Chapitre 9
Panafricanisme et développement de l'Afrique
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# Chapitre : Panafricanisme et développement de l'Afrique
## Introduction
Le présent chapitre s'inscrit dans le programme de philosophie de la classe de Terminale technique, conformément au MINESEC. Après avoir étudié les grandes interrogations métaphysiques, épistémologiques et éthiques, nous abordons désormais une problématique fondamentale pour l'Afrique contemporaine : celle de son développement. Cette question, loin d'être purement économique ou technique, est d'abord philosophique car elle engage une réflexion sur l'identité, la liberté, la dignité et le sens de l'histoire des peuples africains. Le panafricanisme, en tant que mouvement de pensée et d'action, propose une philosophie du développement fondée sur la conscience de l'unité africaine et la lutte contre toutes les formes d'oppression. Il s'agit donc d'interroger les concepts fondamentaux qui structurent cette réflexion (développement, sous-développement, colonisation, néocolonialisme, etc.), puis d'analyser le panafricanisme comme philosophie du développement, avant d'en examiner les réalisations concrètes telles que le NEPAD et le projet des États-Unis d'Afrique.
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## I. Définition des concepts de développement et de sous-développement
### A. Le concept de développement
Le terme « développement » provient du latin *disvolvere* qui signifie « dérouler », « déplier ». Dans son acception philosophique, le développement renvoie à l'idée d'un déploiement des potentialités contenues dans un être. Pour **G.W.F. Hegel** (1770-1831), le développement est le processus par lequel l'Esprit (l'Idée) se réalise dans l'histoire, passant de l'en-soi (potentialité) au pour-soi (réalisation effective). Appliqué aux sociétés, le développement désigne l'ensemble des transformations structurelles — économiques, sociales, politiques et culturelles — qui permettent à une collectivité d'améliorer durablement les conditions d'existence de ses membres.
Sur le plan économique, le développement se distingue de la simple croissance. La croissance est une augmentation quantitative du Produit Intérieur Brut (PIB), tandis que le développement, selon **François Perroux** (1903-1987), économiste français, est « la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global ». Autrement dit, le développement implique une transformation des structures mentales et sociales, et non pas seulement une augmentation des richesses matérielles.
> **À RETENIR** : Le développement est un processus global de transformation des structures économiques, sociales, politiques et culturelles d'une société, visant l'amélioration durable des conditions de vie de ses membres. Il ne se réduit pas à la croissance économique quantitative, mais implique un changement qualitatif des mentalités et des institutions. (François Perroux)
Le philosophe et économiste indien **Amartya Sen** (né en 1933), Prix Nobel d'économie en 1998, propose une conception du développement comme « liberté ». Dans son ouvrage *Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté* (1999), il soutient que le développement est l'expansion des libertés réelles dont jouissent les individus. Ces libertés incluent la liberté politique, les facilités économiques, les opportunités sociales, les garanties de transparence et la protection sécuritaire. Le développement n'est donc pas mesurable uniquement par le revenu, mais par la capacité des personnes à vivre la vie qu'elles ont des raisons de valoriser.
### B. Le concept de sous-développement
Le sous-développement est un concept apparu après la Seconde Guerre mondiale pour désigner l'état des pays qui n'ont pas atteint le niveau de développement économique et social des pays industrialisés. Ce concept est problématique car il semble suggérer une infériorité intrinsèque ou un retard « naturel » des pays concernés, alors qu'il s'agit en réalité d'une situation historiquement produite par la domination coloniale et impérialiste.
**Walter Rodney** (1942-1980), historien et homme politique guyanais, dans son ouvrage majeur *Comment l'Europe a sous-développé l'Afrique* (1972), démontre que le sous-développement africain n'est pas un état originel mais le résultat d'un processus historique : la traite négrière, la colonisation et l'exploitation néocoloniale ont activement « sous-développé » l'Afrique. Rodney écrit : « Le sous-développement n'est pas l'absence de développement ; c'est le développement d'un type particulier, imposé par les puissances coloniales et impérialistes. » Autrement dit, le sous-développement est le produit de la relation de domination entre le centre capitaliste et la périphérie exploitée.
> **À RETENIR** : Le sous-développement n'est pas un état naturel ou un « retard » originel des pays africains, mais le résultat d'un processus historique d'exploitation : traite négrière, colonisation, néocolonialisme. C'est la thèse centrale de Walter Rodney dans *Comment l'Europe a sous-développé l'Afrique* (1972).
**Samir Amin** (1931-2018), économiste égyptien, théoricien du « développement inégal », a montré que le système capitaliste mondial fonctionne selon une logique centre-périphérie. Le centre (pays industrialisés) accumule les richesses en exploitant la périphérie (pays sous-développés) à travers l'échange inégal : les matières premières sont achetées à bas prix, tandis que les produits manufacturés sont vendus à des prix élevés. Le sous-développement est donc structurellement lié au développement du capitalisme mondial.
### C. Les concepts connexes : négritude, traite négrière, racisme, colonisation, néocolonialisme, impérialisme, mondialisation, conscience africaine, sionisme noir, unité africaine, émancipation
#### 1. La négritude
La négritude est un mouvement littéraire, culturel et politique né dans les années 1930 à Paris, porté par des étudiants africains et antillais. Le terme a été forgé par **Aimé Césaire** (1913-2008), poète et homme politique martiniquais, dans *Cahier d'un retour au pays natal* (1939). Césaire définit la négritude comme « la simple reconnaissance du fait d'être noir, et l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire, de notre culture ». Pour **Léopold Sédar Senghor** (1906-2001), premier président du Sénégal, la négritude est « l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, telles qu'elles s'expriment dans la vie, les institutions et les œuvres des Noirs ».
La négritude est une réponse philosophique au racisme et à l'aliénation coloniale. Elle affirme la dignité de l'homme noir et la valeur de la civilisation africaine. Senghor oppose la « raison-œil » européenne (analytique, discursive) à la « raison-embrassante » africaine (intuitive, émotionnelle) : « L'émotion est nègre, comme la raison est hellène. » Cette affirmation, bien que critiquée pour son essentialisme, a permis de restaurer la fierté culturelle des peuples noirs.
> **À RETENIR** : La négritude est un mouvement de revendication de l'identité et de la dignité culturelle des peuples noirs, fondé par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas dans les années 1930. Elle affirme la valeur des civilisations africaines face au racisme et à l'aliénation coloniale.
**Jean-Paul Sartre** (1905-1980), dans son célèbre texte *Orphée noir* (1948), préface à l'*Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache* de Senghor, analyse la négritude comme un « racisme antiraciste » : un moment nécessaire dans la dialectique de l'émancipation. Selon Sartre, la négritude est le « temps faible » d'une progression dialectique : l'affirmation de la négritude comme antithèse du racisme blanc doit conduire à une synthèse où l'universel humain est réalisé, au-delà des particularismes raciaux.
**Marcien Towa** (1931-2014), philosophe camerounais, a critiqué la négritude senghorienne dans son ouvrage *Léopold Sédar Senghor : négritude ou servitude ?* (1971). Pour Towa, la négritude de Senghor, en exaltant l'émotion et l'intuition comme caractéristiques « naturelles » du Noir, reconduit en réalité les stéréotypes racistes de l'Occident. Elle enferme l'Africain dans une essence immuable et le détourne de la lutte concrète pour le développement. Towa oppose à la négritude une philosophie de la libération fondée sur la raison critique et l'appropriation de la modernité.
#### 2. La traite négrière
La traite négrière désigne le commerce des êtres humains de descendance africaine, déportés vers les Amériques et les colonies européennes entre le XVIe et le XIXe siècle. On distingue la traite transatlantique (vers les Amériques), la traite transsaharienne (vers le monde arabo-musulman) et la traite de l'océan Indien. Selon les estimations, plus de 12 millions d'Africains ont été déportés par la traite transatlantique, sans compter les morts pendant la traversée (le « passage du milieu »).
La traite négrière a eu des conséquences démographiques, économiques et morales catastrophiques pour l'Afrique. Elle a saigné le continent de ses forces vives, désorganisé les structures sociales et politiques, et créé les conditions de la domination coloniale ultérieure. **Aimé Césaire**, dans son *Discours sur le colonialisme* (1950), qualifie la traite et la colonisation de « crimes » qui ont déshumanisé à la fois les victimes et les bourreaux.
#### 3. Le racisme
Le racisme est une idéologie qui affirme l'existence de races humaines hiérarchisées, et qui fonde sur cette prétendue hiérarchie des discriminations et des exclusions. Le racisme scientifique du XIXe siècle, illustré par **Arthur de Gobineau** (1816-1882) dans son *Essai sur l'inégalité des races humaines* (1853-1855), prétendait démontrer la supériorité de la « race blanche » et l'infériorité des autres races. Cette pseudo-science a servi de justification théorique à l'esclavage, à la colonisation et à l'apartheid.
**Frantz Fanon** (1925-1961), psychiatre et philosophe martiniquais, a analysé les effets psychologiques du racisme sur les colonisés. Dans *Peau noire, masques blancs* (1952), il montre comment le racisme produit une aliénation profonde : le Noir, intériorisant le regard blanc, se vit comme inférieur et cherche à « blanchir » son identité. Fanon écrit : « Le Noir n'est pas un homme. Il n'y a qu'un seul homme : le Blanc. » La décolonisation, pour Fanon, doit donc être aussi une décolonisation psychologique, une libération de l'image intériorisée de l'infériorité.
> **À RETENIR** : Le racisme est une idéologie de hiérarchisation des groupes humains fondée sur la notion pseudo-scientifique de « race ». Frantz Fanon en a montré les effets aliénants sur la psyché des colonisés dans *Peau noire, masques blancs* (1952).
#### 4. La colonisation
La colonisation est le processus par lequel une puissance étrangère soumet et exploite un territoire et ses populations. La colonisation européenne de l'Afrique s'est déroulée principalement entre 1885 (Conférence de Berlin) et les années 1960 (indépendances). Elle s'est caractérisée par l'occupation militaire, l'administration directe ou indirecte, l'exploitation économique des ressources, et l'imposition de la culture et de la langue du colonisateur.
**Aimé Césaire**, dans le *Discours sur le colonialisme* (1950), dénonce la colonisation comme une entreprise de déshumanisation : « La colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale. » Pour Césaire, la colonisation n'est pas une « mission civilisatrice » mais un crime contre l'humanité qui a détruit des civilisations et des cultures.
**Jean-Paul Sartre**, dans sa préface aux *Damnés de la terre* de Fanon (1961), analyse la colonisation comme un système de violence : « La violence coloniale ne s'est pas donné pour but seulement l'asservissement des hommes, mais aussi leur déshumanisation. » La décolonisation, pour Sartre comme pour Fanon, est une réponse nécessaire à cette violence originelle.
#### 5. Le néocolonialisme
Le néocolonialisme désigne les formes de domination que les anciennes puissances coloniales continuent d'exercer sur les pays africains après leur indépendance politique. Le terme a été popularisé par **Kwame Nkrumah** (1909-1972), premier président du Ghana, dans son ouvrage *Le Néo-colonialisme, dernier stade de l'impérialisme* (1965). Nkrumah définit le néocolonialisme comme « le pire des systèmes de domination » car il donne l'apparence de la souveraineté tout en maintenant la dépendance économique, financière, militaire et culturelle.
Les mécanismes du néocolonialisme incluent : le contrôle des matières premières, l'endettement des pays africains auprès des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale), les interventions militaires, les accords de coopération inégaux, la présence de bases militaires étrangères, et la domination culturelle à travers la francophonie ou le Commonwealth.
> **À RETENIR** : Le néocolonialisme est la continuation de la domination coloniale sous des formes indirectes après les indépendances politiques. Kwame Nkrumah, dans *Le Néo-colonialisme, dernier stade de l'impérialisme* (1965), le définit comme un système où les États africains sont « indépendants en apparence mais dirigés de l'extérieur ».
#### 6. L'impérialisme
L'impérialisme est la politique d'expansion et de domination d'un État sur d'autres États ou territoires, par des moyens économiques, politiques ou militaires. **Lénine** (1870-1924), dans *L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme* (1916), définit l'impérialisme comme le stade monopoliste du capitalisme, caractérisé par l'exportation des capitaux, le partage du monde entre les grandes puissances et la domination financière. Pour Lénine, l'impérialisme est la phase ultime du capitalisme, marquée par la concentration des monopoles et la lutte pour le contrôle des marchés et des matières premières.
**Kwame Nkrumah** prolonge cette analyse en montrant que l'impérialisme contemporain opère principalement par le néocolonialisme : le contrôle économique et financier remplace l'administration directe. L'impérialisme est donc le cadre général dans lequel s'inscrivent la colonisation et le néocolonialisme.
#### 7. La mondialisation
La mondialisation (ou globalisation) désigne le processus d'intégration croissante des économies, des cultures et des sociétés à l'échelle planétaire, accéléré par les innovations technologiques et la libéralisation des échanges. Ce processus n'est pas neutre : il s'effectue sous la domination des puissances économiques du Nord et des institutions internationales qu'elles contrôlent (FMI, Banque mondiale, OMC).
**Joseph Stiglitz** (né en 1943), Prix Nobel d'économie 2001, dans *La Grande Désillusion* (2002), critique la mondialisation néolibérale imposée aux pays en développement par le FMI et la Banque mondiale. Il montre que les politiques d'ajustement structurel (libéralisation, privatisation, austérité) ont souvent aggravé la pauvreté et les inégalités dans les pays africains. Pour Stiglitz, une mondialisation « juste » est possible si elle est régulée et orientée vers le développement humain.
**Achille Mbembe** (né en 1957), philosophe camerounais, analyse dans *Critique de la raison nègre* (2013) la mondialisation comme un processus qui perpétue, sous de nouvelles formes, la « raison nègre » : c'est-à-dire le discours qui a historiquement assigné le Noir à une place subalterne. Mbembe appelle à une « réinvention de l'universel » qui dépasse les clivages raciaux hérités de l'histoire.
#### 8. La conscience africaine
La conscience africaine est la prise de conscience par les peuples africains de leur identité commune, de leur histoire partagée et de leur destin solidaire. Elle est le fondement subjectif du panafricanisme : sans conscience africaine, aucune unité africaine n'est possible.
**Cheikh Anta Diop** (1923-1986), historien et philosophe sénégalais, a contribué à forger la conscience africaine en démontrant, dans *Nations nègres et culture* (1954) et *Antériorité des civilisations nègres* (1967), que l'Égypte ancienne était une civilisation nègre et que l'Afrique noire est le berceau de la civilisation. Cette « réhabilitation » de l'histoire africaine vise à restaurer la confiance des Africains en eux-mêmes et à fonder scientifiquement l'unité culturelle de l'Afrique.
**W.E.B. Du Bois** (1868-1963), sociologue et militant afro-américain, a théorisé la « double conscience » du Noir américain : la conscience d'être à la fois Américain et Noir, tiraillé entre deux identités. Cette analyse s'applique également aux Africains colonisés, pris entre leur culture d'origine et la culture du colonisateur. La conscience africaine est la résolution de cette tension par l'affirmation de l'identité africaine.
> **À RETENIR** : La conscience africaine est la prise de conscience de l'identité, de l'histoire et du destin communs des peuples africains. Cheikh Anta Diop l'a fondée scientifiquement en démontrant l'antériorité des civilisations nègres, notamment égyptienne.
#### 9. Le sionisme noir
Le sionisme noir (ou sionisme africain) est un mouvement qui prône le retour des Noirs de la diaspora vers l'Afrique, considérée comme leur patrie d'origine. Ce mouvement s'inspire du sionisme juif, qui prônait le retour des Juifs en Palestine. Le sionisme noir a été illustré par **Marcus Garvey** (1887-1940), leader jamaïcain, fondateur de l'Universal Negro Improvement Association (UNIA). Garvey prônait le « retour en Afrique » et la création d'un État noir puissant capable de protéger les Noirs du monde entier. Il a également inspiré le mouvement rastafari.
Le sionisme noir est une réponse au racisme et à l'oppression subis par les Noirs dans les Amériques. Il affirme que la libération des Noirs passe par la reconquête de leur patrie africaine. Cependant, ce mouvement a été critiqué pour son caractère utopique et pour son manque de prise en compte des réalités concrètes des sociétés africaines.
#### 10. L'unité africaine
L'unité africaine est le projet politique de rassemblement des États africains en une entité politique, économique et culturelle commune. Ce projet est au cœur du panafricanisme. Il s'agit de dépasser les frontières héritées de la colonisation (qui ont divisé les peuples africains entre différentes puissances coloniales) pour construire une Afrique unie et solidaire.
**Kwame Nkrumah** a été le plus ardent défenseur de l'unité africaine immédiate. Dans *L'Afrique doit s'unir* (1963), il écrit : « L'Afrique doit s'unir ou périr. » Pour Nkrumah, l'unité politique est la condition sine qua non du développement : sans unité, les États africains sont trop faibles et trop divisés pour résister à l'impérialisme et au néocolonialisme. Il proposait la création des « États-Unis d'Afrique » avec un gouvernement continental, une armée unique et une monnaie commune.
Cependant, d'autres leaders africains, comme **Léopold Sédar Senghor** et **Félix Houphouët-Boigny** (1905-1993, premier président de la Côte d'Ivoire), prônaient une approche plus graduelle : l'unité par étapes, à travers la coopération économique et la construction d'organisations régionales. Cette divergence a conduit à la création de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en 1963, qui privilégiait le respect des souverainetés nationales plutôt que l'unité politique immédiate.
#### 11. L'émancipation
L'émancipation (du latin *emancipare* : libérer de la puissance paternelle) désigne le processus par lequel un individu ou un groupe accède à la liberté et à l'autonomie. Dans le contexte africain, l'émancipation renvoie à la libération de toutes les formes de domination : coloniale, néocoloniale, économique, culturelle et psychologique.
**Frantz Fanon**, dans *Les Damnés de la terre* (1961), analyse l'émancipation comme un processus global qui ne se limite pas à l'indépendance politique. L'indépendance formelle peut être une « indépendance fictive » si elle ne s'accompagne pas d'une transformation radicale des structures économiques et sociales, et d'une décolonisation des mentalités. Fanon écrit : « Il faut de toute urgence que l'Afrique se décolonise : il n'y a pas d'autre issue. » L'émancipation est donc un processus permanent de libération, qui implique la prise en charge de son propre destin par le peuple.
**Ebénézer Njoh-Mouelle** (né en 1938), philosophe camerounais, dans *De la médiocrité à l'excellence* (1970), analyse l'émancipation comme un dépassement de la « médiocrité » qui caractérise les sociétés africaines postcoloniales. Pour Njoh-Mouelle, la médiocrité est un état de moindre être, une absence de volonté de puissance et d'excellence. L'émancipation exige une « philosophie de l'excellence » : la mobilisation des énergies individuelles et collectives pour le développement. Il écrit : « L'Afrique n'a pas besoin de héros, mais d'hommes de devoir. »
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## II. Historique, objectifs et difficultés du panafricanisme comme philosophie du développement de l'Afrique
### A. Historique du panafricanisme
#### 1. Les origines : la diaspora noire et la lutte contre l'esclavage
Le panafricanisme trouve ses origines dans la diaspora noire des Amériques, confrontée à l'esclavage, au racisme et à la ségrégation. Dès le XVIIIe siècle, des penseurs noirs comme **Olaudah Equiano** (1745-1797), ancien esclave devenu écrivain, ont dénoncé l'esclavage et affirmé la dignité des Noirs. Au XIXe siècle, **Edward Wilmot Blyden** (1832-1912), intellectuel libérien, a développé l'idée d'une « personnalité africaine » distincte et d'une mission particulière de l'Afrique dans le monde.
Le terme « panafricanisme » lui-même a été utilisé pour la première fois par **Henry Sylvester Williams** (1869-1911), avocat trinidadien, qui organisa la première Conférence panafricaine à Londres en 1900. Cette conférence réunissait des délégués d'Afrique, des Caraïbes et des États-Unis pour discuter de la situation des peuples noirs dans le monde.
#### 2. Les Congrès panafricains de W.E.B. Du Bois
**W.E.B. Du Bois** a organisé une série de Congrès panafricains (1919, 1921, 1923, 1927, 1945) qui ont structuré le mouvement panafricain. Le cinquième Congrès panafricain, tenu à Manchester en 1945, a été particulièrement important : il a réuni des leaders africains comme **Kwame Nkrumah**, **Jomo Kenyatta** (1894-1978, futur président du Kenya) et **Léopold Sédar Senghor**. Ce congrès a adopté une déclaration exigeant l'indépendance immédiate des colonies africaines et appelant les peuples africains à lutter pour leur libération.
#### 3. Le panafricanisme de Kwame Nkrumah et les indépendances
Après les indépendances des années 1960, le panafricanisme est devenu une idéologie officielle des nouveaux États africains. **Kwame Nkrumah**, premier président du Ghana (indépendant en 1957), a été le principal théoricien du panafricanisme politique. Pour Nkrumah, l'indépendance politique n'est qu'une première étape : la véritable libération exige l'unité du continent. Il a proposé la création d'un gouvernement continental africain et a soutenu les mouvements de libération dans les pays encore colonisés (notamment en Afrique du Sud, en Angola, au Mozambique).
La création de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en 1963 à Addis-Abeba a marqué une étape importante, mais aussi une déception pour les panafricanistes radicaux : l'OUA a opté pour le respect des frontières héritées de la colonisation et la coopération interétatique, plutôt que pour l'unité politique immédiate prônée par Nkrumah.
#### 4. Le panafricanisme contemporain : de l'OUA à l'UA
L'OUA a été remplacée en 2002 par l'Union Africaine (UA), qui s'inspire davantage du modèle de l'Union européenne. L'UA a pour objectif de promouvoir l'intégration politique et économique du continent, notamment à travers le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique) et la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAF). Le projet des « États-Unis d'Afrique » continue d'être débattu, notamment sous l'impulsion de **Muammar Kadhafi** (1942-2011), qui a proposé en 2009 la création d'un gouvernement continental unique.
### B. Les objectifs du panafricanisme
#### 1. La libération politique : la fin de la colonisation
Le premier objectif du panafricanisme a été la libération politique de l'Afrique : la fin de la colonisation et de l'apartheid. Cet objectif a été largement atteint : tous les pays africains sont aujourd'hui indépendants, et l'apartheid a été aboli en Afrique du Sud en 1994. Cependant, la libération politique n'est qu'un moyen en vue d'une fin plus haute : le développement.
#### 2. L'unité africaine : la condition du développement
Pour les panafricanistes, l'unité africaine est la condition du développement. **Kwame Nkrumah** écrit dans *L'Afrique doit s'unir* (1963) : « L'Afrique est un continent riche en ressources naturelles et humaines, mais ces ressources sont gaspillées et exploitées par les puissances étrangères parce que l'Afrique est divisée. » L'unité permettrait de :
- Créer un marché commun africain capable de négocier d'égal à égal avec les autres blocs économiques ;
- Mutualiser les ressources naturelles et financières ;
- Développer des infrastructures continentales (transports, énergie, télécommunications) ;
- Parler d'une seule voix sur la scène internationale.
> **À RETENIR** : Pour Kwame Nkrumah, l'unité africaine est la condition sine qua non du développement. Dans *L'Afrique doit s'unir* (1963), il affirme : « L'Afrique doit s'unir ou périr. » La division du continent en petits États faibles le rend vulnérable à l'impérialisme et au néocolonialisme.
#### 3. Le développement économique et social
Le panafricanisme vise le développement économique et social de l'Afrique. Il s'agit de transformer les structures économiques héritées de la colonisation (économies de rente, dépendance aux exportations de matières premières) pour construire des économies industrialisées et diversifiées. Le développement doit bénéficier à l'ensemble de la population, et non à une minorité : il implique l'éducation, la santé, l'emploi, la justice sociale.
**Joseph Ki-Zerbo** (1922-2006), historien burkinabè, dans *À quand l'Afrique ?* (2003), souligne que le développement ne peut pas être importé de l'extérieur : « Le développement est un processus endogène, c'est-à-dire qu'il doit venir de l'intérieur de la société. » Il faut donc une « révolution mentale » qui libère les énergies créatrices des Africains.
#### 4. La renaissance culturelle et la décolonisation des mentalités
Le panafricanisme vise également la renaissance culturelle de l'Afrique : la réhabilitation des langues, des cultures et des valeurs africaines, et la décolonisation des mentalités. **Cheikh Anta Diop** a montré que la domination coloniale a produit une aliénation culturelle : les Africains ont intériorisé le mépris de leur propre culture. La renaissance culturelle est donc une condition du développement : un peuple qui méprise sa propre culture ne peut pas se développer.
**Chinua Achebe** (1930-2013), écrivain nigérian, dans *Le Monde s'effondre* (1958), illustre cette aliénation à travers le personnage d'Okonkwo, qui assiste impuissant à la destruction de sa culture par les missionnaires et les administrateurs coloniaux. La renaissance culturelle est une réponse à cette destruction.
#### 5. La solidarité avec la diaspora noire
Le panafricanisme inclut la diaspora noire (Amériques, Caraïbes, Europe) dans la communauté africaine. Il s'agit de maintenir des liens de solidarité avec les descendants des victimes de la traite négrière et de reconnaître leur contribution à la lutte pour la libération de l'Afrique. L'Union Africaine a d'ailleurs reconnu la diaspora comme « sixième région » de l'Afrique.
### C. Les difficultés du panafricanisme
#### 1. Les divergences idéologiques : panafricanisme radical vs gradualiste
Dès les années 1960, le mouvement panafricain s'est divisé entre les « radicaux » (Nkrumah, Sékou Touré, Modibo Keïta) qui prônaient l'unité politique immédiate, et les « gradualistes » (Senghor, Houphouët-Boigny) qui privilégiaient la coopération économique progressive. Cette division a affaibli le mouvement et conduit à la création d'organisations régionales concurrentes (notamment l'Organisation Commune Africaine et Malgache, proche de la France).
#### 2. Les intérêts nationaux et les égoïsmes des dirigeants
Les dirigeants africains, soucieux de préserver leur pouvoir et leurs privilèges, ont souvent privilégié les intérêts nationaux au détriment de l'unité continentale. Les frontières héritées de la colonisation sont devenues des instruments de pouvoir, et les rivalités entre États (comme le conflit entre le Maroc et l'Algérie, ou les tensions dans la Corne de l'Afrique) ont entravé la construction de l'unité.
#### 3. La dépendance économique et le néocolonialisme
La dépendance économique des États africains vis-à-vis des anciennes puissances coloniales et des institutions financières internationales constitue un obstacle majeur au panafricanisme. Les politiques d'ajustement structurel imposées par le FMI et la Banque mondiale ont affaibli les États africains et les ont rendus plus vulnérables à la domination étrangère. Les accords de coopération inégaux (comme les accords de partenariat économique avec l'Union européenne) perpétuent la dépendance.
#### 4. Les conflits armés et l'instabilité politique
Les conflits armés (guerres civiles, coups d'État, terrorismes) déstabilisent de nombreux pays africains et détournent les ressources du développement. L'instabilité politique chronique empêche la mise en œuvre de politiques de développement à long terme et favorise l'ingérence étrangère.
#### 5. La faiblesse des institutions continentales
L'Union Africaine et les organisations régionales (CEDEAO, CEMAC, SADC, etc.) souffrent de faiblesses structurelles : budgets insuffisants, dépendance aux financements extérieurs, manque de volonté politique des États membres, non-respect des décisions communes. L'UA est souvent perçue comme un « club de chefs d'État » plutôt que comme une institution au service des peuples.
#### 6. La mondialisation néolibérale
La mondialisation néolibérale constitue un défi majeur pour le panafricanisme. Les accords de libre-échange imposés par l'OMC et les grandes puissances économiques ouvrent les marchés africains à la concurrence des produits importés, détruisant les industries locales et renforçant la dépendance. La course aux matières premières (pétrole, minerais, terres agricoles) par les puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil) crée de nouvelles formes de domination.
> **À RETENIR** : Les difficultés du panafricanisme sont multiples : divergences idéologiques entre radicaux et gradualistes, égoïsmes nationaux des dirigeants, dépendance économique et néocolonialisme, conflits armés, faiblesse des institutions continentales, et pression de la mondialisation néolibérale. Ces difficultés expliquent l'écart entre les idéaux panafricains et la réalité de l'intégration africaine.
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## III. Le panafricanisme comme philosophie du développement : le NEPAD et les États-Unis d'Afrique
### A. Le NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique)
#### 1. Présentation et contexte de création
Le NEPAD (New Partnership for Africa's Development) a été adopté en 2001 à Lusaka (Zambie) par les chefs d'État africains, puis intégré à l'Union Africaine en 2002. Il est né d'une initiative de cinq chefs d'État : **Thabo Mbeki** (Afrique du Sud), **Olusegun Obasanjo** (Nigeria), **Abdoulaye Wade** (Sénégal), **Abdelaziz Bouteflika** (Algérie) et **Hosni Moubarak** (Égypte). Le NEPAD se présente comme un « cadre stratégique pour le développement de l'Afrique » fondé sur un partenariat entre l'Afrique et les pays industrialisés.
Le NEPAD s'inscrit dans la continuité du panafricanisme, mais avec une approche nouvelle : il ne s'agit plus de revendiquer l'unité politique immédiate, mais de promouvoir le développement à travers la bonne gouvernance, l'investissement étranger et le partenariat avec les pays du Nord. Le NEPAD repose sur l'idée que les Africains doivent prendre la responsabilité de leur propre développement, mais qu'ils ont besoin du soutien de la communauté internationale.
#### 2. Les objectifs du NEPAD
Les objectifs du NEPAD sont ambitieux :
- Éradiquer la pauvreté et placer les pays africains sur la voie de la croissance durable ;
- Mettre fin à la marginalisation de l'Afrique dans le processus de mondialisation ;
- Promouvoir le rôle des femmes dans le développement ;
- Renforcer la paix et la sécurité sur le continent ;
- Améliorer la gouvernance politique et économique ;
- Développer les infrastructures (transports, énergie, télécommunications, eau) ;
- Promouvoir l'éducation, la santé et la lutte contre le VIH/SIDA ;
- Accroître les investissements étrangers et l'aide au développement.
Le NEPAD repose sur des principes clés : l'appropriation africaine (les Africains définissent leurs propres priorités), le partenariat (avec les pays industrialisés, les institutions internationales et le secteur privé), et la responsabilité mutuelle (les Africains s'engagent à respecter la bonne gouvernance en échange de l'aide internationale).
#### 3. Le Mécanisme d'Évaluation par les Pairs (MAEP)
L'innovation majeure du NEPAD est le Mécanisme d'Évaluation par les Pairs (MAEP), un système volontaire d'évaluation mutuelle des performances des États membres en matière de gouvernance politique, économique et sociale. Les pays qui adhèrent au MAEP s'engagent à soumettre leurs politiques à l'examen de leurs pairs et à mettre en œuvre les recommandations issues de cette évaluation. Le MAEP vise à promouvoir la bonne gouvernance et à attirer les investissements étrangers en rassurant les bailleurs de fonds sur la fiabilité des États africains.
#### 4. Les critiques du NEPAD
Le NEPAD a fait l'objet de nombreuses critiques :
**Critique de la dépendance** : Le NEPAD est accusé de perpétuer la dépendance de l'Afrique vis-à-vis de l'aide étrangère et des investissements étrangers. En s'inscrivant dans le cadre de la mondialisation néolibérale, il ne remet pas en cause les rapports de domination Nord-Sud. **Samir Amin** a critiqué le NEPAD comme un « projet libéral » qui ne remet pas en cause la logique du capitalisme mondial.
**Critique de la bonne gouvernance** : Le NEPAD fait de la bonne gouvernance une condition du développement, mais cette exigence s'applique principalement aux pays africains, sans remettre en cause les pratiques des pays du Nord et des institutions financières internationales. On peut y voir une forme de « conditionnalité » qui maintient la subordination de l'Afrique.
**Critique de l'absence de résultats concrets** : Vingt ans après sa création, le NEPAD n'a pas produit les résultats escomptés. La pauvreté, les inégalités et la dépendance économique persistent. Les infrastructures promises (notamment le projet de barrage d'Inga en République Démocratique du Congo) n'ont pas été réalisées.
**Critique de la gouvernance** : Le NEPAD est critiqué pour son manque de transparence et de participation citoyenne. Il est perçu comme un projet des chefs d'État, élaboré sans consultation des peuples africains.
> **À RETENIR** : Le NEPAD est un cadre stratégique pour le développement de l'Afrique, adopté en 2001, fondé sur le partenariat avec les pays industrialisés et la promotion de la bonne gouvernance. Il est critiqué pour son inscription dans la logique néolibérale et son absence de résultats concrets. Samir Amin le considère comme un projet qui ne remet pas en cause la domination du capitalisme mondial.
### B. Les États-Unis d'Afrique
#### 1. Le projet historique de Kwame Nkrumah
Le projet des États-Unis d'Afrique a été formulé pour la première fois de manière systématique par **Kwame Nkrumah**. Dans *L'Afrique doit s'unir* (1963), il propose la création d'un État fédéral africain avec :
- Un gouvernement continental unique ;
- Un parlement continental ;
- Une armée africaine unifiée ;
- Une monnaie commune ;
- Une politique étrangère commune ;
- Un marché commun africain.
Pour Nkrumah, cette union politique est la condition du développement : « Sans unité, il n'y a pas d'avenir pour l'Afrique. » Il compare l'Afrique à un homme qui a été démembré : les différentes parties (les États) doivent être réunies pour former un corps vivant et puissant.
> **À RETENIR** : Le projet des États-Unis d'Afrique, formulé par Kwame Nkrumah dans *L'Afrique doit s'unir* (1963), propose la création d'un État fédéral africain avec un gouvernement continental, une armée unifiée, une monnaie commune et une politique étrangère commune. Pour Nkrumah, l'unité politique est la condition du développement : « L'Afrique doit s'unir ou périr. »
#### 2. Les débats contemporains : Kadhafi et la relance du projet
Le projet des États-Unis d'Afrique a été relancé au début des années 2000 par **Muammar Kadhafi**, alors président de la Libye. Kadhafi proposait la création d'un gouvernement continental unique, d'une armée africaine unique et d'une monnaie unique (le « dinar or »). Il a été le principal artisan de la transformation de l'OUA en Union Africaine en 2002, mais son projet d'unité politique immédiate a été rejeté par la majorité des chefs d'État africains, qui lui ont préféré une intégration progressive.
Le débat entre « unionistes » (partisans de l'unité politique immédiate) et « gradualistes » (partisans de l'intégration progressive) reste ouvert. Les partisans de l'unité politique immédiate, comme le philosophe camerounais **Jean-Marc Ela** (1936-2008), soutiennent que seule une union politique forte permettra à l'Afrique de peser dans les négociations internationales et de résister à la domination néolibérale. Les gradualistes, comme **Thabo Mbeki**, estiment que l'unité doit se construire par étapes, à travers l'intégration économique régionale et la coopération politique.
#### 3. Les arguments en faveur des États-Unis d'Afrique
**Argument économique** : Les États-Unis d'Afrique permettraient de créer un marché commun de plus d'un milliard de consommateurs, capable d'attirer les investissements et de négocier d'égal à égal avec les autres blocs économiques (Union européenne, États-Unis, Chine). L'intégration économique permettrait de développer les échanges intra-africains (actuellement très faibles, environ 15% du commerce total) et de réduire la dépendance aux exportations de matières premières.
**Argument politique** : Une union politique donnerait à l'Afrique un poids considérable sur la scène internationale. Elle permettrait de parler d'une seule voix dans les négociations sur le climat, le commerce, la paix et la sécurité. Elle faciliterait la résolution des conflits et la prévention des guerres entre États africains.
**Argument culturel** : L'unité politique renforcerait la conscience africaine et la solidarité entre les peuples du continent. Elle permettrait de dépasser les clivages hérités de la colonisation (frontières artificielles, langues européennes, rivalités ethniques instrumentalisées) et de promouvoir une identité africaine commune.
**Argument stratégique** : Une Afrique unie serait mieux armée pour résister à l'impérialisme et au néocolonialisme. Elle pourrait négocier des partenariats équitables avec les puissances étrangères, plutôt que de subir des accords inégaux.
#### 4. Les arguments contre les États-Unis d'Afrique
**Argument de la souveraineté nationale** : Les États africains sont jaloux de leur souveraineté, acquise au prix de luttes de libération. L'abandon de la souveraineté nationale au profit d'un gouvernement continental est perçu comme une perte de pouvoir par les dirigeants africains.
**Argument de la diversité** : L'Afrique est extrêmement diverse : plus de 2000 langues, des cultures différentes, des niveaux de développement inégaux, des systèmes politiques variés. Une union politique imposée d'en haut risquerait d'écraser cette diversité et de créer des tensions.
**Argument de la faisabilité** : La construction des États-Unis d'Afrique est un projet à très long terme, qui suppose des conditions préalables (démocratisation, développement économique, résolution des conflits) qui ne sont pas réunies. Les expériences d'intégration régionale (CEDEAO, CEMAC, SADC) montrent les difficultés de la coopération entre États africains.
**Argument de la légitimité** : Le projet des États-Unis d'Afrique est porté par les chefs d'État, sans consultation des peuples. Une union politique ne peut être légitime que si elle est fondée sur la volonté des citoyens africains, exprimée par des référendums et des élections.
> **À RETENIR** : Le débat sur les États-Unis d'Afrique oppose les « unionistes » (partisans de l'unité politique immédiate, comme Nkrumah et Kadhafi) aux « gradualistes » (partisans de l'intégration progressive, comme Senghor et Mbeki). Les arguments en faveur de l'unité sont économiques, politiques, culturels et stratégiques ; les arguments contre sont la souveraineté nationale, la diversité africaine, la faisabilité et la légitimité démocratique.
### C. Le panafricanisme comme philosophie du développement : une évaluation critique
#### 1. Les apports du panafricanisme
Le panafricanisme a apporté une contribution décisive à la pensée du développement africain :
**La critique de la domination** : Le panafricanisme a dénoncé la colonisation, le néocolonialisme et l'impérialisme comme les causes structurelles du sous-développement africain. Cette critique a permis de comprendre que le sous-développement n'est pas une fatalité mais le résultat de rapports de domination.
**L'affirmation de l'identité africaine** : Le panafricanisme a affirmé la dignité et la valeur des cultures africaines, contre le racisme et le mépris colonial. Cette affirmation identitaire est une condition de la confiance en soi nécessaire au développement.
**La solidarité continentale** : Le panafricanisme a créé un sentiment d'appartenance commune aux Africains, au-delà des frontières héritées de la colonisation. Cette solidarité est une ressource précieuse pour la coopération et l'intégration.
**La vision du développement** : Le panafricanisme a proposé une vision du développement fondée sur l'unité, la souveraineté et la dignité, plutôt que sur la simple imitation des modèles occidentaux.
#### 2. Les limites du panafricanisme
**L'écart entre les idéaux et la réalité** : Le panafricanisme a produit de nombreux discours et déclarations, mais peu de réalisations concrètes. Les institutions continentales (OUA, UA, NEPAD) sont faibles et peu efficaces.
**L'absence de dimension populaire** : Le panafricanisme a été principalement porté par les élites intellectuelles et politiques, sans mobilisation populaire. Les peuples africains n'ont pas été associés à la construction de l'unité africaine.
**La faiblesse théorique** : Le panafricanisme a parfois manqué de rigueur théorique, oscillant entre l'essentialisme culturel (la négritude) et le volontarisme politique (l'unité immédiate). Il n'a pas produit une théorie complète du développement africain.
**La non-prise en compte des réalités locales** : Le panafricanisme a tendance à traiter l'Afrique comme un tout homogène, sans prendre suffisamment en compte les spécificités locales (ethniques, linguistiques, économiques, politiques).
#### 3. Les perspectives : vers un panafricanisme renouvelé
Pour être une philosophie efficace du développement, le panafricanisme doit se renouveler :
**Un panafricanisme populaire** : Il faut associer les peuples africains à la construction de l'unité, à travers des consultations, des référendums, des organisations de la société civile. L'unité africaine ne peut pas être imposée d'en haut.
**Un panafricanisme pragmatique** : Il faut privilégier les réalisations concrètes (infrastructures, échanges commerciaux, libre circulation des personnes, coopération dans les domaines de la santé et de l'éducation) plutôt que les déclarations grandioses.
**Un panafricanisme critique** : Il faut maintenir une critique rigoureuse de la domination néocoloniale et de la mondialisation néolibérale, tout en reconnaissant la nécessité de s'insérer dans l'économie mondiale.
**Un panafricanisme démocratique** : Il faut promouvoir la démocratie et les droits humains dans les États africains, car l'unité entre États autoritaires ne peut pas produire le développement.
**Un panafricanisme écologique** : Il faut intégrer la dimension environnementale dans la pensée du développement africain, face aux défis du changement climatique et de l'épuisement des ressources naturelles.
> **À RETENIR** : Le panafricanisme comme philosophie du développement a apporté une critique décisive de la domination et une affirmation de l'identité africaine, mais il souffre d'un écart entre les idéaux et la réalité, d'un manque de dimension populaire et d'une faiblesse théorique. Un panafricanisme renouvelé doit être populaire, pragmatique, critique, démocratique et écologique.
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## Conclusion
Le panafricanisme, en tant que philosophie du développement de l'Afrique, a posé les fondements d'une réflexion essentielle sur les causes du sous-développement et les conditions de l'émancipation africaine. De la négritude de Césaire et Senghor à la critique de Towa, de l'analyse du néocolonialisme par Nkrumah à la dénonciation de la mondialisation néolibérale par Amin et Stiglitz, la pensée panafricaine a démontré que le sous-développement n'est pas une fatalité mais le produit de rapports de domination historiquement construits.
Cependant, le panafricanisme reste confronté à un défi majeur : transformer ses idéaux en réalités concrètes. Le NEPAD et le projet des États-Unis d'Afrique, malgré leurs limites, témoignent de la persistance de cette aspiration à l'unité et au développement. La question qui se pose aujourd'hui est celle de la volonté politique des dirigeants africains et de la mobilisation des peuples : l'Afrique peut-elle réellement s'unir pour se développer, ou restera-t-elle fragmentée et dépendante ?
Cette interrogation ouvre sur le chapitre suivant du programme, consacré à la question de la démocratie et des droits humains en Afrique : peut-on penser le développement sans la démocratie ? La réflexion sur le panafricanisme nous conduit ainsi à une question plus large : quelles sont les conditions politiques, sociales et culturelles d'un véritable développement de l'Afrique ? C'est à cette question que nous tenterons de répondre en examinant les rapports entre démocratie, justice et développement dans les sociétés africaines contemporaines.
Quiz du chapitre
12 questions — vérifie chaque réponse pour voir l'explication.