locuteur vise à l'exactitude, non à l'expression de ses sentiments.
Prenons un exemple de la vie quotidienne : « Le marché de Mokolo est ouvert du mardi au dimanche ; on y trouve des vivres frais, des tissus et des articles ménagers. » Cet énoncé informatif privilégie la transmission de connaissances sur le référent (le marché de Mokolo).
> **Exemple supplémentaire (contexte camerounais)** : « Le yaoundéen moyen consomme environ 25 kilogrammes de plantain par an, selon les statistiques du ministère de l'Agriculture. » — L'énoncé vise à informer, à citer une source, à donner un chiffre précis : la fonction référentielle domine.
Autre exemple : « Le français est l'une des deux langues officielles du Cameroun, avec l'anglais ; il est parlé par environ 80 % de la population dans sa variété francophone. » — L'énoncé apporte des informations factuelles, vérifiables, sans marques expressives ou conatives notables.
### 5. Les limites de la neutralité référentielle
Il faut toutefois se garder d'une naïveté épistémologique : aucun énoncé n'est jamais parfaitement neutre. Même le discours scientifique le plus rigoureux porte la marque de son énonciateur : choix des termes, angle d'analyse, présupposés théoriques, sélection des données. La fonction référentielle est un idéal régulateur, non une réalité absolue. L'analyse de discours doit donc toujours être attentive à ce qui, dans un énoncé à dominante référentielle, trahit la présence d'autres fonctions.
## IV. La fonction métalinguistique : le langage centré sur le code
### 1. Définition et principe
La fonction métalinguistique est centrée sur le code, c'est-à-dire sur la langue elle-même en tant que système de signes. Elle apparaît lorsque le locuteur utilise le langage pour parler du langage, pour vérifier que son interlocuteur partage bien le même code, pour expliquer le sens d'un mot, pour corriger une prononciation, pour traduire un terme, pour définir une notion. Le préfixe grec « méta- » signifie « au-delà, après » : la métalangue est donc une langue qui parle d'une autre langue.
> **À retenir** : La fonction métalinguistique est centrée sur le code. Elle correspond à la question implicite : « De quoi parlons-nous ? Que signifie ce mot ? ». Elle se manifeste dans les définitions, les explications, les traductions, les corrections, les gloses.
Jakobson illustre cette fonction par un exemple célèbre : « Comprenez-vous ce que je veux dire ? » Cette question ne porte pas sur le référent du message mais sur le code lui-même : le locuteur vérifie que son interlocuteur dispose bien des mêmes conventions linguistiques pour décoder son énoncé.
### 2. Les marques linguistiques de la fonction métalinguistique
Les marques de la fonction métalinguistique sont nombreuses. On peut citer :
- Les expressions d'explication et de définition : « c'est-à-dire », « autrement dit », « en d'autres termes », « cela signifie que », « je veux dire par là », « autrement formulé », « pour être plus clair ».
- Les verbes de parole et de pensée appliqués au langage : « s'appeler », « signifier », « désigner », « vouloir dire », « se dire », « s'écrire », « se prononcer ».
- Les guillemets et l'italique à l'écrit, qui signalent que le mot est cité et non employé : « Le mot "sawa" désigne en douala les habitants de la région côtière. »
- Les formules de reformulation : « Je veux dire que... », « En clair, cela revient à dire que... ».
- Les questions de vérification de compréhension : « Tu me suis ? », « Est-ce clair ? », « Vous voyez ce que je veux dire ? ».
- Les traductions : « En anglais, on dit "hospitality" ; en français, on dit "hospitalité". »
Dans la classe de français, la fonction métalinguistique est omniprésente : le professeur explique une règle de grammaire, définit un mot de vocabulaire, corrige une conjugaison, précise une nuance sémantique. L'élève, à son tour, l'emploie lorsqu'il demande : « Monsieur, qu'est-ce que ça veut dire "ubiquité" ? »
### 3. Exemples développés
L'exemple canonique de Jakobson est : « Comprenez-vous ce que je veux dire ? » Cet énoncé ne porte pas sur le monde mais sur la communication elle-même : le locuteur s'assure que le code est partagé.
Prenons un exemple scolaire : « Le mot "antépénultième" désigne l'avant-dernière syllabe d'un mot. Par exemple, dans "camarade", la syllabe antépénultième est "ca". » Cet énoncé est entièrement métalinguistique : il définit un terme en utilisant le langage pour parler du langage.
Autre exemple : « Quand je dis "ndolè", je ne parle pas seulement du plat, mais aussi de la plante dont les feuilles servent à le préparer. » Ici, le locuteur précise le sens qu'il donne à un mot, manifestant ainsi la fonction métalinguistique.
> **Exemple supplémentaire (contexte camerounais)** : « En français, on dit "un taxi" ; en pidgin, on dit "moto" pour désigner la moto-taxi. Attention à ne pas confondre ! » — L'énoncé compare deux codes linguistiques et met en garde contre une confusion : la fonction métalinguistique est dominante.
Autre exemple : « Le terme "tontine" vient de l'espagnol et désigne une association d'épargne et de crédit rotatif. Dans le contexte camerounais, la tontine est une institution sociale majeure. » — La définition, l'étymologie et l'explication manifestent la fonction métalinguistique.
### 4. La fonction métalinguistique dans les apprentissages
La fonction métalinguistique est fondamentale dans tous les apprentissages linguistiques : apprendre une langue étrangère, enrichir son vocabulaire, maîtriser les registres de langue, comprendre les nuances sémantiques. Elle est également au cœur de la grammaire, qui est précisément un discours sur la langue, une description systématique de son fonctionnement.
Dans le contexte camerounais, où le français coexiste avec de nombreuses langues locales (ewondo, douala, bassa, bamiléké, fulfulde, etc.) et avec l'anglais, la fonction métalinguistique est particulièrement sollicitée : les locuteurs passent constamment d'une langue à l'autre, traduisent, expliquent, comparent, empruntent. Le phénomène du code-switching (alternance codique) entre le français et les langues locales, ou entre le français et l'anglais, repose sur une conscience métalinguistique aiguë.
## V. La fonction phatique : le langage centré sur le contact
### 1. Définition et principe
La fonction phatique (du grec *phanai*, « parler », ou plutôt du terme anglais *phatic* introduit par l'anthropologue Bronisław Malinowski) est centrée sur le contact, c'est-à-dire le canal physique et psychologique qui relie le locuteur et son interlocuteur. Elle vise à établir, maintenir, prolonger ou interrompre la communication, à vérifier que le canal fonctionne, à s'assurer que l'interlocuteur est bien à l'écoute. Elle ne cherche ni à informer, ni à exprimer des émotions, ni à agir sur autrui, mais simplement à garantir la possibilité même de la communication.
> **À retenir** : La fonction phatique est centrée sur le contact. Elle correspond à la question implicite : « Est-ce que tu m'entends ? Es-tu toujours là ? ». Elle maintient la communication ouverte sans transmettre d'information nouvelle.
Le terme « phatique » a été emprunté par Jakobson à Malinowski, qui l'avait utilisé pour désigner les propos échangés non pour transmettre des idées mais pour établir un lien social : les bavardages sur la pluie et le beau temps, les formules de politesse, les salutations.
### 2. Les marques linguistiques de la fonction phatique
Les marques de la fonction phatique sont nombreuses et souvent stéréotypées :
- Les interjections de politesse et les formules de salutation : « Bonjour », « Bonsoir », « Salut », « Comment ça va ? », « Ça va ? », « Enchanté », « Au revoir », « À bientôt », « Bonne journée ».
- Les formules d'appel et d'attention : « Allô ? », « Hé ! », « Dites donc », « Écoutez », « Vous m'entendez ? », « Tu es là ? ».
- Les formules de maintien du contact : « Tu vois ? », « Tu me suis ? », « N'est-ce pas ? », « Hein ? », « D'accord ? », « C'est bien ça ? ».
- Les bruits et interjections qui ponctuent la conversation sans apporter d'information : « Hum », « Ah bon », « Vraiment ? », « Tiens ! », « Oh là là ».
- Les formules de clôture : « Bon, je te laisse », « On se rappelle », « À la prochaine », « Porte-toi bien ».
- Les formules rituelles des médias : « Chers auditeurs », « Vous écoutez Radio Cameroun », « Nous reprenons notre émission », « Restez avec nous ».
Dans les conversations téléphoniques, la fonction phatique est particulièrement visible : « Allô ? — Oui, c'est moi. — Tu m'entends bien ? — Oui, je t'entends. — Tu es où ? — Je suis au marché. — Bon, je t'appelais pour te dire... » Les premiers échanges sont purement phatiques : ils vérifient le contact avant d'aborder le contenu.
### 3. Exemples développés
L'exemple le plus simple de la fonction phatique est le « Allô ? » du téléphone. Ce mot ne transmet aucune information sur le monde ; il sert uniquement à vérifier que le canal est ouvert et que l'interlocuteur est bien là.
Prenons un exemple de conversation quotidienne au Cameroun : « Bonjour, ça va ? — Ça va, et toi ? — Ça va, merci. — Tu as bien dormi ? — Oui, merci. Et la famille ? — Tout le monde va bien. » Ces échanges, apparemment informatifs, sont en réalité largement phatiques : ils ne transmettent pas d'information nouvelle mais établissent et maintiennent le contact social. Dans la culture camerounaise, ces salutations peuvent se prolonger longuement, surtout en milieu rural, et leur brièveté serait perçue comme une impolitesse.
Autre exemple : « Tu m'écoutes ? — Oui, je t'écoute. — Parce que c'est important ce que je vais te dire. — Vas-y, je suis tout oreilles. » Les expressions « Tu m'écoutes ? », « Je t'écoute », « Je suis tout oreilles » sont des marques phatiques : elles vérifient et assurent le maintien du contact.
> **Exemple supplémentaire (contexte camerounais)** : « Allô, allô, vous m'entendez ? — Oui, je vous entends, mais la ligne coupe un peu. — Bon, je vous rappelle, la communication est mauvaise. » — Les vérifications d'audibilité et la référence à la qualité du canal sont typiquement phatiques.
Autre exemple : « Chers auditeurs, vous écoutez la Radio nationale du Cameroun, émission "Couleurs tropicales". Restez avec nous, nous revenons dans un instant. » — Les formules d'adresse aux auditeurs et l'invitation à rester à l'écoute maintiennent le contact entre la station et son public.
### 4. L'importance sociale de la fonction phatique
La fonction phatique est socialement essentielle : elle crée et entretient le lien social. Les formules de politesse, les salutations, les bavardages convenus ne sont pas de simples « remplissages » de la conversation ; ils jouent un rôle fondamental dans l'établissement de la confiance, la reconnaissance mutuelle, la gestion des relations hiérarchiques et affectives.
Dans le contexte camerounais, la fonction phatique est particulièrement développée : les salutations sont longues, codifiées, et varient selon l'âge, le statut social, le degré de parenté ou de familiarité. S'adresser à un aîné sans le saluer convenablement est une faute grave. Les formules comme « Bonjour papa », « Bonjour maman » (adressées à des personnes qui ne sont pas les parents biologiques), « Salut mon frère », « Ça va ma sœur ? » manifestent à la fois le contact et la relation sociale.
## VI. La fonction poétique : le langage centré sur le message
### 1. Définition et principe
La fonction poétique est centrée sur le message lui-même, c'est-à-dire sur la forme de l'énoncé, son organisation interne, ses sonorités, son rythme, ses images. Elle vise à attirer l'attention sur la manière dont le message est construit, à faire du langage lui-même un objet de jouissance esthétique. Jakobson précise que cette fonction n'est pas l'apanage de la poésie au sens strict : elle est présente dans tout énoncé où la forme du message devient signifiante.
> **À retenir** : La fonction poétique est centrée sur le message. Elle correspond à la question implicite : « Comment le message est-il construit ? ». Elle se manifeste par les figures de style, les sonorités, les rythmes, les jeux de mots. Elle est dominante dans la poésie, mais aussi dans les slogans, les proverbes, les publicités.
Jakobson formule une célèbre définition de la fonction poétique : « La fonction poétique projette le principe d'équivalence de l'axe de la sélection sur l'axe de la combinaison. » Cette formule technique signifie que, dans un énoncé à fonction poétique, les mots sont choisis non seulement pour leur sens mais aussi pour leurs ressemblances formelles (sonorités, rythmes, longueurs), et que ces ressemblances organisent la structure de l'énoncé. Par exemple, dans un vers, les mots sont choisis pour rimer, pour produire des allitérations, pour respecter un mètre : la forme du message devient aussi importante que son contenu.
### 2. Les marques linguistiques de la fonction poétique
Les marques de la fonction poétique sont extrêmement variées. On peut les regrouper en plusieurs catégories :
**Les figures de style (ou figures de rhétorique)** : ce sont des écarts par rapport à l'usage ordinaire du langage, visant à produire un effet esthétique ou expressif. On distingue :
- Les figures de ressemblance : la comparaison (« Il est fort comme un lion »), la métaphore (« Le temps est un fleuve »), la personnification (« La nature sourit »), l'allégorie (représentation concrète d'une idée abstraite).
- Les figures de substitution : la métonymie (désigner le tout par la partie : « boire un verre » pour « boire le contenu d'un verre »), la synecdoque (la partie pour le tout : « une voile » pour « un bateau »), la périphrase (remplacer un mot par une expression : « la ville lumière » pour « Paris »).
- Les figures d'opposition : l'antithèse (« Je vis, je meurs »), l'oxymore (« une obscure clarté »), le chiasme (croisement de termes : « Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger »).
- Les figures d'insistance : l'hyperbole (exagération : « Je meurs de faim »), l'anaphore (répétition en début de phrase), le pléonasme (répétition de sens : « monter en haut »), la gradation (succession de termes de force croissante).
- Les figures d'atténuation : la litote (dire moins pour suggérer plus : « Ce n'est pas mal » pour « C'est excellent »), l'euphémisme (adoucir une réalité pénible : « il nous a quittés » pour « il est mort »).
**Les sonorités** : ce sont les effets produits par les sons du langage. On distingue :
- L'allitération : répétition d'une consonne (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » — répétition du [s]).
- L'assonance : répétition d'une voyelle (« Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire » — répétition du [i]).
- La rime : répétition de sons en fin de vers.
- L'harmonie imitative : les sons imitent le sens (« Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville » — la répétition des sons [p] et [l] évoque le bruit de la pluie).
**Les jeux de mots** : calembours, paronymes (mots proches par le son mais différents par le sens), mots-values, néologismes.
**Les procédés rythmiques** : la mesure des vers, les coupes, les enjambements, les parallélismes, les répétitions.
### 3. Exemples développés
L'exemple le plus évident de la fonction poétique est le vers de Victor Hugo : « Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne. » Ce vers attire l'attention sur sa propre forme : le rythme (12 syllabes, alexandrin), les sonorités (allitération en [d] et [b], assonance en [a]), la construction syntaxique. Le message ne se contente pas de dire quelque chose ; il le dit d'une certaine manière, et cette manière est essentielle.
Prenons un exemple de la poésie camerounaise ou de la chanson : « Sous l'arbre à palabres, les anciens se souviennent / Des jours anciens où la parole était d'or. » — La répétition du mot « anciens », l'allitération en [s], l'image de la parole précieuse manifestent la fonction poétique.
Autre exemple, tiré de la publicité : « Le sable, la mer, le soleil : le Cameroun vous accueille. » — L'allitération en [s], la gradation des trois termes, le rythme ternaire attirent l'attention sur la forme du message autant que sur son contenu.
> **Exemple supplémentaire (contexte camerounais)** : « Ndolè, ndolè, mets de nos ancêtres, / Amertume sucrée de nos terres. » — La répétition, l'oxymore (« amertume sucrée »), la métaphore (« mets de nos ancêtres ») et les sonorités manifestent la fonction poétique.
Autre exemple : « Le Wouri roule ses eaux lourdes et lentes » — L'allitération en [l] et [r], l'assonance en [u], le rythme lent évoquent le fleuve : la forme du message imite son contenu.
### 4. La fonction poétique au-delà de la poésie
Il est essentiel de comprendre que la fonction poétique ne se limite pas à la poésie écrite. Elle est présente dans :
- Les proverbes et dictons : « Petit à petit, l'oiseau fait son nid » — la répétition des sons [p] et [t], le rythme binaire rendent la formule mémorable.
- Les slogans publicitaires et politiques : « Le Cameroun, un pays, une nation, une fierté » — le rythme ternaire, la répétition de « un ».
- Les chansons, les comptines, les berceuses.
- Les discours oratoires : les orateurs utilisent des anaphores, des parallélismes, des gradations pour frapper les esprits.
- Les titres de journaux, les enseignes commerciales, les graffitis.
Dans la tradition orale camerounaise, la fonction poétique est particulièrement vivante : les contes, les épopées, les chants funèbres, les chants de louange, les proverbes, les devinettes exploitent systématiquement les ressources sonores et rythmiques de la langue. Le griot, le conteur, le poète traditionnel sont des maîtres de la fonction poétique.
## VII. La combinatoire des fonctions : une communication peut avoir plusieurs fonctions
### 1. Le principe de dominance
Jakobson précise que les six fonctions ne sont pas mutuellement exclusives : un énoncé peut, et même doit généralement, remplir plusieurs fonctions à la fois. Ce qui varie, c'est la hiérarchie entre ces fonctions : l'une d'elles est dominante, les autres sont subordonnées.
> **À retenir** : Une communication peut avoir plusieurs fonctions simultanément. L'analyse doit identifier la fonction dominante, celle qui oriente principalement le message, sans négliger les fonctions secondaires qui l'accompagnent.
Ainsi, un énoncé comme « Ferme la porte, s'il te plaît » est à dominante conative (il vise à faire agir l'interlocuteur), mais il comporte aussi une part expressive (l'intonation peut trahir l'agacement ou la politesse du locuteur) et une part phatique (la formule de politesse « s'il te plaît » maintient le contact sur un mode courtois).
### 2. Exemples d'analyses combinées
Prenons un exemple littéraire : « Ô temps, suspends ton vol ! » (Alphonse de Lamartine). Cet alexandrin célèbre combine :
- La fonction expressive : le locuteur exprime son émotion, son désir de retenir le temps qui passe.
- La fonction conative : l'impératif « suspends » s'adresse au temps, cherchant à agir sur lui.
- La fonction poétique : l'alexandrin, l'apostrophe, la personnification du temps attirent l'attention sur la forme.
- La fonction référentielle : l'énoncé évoque le temps qui passe, une réalité universelle.
La fonction dominante est ici la fonction expressive (le poète exprime son angoisse face à la fuite du temps), mais les autres fonctions sont présentes et contribuent à la richesse du vers.
Prenons un exemple de discours politique camerounais : « Chers compatriotes, ensemble, bâtissons un Cameroun émergent à l'horizon 2035 ! » Cet énoncé combine :
- La fonction conative : l'apostrophe (« Chers compatriotes »), l'impératif (« bâtissons »), l'appel à l'action collective.
- La fonction expressive : le locuteur manifeste son engagement, sa vision, sa confiance.
- La fonction référentielle : l'énoncé renvoie à un projet concret (l'émergence à l'horizon 2035).
- La fonction poétique : le rythme ternaire, l'allitération en [k], la formule frappante.
- La fonction phatique : l'apostrophe initiale établit le contact avec l'auditoire.
La fonction dominante est conative (il s'agit de mobiliser les citoyens), mais l'efficacité du discours tient précisément à la combinaison des fonctions.
Prenons un exemple de la vie quotidienne : « Allô, maman ? C'est moi, Aïcha. Je t'appelle pour te dire que je suis bien arrivée à Bafoussam. » Cet énoncé combine :
- La fonction phatique : « Allô », l'appel « maman », la vérification du contact.
- La fonction référentielle : l'information sur l'arrivée à Bafoussam.
- La fonction expressive : la relation affective avec la mère.
- La fonction conative : le locuteur cherche à rassurer sa mère.
### 3. L'intérêt de l'analyse multifonctionnelle
L'analyse des fonctions du langage selon Jakobson est un outil précieux pour :
- Comprendre l'intention d'un locuteur : que cherche-t-il à faire en parlant ?
- Analyser la structure d'un texte : quelle fonction domine dans tel passage ?
- Comparer des genres discursifs : le texte scientifique privilégie la fonction référentielle, le texte publicitaire la fonction conative, le texte poétique la fonction poétique, etc.
- Développer l'esprit critique : repérer les stratégies de persuasion, les manipulations affectives, les effets de style.
- Améliorer sa propre expression : adapter son discours à son intention et à son auditoire.
Dans le cadre scolaire, l'analyse des fonctions du langage permet d'aborder les textes de manière méthodique : on peut se demander, pour chaque texte, quelle est la fonction dominante, quelles sont les fonctions secondaires, comment elles se combinent et quels effets elles produisent.
### 4. Les limites du modèle
Le modèle de Jakobson, pour éclairant qu'il soit, présente certaines limites qu'il convient de connaître :
- Il s'agit d'un modèle théorique : dans la réalité, les fonctions sont souvent intriquées et difficiles à isoler.
- La notion de « dominance » est parfois délicate à établir : deux analystes peuvent légitimement proposer des analyses différentes.
- Le modèle ne rend pas compte de tous les aspects de la communication : les dimensions sociales, culturelles, historiques, psychologiques ne sont pas directement prises en compte.
- Certains énoncés semblent échapper à la grille : le silence, les gestes, les mimiques, les actes non verbaux ne sont pas analysés.
Malgré ces limites, le modèle de Jakobson reste un outil pédagogique et analytique de première importance, utilisé dans le monde entier pour initier les étudiants à la complexité de la communication humaine.
## Conclusion
Les six fonctions du langage identifiées par Roman Jakobson dans ses *Essais de linguistique générale* constituent une grille d'analyse fondamentale pour comprendre la communication humaine. En reliant chaque fonction à un facteur de la communication — l'émetteur pour la fonction expressive, le récepteur pour la fonction conative, le référent pour la fonction référentielle, le code pour la fonction métalinguistique, le contact pour la fonction phatique, le message pour la fonction poétique — Jakobson a montré que le langage n'est jamais un simple instrument de transmission d'informations, mais un phénomène complexe où s'entremêlent émotions, volontés, savoirs, vérifications, contacts et jeux esthétiques.
L'étude de ces fonctions ouvre directement sur le chapitre suivant du programme : l'analyse des discours. En effet, savoir identifier la fonction dominante d'un énoncé, repérer les fonctions secondaires et comprendre leur combinatoire, c'est se donner les moyens d'analyser méthodiquement un texte ou un discours. Qu'il s'agisse d'un poème lyrique (dominante expressive et poétique), d'un discours politique (dominante conative), d'un article scientifique (dominante référentielle), d'une conversation ordinaire (dominante phatique) ou d'une leçon de grammaire (dominante métalinguistique), la grille de Jakobson éclaire la manière dont le langage construit du sens et agit sur le monde.
Pour le lycéen camerounais, la maîtrise de ce modèle est doublement utile : elle lui permet de mieux comprendre les textes étudiés en classe de français, mais aussi de produire des discours plus efficaces, mieux adaptés à leur intention et à leur auditoire. Dans un pays multilingue et multiculturel comme le Cameroun, où le français coexiste avec plus de deux cents langues locales et avec l'anglais, la conscience des fonctions du langage est un atout précieux pour naviguer entre les codes, les registres et les situations de communication.
Quiz du chapitre
12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.