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Chapitre 21

La notion de polysémie

Lecture : 24 minQuiz de 12 questions

# La notion de polysémie ## Introduction La langue française, comme toute langue naturelle, ne fonctionne pas comme un code mathématique où chaque signe correspondrait à une seule et unique signification. Bien au contraire, l'observation la plus élémentaire de la pratique langagière révèle qu'un même mot peut revêtir des acceptions multiples selon l'emploi qui en est fait. Cette propriété fondamentale des langues naturelles porte le nom de **polysémie**. Avant d'en explorer les mécanismes, il convient de distinguer la polysémie d'autres phénomènes voisins qui pourraient prêter à confusion. La **monosémie** désigne la situation inverse : un mot qui n'aurait qu'un seul sens, cas extrêmement rare en français, que l'on rencontre essentiellement dans le vocabulaire scientifique et technique spécialisé (par exemple, le mot « atome » en physique nucléaire, ou « diastole » en cardiologie). L'**homonymie**, quant à elle, concerne des mots distincts qui partagent la même forme phonique ou graphique sans avoir de lien étymologique entre eux : ainsi, le « verre » (matériau), le « ver » (animal), le « vert » (couleur) et le « vers » (unité poétique) sont des homonymes, car leur ressemblance formelle est purement accidentelle. La polysémie, elle, se distingue par le fait qu'un même mot possède plusieurs sens reliés entre eux par un lien sémantique, historique ou métaphorique. Comprendre la polysémie, c'est comprendre que le sens d'un mot n'est jamais figé dans le dictionnaire, mais qu'il s'actualise dans l'usage, dans une situation de communication donnée. C'est cette dynamique entre la langue comme système et la parole comme actualisation que nous allons explorer dans ce chapitre, en commençant par l'étymologie du terme lui-même, puis en examinant le rôle décisif du contexte, et enfin en analysant en détail des exemples concrets de mots polysémiques. ## I. Étymologie : « poli » (plusieurs) + « sème » (sens) Le terme « polysémie » est un mot savant construit à partir de deux racines grecques. Il s'agit d'une composition savante, c'est-à-dire d'un mot formé artificiellement à partir d'éléments empruntés au grec ancien, procédé extrêmement courant dans la terminologie linguistique et scientifique. Le premier élément, **« poli- »**, provient du grec *polus* (πολύς), qui signifie « nombreux », « plusieurs », « abondant ». On retrouve ce préfixe dans une multitude de termes français : « polygone » (figure à plusieurs angles), « polyphonie » (musique à plusieurs voix), « polytechnique » (qui concerne plusieurs techniques), « polygame » (qui a plusieurs conjoints), « polythéisme » (croyance en plusieurs dieux), ou encore « polyvalent » (qui a plusieurs valences, plusieurs capacités). Dans tous ces composés, l'idée de pluralité est centrale. Le second élément, **« -sème »**, dérive du grec *sêma* (σῆμα), qui signifie « signe », « signification », « sens ». Ce radical est également présent dans des mots comme « sémantique » (l'étude du sens), « sémaphore » (littéralement « qui porte un signe », appareil qui transmet des signaux), « sémio-logie » (science des signes), ou encore « monosémie » (un seul sens). Le terme « sème » est d'ailleurs utilisé en linguistique pour désigner l'unité minimale de signification, c'est-à-dire le plus petit élément de sens distinctif que l'on puisse isoler dans un mot. Ainsi, littéralement, la **polysémie** est la propriété d'un mot qui possède « plusieurs sens ». Le terme a été introduit dans la linguistique française par le linguiste Michel Bréal dans son ouvrage fondateur *Essai de sémantique* (1897), qui a posé les bases de l'étude scientifique du sens des mots. Bréal a distingué la polysémie de l'homonymie en montrant que, dans la polysémie, les différents sens d'un mot sont perçus comme des variantes d'un même mot, tandis que dans l'homonymie, il s'agit de mots différents qui coïncident par hasard. Il est essentiel de comprendre que la polysémie n'est pas un défaut de la langue, ni une imprécision regrettable, mais bien une propriété constitutive et même économique des langues naturelles. Plutôt que de créer un mot nouveau pour chaque réalité nouvelle, la langue réutilise des mots existants en étendant leur sens. Ce phénomène permet d'éviter une inflation lexicale qui rendrait la mémorisation impossible. On estime qu'un mot français courant possède en moyenne cinq à six sens différents, et que les mots les plus fréquents de la langue sont précisément les plus polysémiques. Le verbe « faire », par exemple, compte plus de quatre-vingts acceptions distinctes dans les dictionnaires. Cette économie linguistique a cependant un coût : elle rend le sens des mots dépendant du contexte pour être déterminé avec précision. > **À RETENIR** : La polysémie (du grec *polus*, « plusieurs », et *sêma*, « signe ») est le phénomène par lequel un même mot possède plusieurs sens liés entre eux. Elle s'oppose à la monosémie (un seul sens) et se distingue de l'homonymie (mots différents ayant la même forme par accident). La polysémie est une propriété économique des langues : elle permet d'exprimer une infinité de significations avec un nombre fini de mots. ## II. Un mot n'a de sens que par rapport à un contexte La conséquence directe de la polysémie est que le sens d'un mot ne peut jamais être déterminé isolément, hors de tout emploi. Un mot pris en dehors de tout contexte est une abstraction : il présente un potentiel sémantique, un faisceau de sens possibles, mais aucun sens actualisé. C'est le contexte qui va « activer » l'un de ces sens et neutraliser les autres. Cette idée, fondamentale en linguistique, a été formulée avec force par le linguiste Ferdinand de Saussure dans son *Cours de linguistique générale* (1916) : la langue est un système de valeurs où chaque terme ne prend sa valeur que par ses relations avec les autres termes du système. Appliquée au lexique, cette conception signifie que le sens d'un mot est déterminé par son environnement linguistique et situationnel. Il faut distinguer plusieurs types de contextes qui interviennent dans la détermination du sens : **Le contexte linguistique** (ou cotexte) désigne l'ensemble des éléments linguistiques qui entourent le mot dans la phrase ou le discours. Il comprend la syntaxe (la fonction du mot dans la phrase), la morphologie (les variations de forme), la collocation (les mots avec lesquels il s'associe habituellement), et l'ensemble du texte dans lequel il apparaît. Par exemple, dans la phrase « Il a posé son verre sur la table », le mot « verre » est déterminé par le verbe « poser » et le complément « sur la table » : il s'agit du récipient à boire. Dans « Il a mis ses verres pour lire », le contexte « pour lire » indique qu'il s'agit de lunettes. Dans « Ce vase est en verre », le complément « en verre » désigne le matériau. **Le contexte situationnel** (ou situation d'énonciation) renvoie aux circonstances dans lesquelles l'énoncé est produit : qui parle, à qui, où, quand, dans quel but, dans quel cadre institutionnel. Ainsi, le mot « classe » n'aura pas le même sens selon qu'il est prononcé par un enseignant dans un lycée (« La classe commence à huit heures »), par un sociologue (« La classe ouvrière »), par un informaticien (« Une classe d'objets »), ou par un adolescent admiratif (« Ce film est une classe ! »). **Le contexte culturel et encyclopédique** renvoie aux connaissances du monde partagées par les locuteurs d'une même communauté. Ces savoirs permettent de lever l'ambiguïté dans bien des cas. Par exemple, le mot « tontine » est compris différemment selon que l'on se trouve dans un contexte européen (où il désigne un jeu de hasard) ou camerounais (où il désigne une association d'épargne rotative). De même, le mot « ndolé » ne désigne une plante potagère que pour ceux qui connaissent la cuisine camerounaise. C'est ce rôle du contexte que les linguistes appellent l'**actualisation** : le passage de la langue (système virtuel) à la parole (réalisation concrète). Le mot en langue est une forme virtuelle avec un potentiel de sens ; le mot en discours est une forme actualisée avec un sens précis. Le dictionnaire, qui présente les différents sens d'un mot, ne fait que recenser les emplois attestés ; il ne peut pas rendre compte de la totalité des emplois possibles, car la polysémie est un phénomène ouvert et dynamique. Ce principe a une conséquence pratique majeure pour l'analyse de texte : pour déterminer le sens d'un mot, il faut toujours examiner son environnement. C'est ce que l'on appelle la **méthode contextuelle** en analyse de discours. Elle consiste à relever les indices qui entourent le mot, à identifier les relations syntaxiques qu'il entretient avec les autres mots, et à confronter ces observations avec les connaissances encyclopédiques pertinentes. Prenons un exemple simple : le mot « feuille ». Isolé, ce mot peut désigner un organe végétal, une feuille de papier, une feuille de métal, un journal, ou encore un coup porté avec la main (« une feuille » au Cameroun). C'est le contexte qui tranche : « Les feuilles du manguier tombent en saison sèche » (organe végétal) ; « Il a déchiré une feuille de son cahier » (papier) ; « La feuille d'aluminium protège les aliments » (matériau) ; « J'ai lu une feuille ce matin » (journal). Dans chaque cas, le contexte immédiat (le complément du nom, le verbe, la situation) oriente l'interprétation. > **À RETENIR** : Un mot polysémique n'a pas de sens en soi, hors contexte ; il a un potentiel de sens. C'est le contexte (linguistique, situationnel, culturel) qui actualise l'un de ses sens possibles. L'analyse du sens d'un mot exige donc toujours l'examen de son environnement. Cette méthode s'appelle l'analyse contextuelle. > **À RETENIR** : La distinction entre langue et parole (Saussure) éclaire la polysémie : en langue, le mot est virtuel avec plusieurs sens possibles ; en parole, le mot est actualisé avec un sens précis déterminé par le contexte. Le dictionnaire recense les sens virtuels ; le discours réalise l'un de ces sens. Il faut également mentionner le phénomène de l'**ambiguïté** qui survient lorsque le contexte ne permet pas de trancher entre plusieurs sens possibles. L'ambiguïté peut être exploitée volontairement dans les jeux de mots, les devinettes, la publicité, la poésie. Elle peut aussi être involontaire et nuire à la communication. Les locuteurs la lèvent généralement en reformulant ou en ajoutant des précisions. Par exemple, la phrase « J'ai acheté un vélo à ma sœur » est ambiguë : s'agit-il d'un vélo destiné à ma sœur, ou d'un vélo acheté auprès de ma sœur ? Seul le contexte plus large permet de lever l'ambiguïté. ## III. Exemples détaillés de mots polysémiques : « cœur » et « présent » Pour illustrer concrètement le fonctionnement de la polysémie, examinons en détail deux mots particulièrement riches en acceptions : le nom « cœur » et l'adjectif/nom « présent ». Ces deux mots, très fréquents en français, présentent une polysémie remarquable qui touche à des domaines très variés. ### A. Le mot « cœur » Le mot « cœur » est l'un des mots les plus polysémiques du français. Son étymologie remonte au latin *cor*, qui désignait l'organe physique. À partir de ce sens premier, le mot a développé, au fil des siècles, une multitude de sens métaphoriques et métonymiques. On peut regrouper ses principales acceptions en plusieurs catégories. **1. Le sens anatomique et physiologique.** Le sens premier, historiquement premier, est celui de l'organe musculaire creux qui assure la circulation du sang. C'est le sens que l'on trouve dans les contextes médicaux et scientifiques : « Le cœur bat en moyenne soixante-dix fois par minute chez l'adulte au repos » ; « Il souffre d'une malformation cardiaque : son cœur est trop petit » ; « Le cardiologue a écouté les battements de son cœur avec un stéthoscope ». Dans ce sens, le mot entre dans de nombreuses expressions techniques : « arrêt cardiaque », « insuffisance cardiaque », « greffe du cœur ». C'est le sens propre, celui qui sert de point de départ aux extensions de sens. **2. Le sens métaphorique : siège des sentiments et des émotions.** Par métonymie, le cœur, organe dont les battements s'accélèrent sous l'effet des émotions, est devenu le symbole et le siège des sentiments, en particulier de l'amour. Ce sens est extrêmement productif : « Il a le cœur brisé depuis sa rupture » ; « Elle lui a donné son cœur » (c'est-à-dire son amour) ; « Mon cœur bat la chamade quand je la vois ». Dans la culture populaire, le cœur est aussi le symbole graphique de l'amour : « Il lui a dessiné un cœur sur le cahier ». Ce sens métaphorique s'étend à toutes les émotions : le courage (« avoir du cœur au ventre »), la bonté (« avoir bon cœur »), la générosité (« avoir un cœur d'or »), la compassion (« avoir du cœur »), la peur (« le cœur qui se serre »), la joie (« le cœur léger »), la tristesse (« le cœur lourd »). **3. Le sens métaphorique : le centre, le milieu, l'intérieur.** Par une autre extension métaphorique, le cœur, en tant qu'organe central et vital, en est venu à désigner le centre, la partie la plus profonde ou la plus importante de quelque chose. On parle ainsi du « cœur de la ville » (le centre urbain), du « cœur du sujet » (l'essentiel), du « cœur du problème » (le point crucial), du « cœur de la forêt » (la partie la plus dense et reculée), du « cœur de l'hiver » (la période la plus froide). Dans le domaine culinaire, le « cœur » désigne la partie centrale et la plus tendre de certains aliments : « un cœur de laitue », « un cœur d'artichaut ». Dans le domaine technique, le « cœur » d'un réacteur nucléaire est la zone où se produisent les réactions. Cette acception est si répandue qu'elle est devenue un sens à part entière, consigné dans tous les dictionnaires. **4. Le sens dans les jeux de cartes.** Dans le jeu de cartes, le « cœur » est l'une des quatre couleurs, représentée par un symbole en forme de cœur stylisé : « Il a joué un cœur » ; « Elle a tous les cœurs dans sa main » ; « As de cœur », « roi de cœur ». Ce sens est directement issu du symbole graphique, lui-même dérivé de la représentation stylisée de l'organe. **5. Le sens dans les expressions figées.** Le mot « cœur » entre dans une très grande variété d'expressions figées où il perd son sens littéral pour former des unités de sens globales. Citons notamment : « de bon cœur » (volontiers), « à contrecœur » (avec réticence), « par cœur » (de mémoire), « avoir le cœur sur la main » (être généreux), « prendre à cœur » (s'attacher sérieusement à), « tenir à cœur » (être important pour), « le cœur net » (une certitude : « en avoir le cœur net »), « le coup de cœur » (un engouement soudain), « un cœur d'artichaut » (une personne qui tombe facilement amoureuse), « le chagrin du cœur » (la tristesse profonde). Chacune de ces expressions constitue une unité lexicale autonome dont le sens global n'est pas compositionnel, c'est-à-dire qu'il ne se déduit pas de la somme des sens des mots qui la composent. **6. Le sens dans le vocabulaire de la mode et du vêtement.** Dans le domaine vestimentaire, le « cœur » désigne l'encolure d'un vêtement, la partie qui laisse voir la poitrine : « un décolleté en cœur », « un chemisier à cœur ». Ce sens est issu d'une analogie de forme avec le symbole du cœur. **7. Le sens dans le vocabulaire affectif et relationnel.** Enfin, le mot « cœur » est utilisé comme terme d'adresse affectueux : « Mon cœur, tu peux m'aider ? » ; « Bonjour mon petit cœur ». Dans ce cas, le mot fonctionne comme un terme d'affection, comparable à « mon chéri », « mon trésor », « ma puce ». Cette usage est particulièrement fréquent dans les relations familiales et amoureuses. On le voit, le mot « cœur » illustre parfaitement le phénomène de la polysémie : à partir d'un sens premier concret (l'organe), la langue a développé par métaphores successives des sens abstraits (les sentiments), spatiaux (le centre), symboliques (la carte à jouer), et pragmatiques (le terme d'adresse). Tous ces sens sont reliés entre eux par des liens motivés, même si ces liens ne sont plus toujours perçus par les locuteurs. > **À RETENIR** : Le mot « cœur » est un exemple typique de polysémie : son sens premier (l'organe) a donné naissance, par métaphore et métonymie, à de nombreux sens dérivés : siège des sentiments, centre d'une chose, couleur au jeu de cartes, encolure d'un vêtement, terme d'affection. Tous ces sens sont liés historiquement et sémantiquement, mais seul le contexte permet de déterminer lequel est actualisé dans un énoncé donné. ### B. Le mot « présent » Le mot « présent » est un autre exemple remarquable de polysémie, d'autant plus intéressant qu'il appartient à plusieurs catégories grammaticales : il peut être adjectif, nom masculin, et même adverbe dans certaines constructions. Cette polyvalence grammaticale s'accompagne d'une richesse sémantique considérable. **1. Le sens temporel : ce qui est actuel, ce qui se passe maintenant.** Dans son acception temporelle, « présent » désigne ce qui est en train de se produire, ce qui appartient au moment où l'on parle. Comme adjectif : « L'année présente est marquée par une forte saison des pluies » ; « La situation présente exige des solutions urgentes ». Comme nom masculin : « Il faut vivre dans le présent et non dans le passé » ; « Le présent est le temps de l'action ». Ce sens temporel est fondamental et se retrouve dans de nombreuses expressions : « à présent » (maintenant), « pour le présent » (pour le moment), « l'heure présente » (le moment actuel). En grammaire, le « présent » désigne le temps verbal qui exprime l'actualité : « Le présent de l'indicatif exprime une action en cours » ; « Au présent, le verbe "être" se conjugue : je suis, tu es, il est... ». Cette acception grammaticale est un cas particulier du sens temporel général. **2. Le sens spatial : ce qui est ici, ce qui est en ce lieu.** Parallèlement au sens temporel, « présent » signifie aussi « qui est en ce lieu, en ce moment, en face de celui qui parle ». C'est le sens que l'on trouve dans : « Tous les élèves sont présents aujourd'hui » ; « Le directeur était présent à la réunion » ; « Y a-t-il un médecin présent dans la salle ? ». Ce sens spatial est souvent opposé à « absent » : « Présent à l'appel » ; « Il est toujours présent quand on a besoin de lui ». Cette acception est très proche du sens temporel : être présent, c'est être à la fois dans le lieu et dans le moment de l'énonciation. Les deux sens sont en réalité complémentaires et souvent difficiles à distinguer : « Il est présent » peut signifier à la fois « il est ici » et « il est là maintenant ». **3. Le sens de « cadeau », « don ».** Dans un tout autre domaine, « présent » désigne un cadeau, un don que l'on offre à quelqu'un. Ce sens est issu du latin *praesens*, qui signifiait « ce qui est offert en présence de quelqu'un ». On le trouve dans : « Elle a reçu un présent de son fiancé » ; « Les présents offerts par les invités étaient somptueux » ; « Faire présent de quelque chose à quelqu'un » (lui en faire cadeau). Ce sens est particulièrement fréquent dans la langue littéraire et soutenue : « Voici le présent que je t'offre pour ton anniversaire ». Dans le contexte camerounais, on peut penser aux présents que l'on offre lors des cérémonies de mariage, de naissance ou de deuil : « Les présents de la dot ont été remis à la famille de la mariée ». Ce sens est lié aux deux précédents par une relation métonymique : le présent est ce que l'on donne en présence de quelqu'un, ce qui est offert en sa présence. **4. Le sens de « personne présente ».** Dans un emploi nominal, « présent » peut désigner une personne qui se trouve en un lieu : « Les présents ont été invités à se lever » ; « Un des présents a pris la parole ». Dans ce cas, le mot fonctionne comme un nom collectif ou individuel : « L'assemblée des présents a voté à l'unanimité ». Ce sens est directement dérivé du sens spatial. **5. Le sens dans les formules administratives et juridiques.** Dans le langage administratif et juridique, « présent » apparaît dans des formules figées : « La présente (lettre) » pour désigner le document en cours ; « Les présentes » pour désigner le contrat ou l'accord en question ; « Par la présente, je vous informe que... » ; « La présente a pour objet de... ». Dans ces emplois, le mot fonctionne comme un déictique, c'est-à-dire qu'il renvoie au document lui-même dans lequel il est écrit. C'est un usage très codifié du français administratif. **6. Le sens dans les expressions figées.** Comme « cœur », le mot « présent » entre dans de nombreuses expressions figées : « avoir présent à l'esprit » (se souvenir de), « présent d'esprit » (qui réagit vite et avec à-propos), « à présent » (maintenant), « dès à présent » (dès maintenant), « pour le présent » (pour l'instant), « le temps présent » (l'époque actuelle), « la vie présente » (la vie terrestre, par opposition à la vie future). Dans l'expression « avoir présent à l'esprit », l'adjectif s'accorde : « J'ai cette idée présente à l'esprit ». **7. Le sens en linguistique : le présent comme temps verbal.** En grammaire française, le « présent » est un temps verbal qui peut exprimer plusieurs valeurs : le présent d'énonciation (« Je vous écris ce message »), le présent de vérité générale (« L'eau bout à cent degrés »), le présent d'habitude (« Je me lève à six heures »), le présent narratif (utilisé pour raconter des événements passés avec un effet de style : « Soudain, il entre et crie »), le présent de futur proche (« Je pars demain »). Cette richesse de valeurs montre que même dans son acception grammaticale, le mot « présent » n'est pas monosémique. On le voit, le mot « présent » illustre une polysémie qui traverse plusieurs domaines : le temps, l'espace, le don, l'administration, la grammaire. Cette polysémie est particulièrement intéressante car elle montre comment un même mot peut développer des sens apparemment très éloignés tout en conservant un noyau sémantique commun : l'idée de ce qui est là, maintenant, devant quelqu'un. > **À RETENIR** : Le mot « présent » est polysémique à plusieurs niveaux : il peut être adjectif (ce qui est actuel, ce qui est sur place), nom masculin (le temps actuel, le temps grammatical, un cadeau, une personne présente), et entrer dans des expressions figées (à présent, avoir présent à l'esprit). Ses différents sens sont reliés par un noyau commun : l'idée de ce qui est là, maintenant, en face de quelqu'un. ### C. Autres exemples de mots polysémiques Pour compléter ces deux analyses détaillées, examinons brièvement d'autres mots polysémiques courants, en les ancrant si possible dans le contexte camerounais. **Le mot « pièce »** : ce mot désigne à la fois une partie d'un ensemble (« une pièce de viande », « une pièce de tissu »), une chambre d'habitation (« un appartement de trois pièces »), une œuvre théâtrale (« jouer une pièce de Molière »), une monnaie (« une pièce de cent francs »), un document administratif (« une pièce d'identité »), et un élément d'une machine (« une pièce détachée »). Au Cameroun, on dira « donner la pièce » pour « donner un pourboire », et « chercher la pièce » pour « chercher de l'argent ». **Le mot « tête »** : ce mot désigne la partie supérieure du corps, mais aussi l'esprit (« avoir une bonne tête »), le visage (« une tête sympathique »), la personne elle-même (« une tête couronnée »), le début (« la tête de la file »), le sommet (« la tête d'un arbre »), le dirigeant (« la tête de l'État »), et entre dans de nombreuses expressions : « perdre la tête » (devenir fou), « se casser la tête » (se fatiguer à réfléchir), « en tête à tête » (en aparté), « faire la tête » (bouder). Au Cameroun, « avoir la tête » signifie être intelligent, et « la tête » peut désigner le chef de famille. **Le mot « terre »** : ce mot désigne la planète (« la Terre tourne autour du Soleil »), le sol (« cultiver la terre »), le terrain (« acheter une terre »), la matière (« un pot en terre »), le pays (« la terre natale »), et s'oppose au ciel dans de nombreux contextes religieux. Au Cameroun, « la terre » peut désigner le pays ancestral, le village d'origine : « retourner à la terre » signifie rentrer au village. **Le mot « main »** : ce mot désigne l'organe préhensile, mais aussi l'écriture (« une belle main »), le coup (« donner un coup de main »), l'aide (« donner un coup de main »), la possession (« avoir en main »), le pouvoir (« prendre en main »), et entre dans des expressions comme « main courante » (rampe d'escalier), « main-d'œuvre » (travailleurs), « sous la main » (à portée). Au Cameroun, « avoir la main » signifie être généreux, et « la main » peut désigner un pourboire. Ces exemples supplémentaires confirment que la polysémie est un phénomène général et systématique du lexique français. Chaque mot courant est potentiellement polysémique, et c'est le contexte qui détermine le sens actualisé. > **À RETENIR** : La polysémie est un phénomène général : les mots les plus fréquents de la langue sont les plus polysémiques. Chaque mot courant possède un noyau de sens (son sens propre) et des sens dérivés obtenus par métaphore, métonymie, ou spécialisation dans un domaine particulier. Le contexte est toujours nécessaire pour déterminer le sens actualisé. ## Conclusion La notion de polysémie constitue une clé essentielle pour la compréhension du fonctionnement du lexique français. Nous avons vu que ce terme, formé à partir des racines grecques *polus* (« plusieurs ») et *sêma* (« signe »), désigne la propriété qu'ont les mots de posséder plusieurs sens reliés entre eux. Cette propriété, loin d'être un défaut, est une caractéristique fondamentale et économique des langues naturelles : elle permet d'exprimer une infinité de nuances avec un nombre fini de mots. Nous avons également établi un principe méthodologique fondamental : un mot n'a de sens que par rapport à un contexte. C'est le contexte linguistique (les mots environnants), situationnel (les circonstances de l'énonciation) et culturel (les savoirs partagés) qui actualise l'un des sens virtuels du mot et neutralise les autres. Cette conception contextuelle du sens est au cœur de l'analyse de discours et de la lecture méthodique des textes. L'étude détaillée des mots « cœur » et « présent » a montré la richesse des mécanismes de la polysémie : à partir d'un sens premier concret, la langue développe par métaphores et métonymies des sens de plus en plus abstraits ou spécialisés. Le mot « cœur » passe ainsi de l'organe au sentiment, puis au centre, à la carte à jouer, à l'encolure et au terme d'affection. Le mot « présent » passe du temps à l'espace, puis au cadeau, au document administratif et au temps grammatical. Dans tous les cas, les différents sens sont reliés par des liens motivés, même si ces liens ne sont plus toujours conscients pour les locuteurs. Cette notion de polysémie ouvre directement sur le chapitre suivant, qui traitera de la **synonymie** et de l'**antonymie**. En effet, si un mot peut avoir plusieurs sens, inversement, un même sens peut être exprimé par plusieurs mots : ce sont les synonymes. La polysémie et la synonymie sont les deux faces complémentaires de l'économie lexicale : la première permet d'économiser les formes, la seconde permet d'économiser les sens. Comprendre ces deux phénomènes, c'est comprendre comment la langue parvient à être à la fois économique et expressive, précise et souple, stable et évolutive. C'est aussi acquérir des outils précieux pour l'analyse des textes : repérer les polysémies et les synonymies, c'est entrer dans la subtilité du sens et dans la richesse de la langue française.

Quiz du chapitre

12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.

  1. 1. Que signifie littéralement le mot « polysémie » ?
  2. 2. Dans la phrase « Il a le cœur sur la main », que désigne le mot « cœur » ?
  3. 3. Quel est le sens du mot « présent » dans la phrase : « Le présent qu'il m'a offert est magnifique » ?
  4. 4. Un mot polysémique est un mot qui :
  5. 5. Dans la phrase « Le cœur du problème est ailleurs », « cœur » signifie :
  6. 6. Quel est le sens du mot « présent » dans : « Les élèves présents doivent lever la main » ?
  7. 7. Le mot « cœur » peut désigner un organe, le centre, le courage, l'affection. Cela illustre :
  8. 8. Dans la phrase « Il a du cœur au ventre », « cœur » signifie :
  9. 9. Quel est le sens du mot « présent » dans : « Le présent de l'indicatif exprime une action en cours » ?
  10. 10. Pour comprendre le sens d'un mot polysémique, il faut :
  11. 11. Dans la phrase « Elle a le cœur brisé », « cœur » évoque :
  12. 12. Le mot « présent » dans « Il est présent à la réunion » a le même sens que :
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